_Aux Femmes_
Vous qui nous lirez, convaincues, sceptiques, ou indifférentes,
n'ayez pour moi aucune parole de haine, aucun sentiment de mauvaise
humeur, aucun accès d'indignation. A nos attaques raisonnées et
sincères, répondez par un sourire, à nos objections par un geste
élégant de vaincues: Vous aurez là l'occasion d'être pour une fois
des femmes d'esprit.
De nous ne vous faites pas l'idée d'un rétrograde, d'un bourgeois ou
d'un retardé du siècle! Non! plus que vous, nous aimons tout ce qui
est jeune, nouveau; plus que vous nous adorons l'idée riche d'espoir,
de jeunesse et d'avenir; mais cependant nous ne prendrons dans ces
projets d'évolution future que ce qui nous semble juste, équitable
et sensé, vous laissant, Mesdames les féministes, le rôle ingrat de
ne voir dans nos théories sociales que le ridicule, le grotesque et
l'invraisemblable.
Mais ce n'est point encore à vous les intellectuelles (?), les
révolutionnaires, les exaltées que j'en veux, vous qui défendez
parfois avec conviction et rarement avec raison une mauvaise cause.
C'est à vous, Messieurs les féministes, qui doucement, avec une douce
et fausse pitié, vous penchez vers l'âme de cette femme éprise de
liberté, grisée d'émancipation et par votre prestigieux talent et
votre plume éblouissante matérialisez et faites passer du domaine
irréel au domaine réel une idée fausse et anormale. Oui c'est à vous
que je cherche querelle, vous les hommes puissamment assis dans la
vie politique qui par pose, par snobisme, par genre, vous collez
l'étiquette de féministe, vous qui trônez fiers et impassibles dans
les hauteurs de la littérature et du journalisme et prenez plaisir
à soutenir la cause de l'Eve future pour vous singulariser ou vous
créer un nom, c'est vous que j'accuse de cet énervement social, de
cette crise qui secoue ridiculement quelques Françaises! Un coup de
bistouri eût été mieux approprié qu'une tendre consultation!
Et si le jour où écoutant les plaintes affolées et injustifiées de
ces enfants, vous leur aviez dit ce que tout homme de bon sens pense,
au lieu de leur faire inélégamment l'aumône d'une fausse pitié, de
nos jours on n'entendrait plus ce flot de grotesques réclamations,
qui n'ont pas seulement le mérite d'être idéalisées par des larmes et
qui sont couvertes par des éclats de rire.
Si à ces énervées, à ces détraquées vous leur aviez fait entrevoir la
faiblesse de leurs raisonnements et le contre-sens de leur idéal au
lieu de leur prêter une oreille attentive, si vous aviez d'un seul
coup plongé dans la vie normale ces anormales, au moment de stupeur
et d'étouffement aurait peut-être succédé une crise plus violente,
mais vite dissipée, et petit à petit, le temps aidant, lasses et
fatiguées, elles seraient rentrées dans l'oubli et dans le passé!
Voilà ce que vous n'avez pas voulu faire, Messieurs les féministes,
vous la cause première de cette théorie moderne et combien
insoutenable: l'émancipation de la femme! Vous avez considéré cette
idée nouvelle comme un «tremplin, comme un capital, comme une bonne
affaire!»
Puissiez-vous faire faillite et crouler ridiculement sous les
applaudissements vengeurs de tous les Français raisonnables et sensés!
Quant à nous, ce qui nous console, c'est que nombreux sont encore en
France, «les Philistins des deux sexes qui n'osent pas s'arracher
au cercle étroit des préjugés et appellent le féminisme la folie du
siècle»[79].
[79] Aussip Laune; _Revue Socialiste_.
Oui, la folie du siècle qui détraque le cerveau de quelques femmes
pauvres d'esprit et riches d'espérances; folie remplissant notre pays
de cris étranges et inquiétants, tels que «Egalité des deux sexes,
Emancipation de la femme», etc., etc., à tel point qu'une de vos
sœurs, Mesdames, intelligente et fine, Mme Séverine, dans le _Matin_
du 2 avril 1910, essayait dans un style humouristique de faire taire
ces brailleries par une expression peut-être pas très académique mais
tout au moins de circonstance: «La ferme!»
Nous n'aurons point, Mesdames, la coquette impertinence d'une de vos
plus illustres représentantes, croyez cependant que ce mot résume
bien pour nous l'attitude à prendre devant tous vos discours et vos
réclamations.
Que dire maintenant de cette question en elle-même, le suffrage des
femmes?
La question du vote arrive à sa période heureuse, c'est-à-dire qu'on
ne la prend encore ni au sérieux, ni au tragique. Touche-t-on à une
solution? Si l'on songe que le problème fut posé par Aristophane,
qui n'était probablement pas le premier, il y a environ 2.300 ans,
on se sent un peu sceptique malgré l'initiative de quelques pays
d'avant-garde. Au fond, chacun se demande si les femmes sont aptes
à voter. «Cela n'a aucune importance, puisque les idiots votent»,
déclare Mme Durand, avec une humilité bien peu féministe et encore
moins féminine.
