Mars tirait sa fin.
À l’Écluse de Harvey l’éclat aveuglant et la chaleur d’un été des
antipodes s’étaient adoucis pour laisser paraître les teintes riches et
si bien fondues de l’automne.
Cette localité n’a jamais été agréable à voir.
Il y avait je ne sais quoi de désespérément prosaïque dans ces deux
crêtes dentelées, affaiblies, perforées par la main des hommes, avec les
bras de fer des treuils, avec les seaux brisés se montrant de toutes
parts à travers les innombrables petits tertres de terre rouge.
En bas, l’axe de la vallée était parcouru par la route de Buckhurst, aux
profondes ornières, qui faisait ses tours et détours, longeant et
franchissant le ruisseau de Harper au moyen d’un pont de bois vermoulu.
Au delà de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le Bar
Colonial et l’Épicerie dominant de toute la majesté de leur crépissage
les humbles demeures d’alentour.
La maison à véranda de l’essayeur s’élevait au-dessus des excavations du
côté de la pente qui faisait face à ce spécimen d’architecture menaçant
ruine, au sujet duquel notre ami Abe montrait une fierté si peu
justifiée.
Il y avait un autre édifice susceptible de figurer dans la classe de
ceux qu’un habitant de l’Écluse aurait pu qualifier d’» Édifices
publics» en le désignant par un mouvement de la main qui tenait sa pipe,
comme s’il avait évoqué une perspective indéfinie de colonnades et de
minarets.
C’était la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en
bardeaux, située près d’un coude de la rivière, à environ un mille en
amont du camp.
C’est de là que la ville paraissait sous son aspect le plus avantageux,
les contours durs et la crudité des couleurs étant un peu adoucis par
l’éloignement.
Ce matin-là, le ruisseau avait l’air joli, avec ses méandres dans la
vallée; joli aussi le long plateau qui s’élevait à l’arrière-plan, avec
son vêtement de luxuriante verdure; mais ce qu’il y avait là de plus
joli, ce fut miss Sinclair, lorsqu’elle posa à terre le panier de
fougères qu’elle rapportait et s’arrêta au point culminant de la montée.
On eût dit que tout n’allait pas au gré de cette jeune personne.
Elle avait dans la physionomie une expression d’inquiétude qui
contrastait étrangement avec son air habituel de piquante insouciance.
Quelque ennui récent avait laissé ses traces sur elle.
Peut-être était-ce pour le dissiper par une promenade, qu’elle était
allée errer par la vallée.
En tout cas il est certain qu’elle respirait les fraîches brises des
bois comme si leur arôme résineux lui faisait l’effet de quelque
antidote contre la souffrance humaine.
Elle resta quelque temps à contempler le panorama qui s’étendait devant
elle.
De là elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache blanche
à mi-côte et cependant, chose assez étrange, ce qui semblait attirer
surtout son attention, c’était une bande de fumée bleue qui montait du
versant opposé.
Elle restait là, à regarder, la curiosité dans ses yeux couleur de
noisette.
Alors on eût dit que l’isolement de sa situation la frappait.
Elle éprouva un de ces accès violents de terreur inconsciente auxquels
sont sujettes les femmes les plus courageuses.
Des histoires d’indigènes, de coureurs de la brousse, de leur audace et
de leur cruauté passèrent dans son esprit comme des éclairs.
Elle considéra la vaste et mystérieuse étendue de la Brousse qui se
déployait près d’elle, puis se baissa pour ramasser son panier, dans
l’intention de regagner au plus vite la route, dans la direction des
tranchées de mines.
Elle tressaillit et eut de la peine à retenir un cri en voyant un long
bras à manche de chemise rouge apparaître derrière elle et lui prendre
son panier dans ses propres mains.
L’individu, qui se présentait à ses yeux, eût paru à certaines gens peu
fait pour dissiper ses craintes.
Les grandes bottes, la grossière chemise, la large ceinture garnie de
ses armes de mort, tout cela, sans doute, était trop familier à miss
Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-dessus de ces
objets une paire d’yeux bleus la regarder avec tendresse, et un sourire
assez timide qui se dissimulait sous une épaisse moustache blonde, elle
comprit que pendant tout le reste de sa promenade, coureurs de Brousse
et indigènes seraient également hors d’état de lui faire aucun mal.
--Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous m’avez surprise!
--J’en suis fâché, miss, dit Abe, tout tremblant d’avoir causé à son
idole un seul instant d’inquiétude.
