Tous ces doutes, que je suis plus ou moins en état de répéter
aujourd'hui, je n'aurais pu les formuler alors. Je sentais seulement
que, malgré toute la logique de mes conclusions, confirmées par les
plus grands penseurs, sur l'inutilité de la vie, quelque chose de faux
s'y était glissé.
Était-ce dans le raisonnement même, dans la forme de la question? Je
ne le savais pas; je sentais seulement que ma conviction intelligente
était complète, mais qu'elle ne suffisait pas.
Tous ces résultats ne purent me convaincre assez pour me faire faire
ce qui ressortait de mes méditations, c'est-à-dire pour me tuer. Je ne
dirais pas toute la vérité en affirmant que la somme entière du travail
de mon intelligence m'ait amené à cette conclusion. Mon intelligence
travaillait, mais autre chose aussi--que je ne puis désigner que par
les mots: «conscience de la vie». C'était comme une force qui obligeait
mon intelligence à se fixer dans une tout autre direction et à me tirer
de ma situation désespérée. Cette force m'obligeait à considérer ce
fait que, moi et quelques centaines de mes pareils, nous ne composions
pas toute l'humanité et que la vie de l'humanité ne m'était pas encore
connue.
En jetant les yeux sur le cercle très restreint des hommes de mon âge,
j'en voyais que la question de la vie n'intéressait pas. D'autres
comprenaient comme moi cette question, mais l'étouffaient dans
l'ivresse de la vie; quelques-uns, pleinement convaincus, y mettaient
un terme. D'autres enfin l'avaient comprise, mais par faiblesse
continuaient cette existence désespérée. Et mes regards n'allaient pas
au delà. Il me paraissait que ce petit nombre d'hommes savants, riches
et oisifs, dont j'étais, composaient toute l'humanité, et que ces
milliards d'hommes qui avaient vécu et vivaient encore, n'étaient pas
en réalité des hommes.
Malgré toute la singularité, toute l'incompréhensibilité de ce fait
qui me frappe aujourd'hui,--d'avoir pu délibérer sur la vie sans
voir la vie qui m'entourait de tous côtés, la vie de l'humanité,--la
pensée que j'aie pu être à tel point dans l'erreur et croire que ma
vie, celle des Salomon et des Schopenhauer, étaient la vie véritable
et normale, tandis que la vie des masses n'était qu'une circonstance
d'aucune importance--tout étrange que cela me paraît maintenant, il en
a pourtant été ainsi.
Dans l'orgueil de mon esprit, il me semblait incontestable que moi,
avec Salomon et Schopenhauer, j'avais posé la question avec une si
grande vérité et une telle précision qu'on ne pouvait mieux la formuler.
Si incontestable me paraissait l'idée que tous ces milliards de
créatures n'étaient pas encore arrivés à concevoir toute la profondeur
de la question, que je cherchais le sens de ma vie sans penser une
seule fois:
--Mais quel sens donc lui donnent et donnaient tous les milliards
d'êtres qui vivent et ont vécu sur la terre?
Je me débattis longtemps dans cette folie qui nous est surtout propre
à nous hommes libéraux et instruits. C'est peut-être grâce à cet
étrange amour que j'ai pour le vrai peuple des travailleurs, que je
fus obligé à comprendre et à voir que ce peuple n'est pas si bête que
nous le pensons; ou bien c'est grâce à la sincérité de ma conviction
que la meilleure chose que je pusse faire était de me pendre, que je
sentis que, si je voulais vivre et comprendre le sens de la vie, il
fallait chercher ce sens, non pas chez ceux qui l'avaient déjà perdu
et qui voulaient se tuer, mais chez ces millions d'hommes qui ont vécu
et vivent, en organisant leur vie et la nôtre et en en subissant les
conséquences.
Et alors je considérais l'énorme masse d'hommes simples, ignorants et
peu fortunés, qui vivent et ont vécu--et je constatai tout autre chose.
Je vis que tous ces milliards d'hommes qui ont fini de vivre ou
qui vivent encore, je vis que tous, à de rares exceptions près, ne
pouvaient être rangés parmi ceux dont je viens déparier; il m'était
impossible de les considérer comme ne comprenant pas la question,
puisqu'ils la posent et y répondent avec une clarté étonnante.
Je ne pouvais non plus les classer parmi les épicuriens, parce que
leur vie se compose de privations et de souffrances bien plus que de
jouissances.
Encore moins pouvais-je les considérer comme vivant stupidement
jusqu'à la fin de leurs jours, puisqu'ils s'expliquent chaque action
de leur vie et la mort elle-même.
Ils tiennent le suicide pour un énorme mal.
Il s'ensuivait, dans mon esprit, que toute l'humanité avait une
connaissance quelconque du sens de la vie que je n'admettais pas et que
je méprisais....
Il s'ensuivait que, puisque la science raisonnée non seulement ne
me donnait pas le sens de la vie, mais l'excluait, tandis que des
milliards d'hommes lui en attribuaient un, il s'ensuivait que toute
l'humanité était fondée sur quelque savoir faux et méprisable.
--Ainsi, me disais-je, le raisonnement, en la personne des savants
et des sages, nie le sens de la vie; tandis que les énormes masses
d'hommes,--toute l'humanité--lui reconnaissent ce sens dans un savoir
absurde. Et ce savoir absurde repose sur cette même croyance que je ne
puis pas ne pas rejeter: Dieu un et trois, la création en six jours,
les démons et les anges et tout ce que je ne peux pas reconnaître à
moins d'être fou!
Ma position était affreuse. Je savais que je ne trouverais rien sur le
chemin de la science raisonnée, excepté la négation de la vie; rien non
plus dans la croyance, excepté la négation de la raison, moins possible
encore que celle de la vie. Du savoir intelligent il ressortait que la
vie est un mal:
--Les hommes le savent donc, il dépend d'eux de ne pas vivre, et
cependant ils ont vécu, ils vivent et je vis moi-même, bien que je
sache depuis longtemps que la vie est un non-sens, qu'elle est un mal.
Or, la foi me dit que pour comprendre le sens de la vie, je dois
renoncer à la raison, à cette même raison, pour laquelle le sens est
nécessaire.