Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.
Sa robuste constitution intervint, et il triompha d’une blessure qui eût
été mortelle pour un homme plus faible.
Faut-il l’attribuer à l’air balsamique des bois que la brise amenait par
dessus des milliers de milles de forêt jusque dans la chambre du malade;
ou à la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur?
En tout cas nous savons qu’en moins de deux mois il avait vendu ses
actions du Conemara et quitté pour toujours la petite cabane de la côte.
Peu de temps après, j’eus le plaisir de lire l’extrait d’une lettre
écrite par une jeune personne du nom d’Amélie, à laquelle nous avons
fait une allusion passagère au cours de notre récit.
Nous avons déjà enfreint le secret d’une épître féminine: aussi ne nous
ferons-nous guère de scrupule de jeter un coup d’œil sur une autre
épître:
«J’ai été l’une des demoiselles d’honneur, dit-elle, et Carrie
paraissait _charmante_ (mot souligné) sous le voile et les fleurs
d’oranger.
«Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il était bien
amusant avec sa rougeur; il a lâché le livre de prières. Et quand on lui
a posé la question, il a répondu _oui_, d’une voix telle, que vous
l’auriez entendu d’un bout à l’autre de George Street.
«Son témoin était _charmant_ (mot souligné de deux traits), avec sa
figure douce. Il était bien beau, bien gentil. Trop doux pour se
défendre parmi ces rudes gaillards, j’en suis sûre.»
Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent
accomplis, miss Amélie se soit chargée de veiller elle-même sur notre
ancien ami M. Jack Morgan, généralement connu sous le nom de patron.
Il y a près du coude de la rivière un arbre qu’on montre en disant:
c’est le gommier de Ferguson.
Il est inutile d’entrer dans des détails qui seraient répugnants.
La justice est brève et sévère dans les colonies qui débutent et les
habitants de l’Écluse de Harvey étaient gens sérieux et pratiques.
L’élite de la société continue à se donner rendez-vous le samedi soir
dans la chambre réservée du Bar Colonial.
En de telles circonstances, si l’on a un étranger ou un invité à
régaler, on observe constamment le même cérémonial, qui consiste à
remplir les verres en silence, à les frapper sur la table, puis, après
avoir toussé, comme pour s’excuser, Jim Struggles s’avance et fait la
narration du poisson d’avril et de la façon dont l’aventure se termina.
On est d’accord pour reconnaître qu’il s’en tire en véritable artiste,
lorsque, parvenu au terme de son récit, il le conclut en balançant son
verre en l’air, et disant:
--Maintenant, à la santé de Monsieur et Madame «Les Os».
Manifestation sentimentale à laquelle l’étranger ne manquera pas
d’applaudir, s’il est un homme avisé.