En retraçant l'aventureuse carrière du chevalier d'Éon, notre dessein
n'a pas été d'apporter une solution nouvelle aux énigmes qui ont
valu à ce personnage la part la plus large, sinon la meilleure, de
sa célébrité. En dépit de la curiosité qui s'y attarde, ces énigmes
ont été résolues déjà et, semble-t-il, de façon définitive. D'Éon
était réellement un homme. L'enchaînement même de ses aventures le
conduisit, après une brillante carrière de soldat et de diplomate, à
une métamorphose que son apparence gracile et son étonnante ingéniosité
firent accepter--avec une facilité qui reste le véritable mystère de
toute cette histoire--par le roi et les ministres, en même temps que
par les compagnons de sa jeunesse. Devenu ainsi, par sa propre volonté,
l'héroïne de son siècle, d'Éon se trouva prisonnier d'un rôle qu'il
joua jusqu'à sa mort avec une stupéfiante perfection.
Une existence aussi mouvementée, aussi fertile en incidents de toutes
sortes, devait séduire les écrivains et elle offrait, semblait-il,
assez de pittoresque pour qu'on ne fût pas tenté d'y rien ajouter.
Cependant le premier historiographe de d'Éon, Gaillardet, bien qu'il
ait eu entre les mains les documents originaux les plus importants, se
montra dédaigneux d'une vérité historique qui cependant était autrement
riche et intéressante que ne pouvait le devenir la fiction la mieux
imaginée. De sa collaboration avec l'auteur des _Trois Mousquetaires_
il avait sans doute retenu un profond mépris pour les méthodes timides
dont usent aujourd'hui les historiens. Il publia en 1836 un ouvrage où
il faisait un véritable roman sentimental d'une vie où le sentiment
n'avait eu aucune place. Ce ne fut que plusieurs années ensuite, pour
confondre un plagiaire, qu'il se décida à donner de son ouvrage une
édition plus conforme à la vérité historique, mais où subsistent de
nombreuses erreurs et de plus nombreuses lacunes[1].
[1] FRÉDÉRIC GAILLARDET, _Mémoires sur la chevalière d'Éon. La vérité
sur les mystères de sa vie._--Paris, Dentu (1866).
Le piquant et solide ouvrage du duc de Broglie sur le _Secret du
roi_ a mis en lumière, en même temps que le mécanisme compliqué
de la diplomatie secrète, tout un côté de la vie de d'Éon, qui fut
certainement un des plus intrépides et des plus ingénieux agents du
Secret[2]. Les escrimeurs ont tenu à conserver le souvenir de celui
qui fut, en leur art, un amateur égal aux maîtres les plus réputés de
l'époque[3]. Des érudits ont étudié divers épisodes d'une carrière qui
s'est déroulée, à travers maintes métamorphoses, sur les théâtres les
plus variés. Enfin, c'est en Angleterre, sa seconde patrie, que d'Éon a
trouvé le plus minutieux et le mieux informé de ses biographes[4].
[2] DUC DE BROGLIE, _Le Secret du roi_.--Paris, Calmann Lévy, 1888.
[3] G. LETAINTURIER-FRADIN, _La chevalière d'Eon_.--Paris,
Flammarion, 1901.
[4] J. BUCHAN TELFER, _The strange career of the chevalier d'Eon de
Beaumont_.--London, Longmans, Green and Cº, 1885.
En dépit de ces diverses publications, la matière n'était point
cependant épuisée.
Le hasard d'une vente a permis, en effet, aux auteurs de cet ouvrage
d'acquérir de très curieux documents inédits: ce sont les papiers et
la correspondance que le chevalier d'Éon conserva jusqu'à sa mort et
qui, confisqués alors par l'un de ses nombreux créanciers, demeurèrent
oubliés, pendant plus d'un siècle, au fond de l'arrière-boutique d'un
libraire anglais. Rapprochés des pièces diplomatiques qui sont aux
archives des Affaires étrangères et des documents administratifs que
la ville de Tonnerre possède sur le plus célèbre de ses enfants, ces
papiers permettent de fixer d'une façon précise les diverses phases
de l'aventureuse carrière du chevalier d'Éon. Mais ils ont encore à
nos yeux un plus précieux mérite: cette volumineuse correspondance,
que d'Éon entretint sans se lasser pendant plus d'un demi-siècle avec
presque tous les personnages marquants de son époque, nous apparaît
en effet aujourd'hui comme un miroir où viendrait se refléter, avec
l'image de notre singulier héros, celle de tout un siècle plein de
contrastes, à la fois léger et philosophique, crédule et sceptique.
Ce sont ces lettres et ces papiers de toutes sortes, soigneusement
conservés par le chevalier d'Éon lui-même comme pour servir de cadre à
son propre portrait, qui donneront à notre récit une saveur originale
et éveilleront peut-être l'intérêt de ceux qui recherchent avant tout
dans l'histoire le contact d'une société disparue.
[Illustration: LE CHEVALIER D'EON DE BEAUMONT