Mais on se demande surtout, pour qui voteront-elles? et comme
personne n'est sûr d'avoir les femmes pour soi (perfides comme
l'onde, la douceur mobile, toutes les langues ont là-dessus des
dictons malhonnêtes), chacun se méfie, excepté Don Juan..., mais Don
Juan ne fait pas de politique.
Au fond, citoyennes, vous vous préparez un maigre profit et beaucoup
de désillusions. Il y a de mauvaises lois à abroger, à modifier; il
y en a de bonnes, de très bonnes à faire vous concernant. Laissez
ce soin au temps, aux mœurs pas meilleures mais qui deviennent
plus humaines. On y travaille depuis longtemps, Mesdames, depuis
Justinien. Ne désespérez donc pas! On a rendu l'amour obligatoire
tout comme l'instruction! Pouvait-on vraiment aller plus loin.
Quant à vos champions, vos leaders, charmantes parfois, éminentes
rarement, à tous égards, en politique les croyez-vous capables de
poursuivre l'intérêt véritable des femmes. L'on en voit trop prendre
de l'incohérence pour du génie, le manque de goût pour du courage et
l'incongruité pour de la hardiesse d'esprit.
De grâce, Mesdames, ne compliquez pas la vie, elle n'est pas déjà si
simple! et puis, sans doute, les hommes eux aussi font beaucoup de
sottises, mais croyez-vous qu'une sottise féminine soit l'antidote
d'une sottise masculine? Nous croyons plutôt qu'elles font deux.
Ne prenez point ces airs batailleurs. Le costume de petite lutteuse
vous va si mal.
L'homme politique devient devant les foules une bête orgueilleuse
et déchaînée. Il ne regardera pas si vous avez des jupes ou des
pantalons. Et une fois meurtries et blessées, vous pleurerez et vous
n'aspirerez qu'à redevenir ce que vous n'auriez dû jamais cesser
d'être, des femmes.
Certes, quelques-unes des grandes féministes trouveront peut-être
ce rôle bien banal, bien effacé, bien indigne de leurs hautes
aspirations.
Il semble que vous oubliez que c'est vous qui, dans la vie, êtes le
plus souvent la souveraine! Pauvres pantins que les hommes, lorsque
vous mettez en marche toutes les ficelles de votre séduction et de
votre coquetterie.
Etouffez en vous ces bouffées d'orgueil et de domination politiques,
souvenez-vous que vous avez des moyens plus sûrs de régner et
d'avoir une incontestable influence! Songez à l'Assemblée des
femmes d'Aristophane et à Lysistrata matérialisant de la façon la
plus choquante et la moins attique une incontestable vérité. Par
votre charme, votre grâce, et les mille et un détails de votre
caractère, par la poésie de votre sexe et la simplicité du pot au
feu, vous menez le monde (on a déjà dit cela en vers de tous pieds,
en madrigaux de toutes façons, nous ne le redirons pas en prose!)
Vouloir un autre moyen de domination, mesdames, c'est déchoir,
abdiquer. Gardez-vous des utopies de notre siècle, donnez-nous de
beaux enfants, restez simplement «petites fées».
«Relevez le Français du XXe siècle qui se donne à lui-même le
spectacle de sa décomposition»[80]; ne soyez pas des vierges fortes,
êtres incomplets, inquiétants, enfiévrés, tourmentés et n'ayez point
comme idéal celui fou et grotesque d'être un individu avant que
d'être un sexe.
[80] René Doumic.
Femmes, êtres exquis, faits de grâce et de délicatesse, restez ce
que vous êtes; écoutez avec ironie et pitié les théories de ces
hommes-femmes, de ces ratées, de ces soldes de l'amour, théories
mauvaises, car elles sont anti-naturelles.
Dites-vous que l'homme ne veut point vous lancer dans la lutte
politique parce que vous êtes meilleures que lui et que le jour où
vous serez son égal vous ne serez plus rien!
L'esprit, le cœur et le charme réunis, voilà un idéal bien plus
agréable, bien plus séduisant que celui d'un siège de député ou un
fauteuil de maire. Il vous donnera, mesdames et non citoyennes, soyez
en sûres, une satisfaction intérieure plus douce; et puis n'oubliez
pas les vers éternels de Molière que mon bon sens me murmure à
l'oreille.
Et comme un animal est toujours animal
Et ne sera jamais qu'animal dans sa vie
Durerait cent mille ans, ainsi sans répartie
La femme est toujours femme et jamais ne sera
Que femme tant qu'entier le monde durera.
Et si malheureusement cette prophétie du grand Poquelin ne se
réalisait pas, nous nous estimerions profondément heureux, si notre
modeste travail pouvait retarder seulement d'une demi-seconde l'heure
où, comme un glas, sonnera l'émancipation de l'Eve nouvelle et la
mort de la femme!