--Vous voyez, reprit-il avec une ruse naïve, comme il faisait beau
temps et que mon associé est parti pour prospecter, j’ai cru que je
pouvais me permettre une promenade à Hagley Hill, en revenant par la
grande courbe, et voilà que je vous trouve, par hasard, par pur hasard,
debout sur cette côte.
Le mineur débita avec une grande volubilité ce mensonge effronté.
Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imitée qu’elle
décelait immédiatement la supercherie.
«Les Os», l’avait composée et apprise par cœur tout en suivant la trace
laissée dans l’argile par les petites bottines, et regardait son
invention comme le dernier mot de l’ingéniosité humaine.
Miss Carrie ne jugea pas à propos de risquer une observation, mais il
brillait dans ses yeux une expression d’amusement qui intrigua son
amoureux.
Abe était fort en train ce matin-là.
Était-ce l’effet du beau soleil, était-ce la hausse rapide des actions
dans le Conemara qui lui rendait le cœur si léger?
Je suis cependant porté à croire que ce n’était ni l’une ni l’autre des
deux causes.
Si simple qu’il fût, la scène dont il avait été témoin la veille ne
pouvait l’amener qu’à une seule conclusion.
Il se voyait descendant à pas rapides la vallée en des circonstances
analogues, et il avait dans le cœur de la pitié pour son rival.
Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise augure,
ce M. Thomas Ferguson, du gué de Rochdale, ne se montrerait plus dans
l’enceinte de la villa des Azalées.
Alors pourquoi l’avait-elle renvoyé?
Il était beau, il était fort à son aise.
Se pouvait-il que...?
Non, c’était impossible, naturellement, c’était impossible? Comment la
chose eût-elle été possible?
Cette idée-là était ridicule, d’un ridicule tel qu’elle avait fermenté
toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, qu’il n’avait pu
s’empêcher d’y réfléchir toute la matinée et de la porter avec lui dans
son âme agitée.
Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis suivirent le
bord du ruisseau.
Abe était retombé dans le silence qui était son état normal.
Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain des
fougères, se sentant encouragé par le panier qu’il tenait à la main,
mais ce n’était point un sujet passionnant, et après une série d’efforts
décroissants, il avait abandonné sa tentative.
Pendant qu’il avait fait le trajet, il s’était senti l’esprit plein
d’anecdotes piquantes, d’observations plaisantes.
Il avait repassé un nombre infini de remarques qu’il devait conter à
miss Sinclair si capable de les apprécier. Mais à ce moment-là, on eût
dit que le vide s’était fait dans son cerveau et qu’il n’y restait plus
trace d’aucune idée, si ce n’est une tendance folle et irrésistible de
faire des commentaires sur la chaleur que donnait le soleil.
Jamais astronome ne fut si occupé du calcul d’une parallaxe et si
complètement absorbé par ses pensées sur la constitution des corps
célestes, que l’était le brave «Les Os» pendant qu’il suivait le cours
paresseux de la rivière australienne.
Soudain, son entretien avec son associé lui revint à l’esprit.
Qu’avait-il donc dit le Patron? «Donne-lui les détails sur le genre de
vie des mineurs». Il tourna et retourna mentalement la chose.
C’était, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le patron
l’avait affirmé, et le patron avait toujours raison.
Il ferait le saut.
Il commença donc, en bredouillant après une toux préliminaire.
--Les gens de la vallée se nourrissent surtout de lard et de pois.
Il lui fut impossible de juger de l’effet produit sur sa compagne par
cette communication.
Il était de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le petit
chapeau de paille.
Elle ne répondit pas.
Il ferait une nouvelle tentative.
--Du mouton, le dimanche, dit-il.
Même cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme.
Elle avait même l’air de rire.
Évidemment le patron s’était trompé. Le jeune homme était au désespoir.
La vue d’une cabane en ruine au bord du sentier fit éclore une idée
nouvelle.
Il s’y raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche à un fétu.
--C’est Cockney Jack qui l’a bâtie.
--De quoi est-il mort? demanda sa compagne.
--Du brandy marque trois étoiles, dit Abe, d’un ton décidé. J’avais
l’habitude de venir m’y asseoir, et de rester près de lui, quand il
était pris. Pauvre garçon! il avait une femme et deux enfants à Putney.
Il délirait, il m’appelait Polly pendant des heures. Il était rincé à
fond. Il ne lui restait plus un rouge liard, mais les camarades
récoltèrent assez d’or brut pour lui faire des funérailles. Il est
enterré dans cette fosse que voilà. C’était son claim. Nous n’avons eu
qu’à l’y descendre et à combler le trou. Nous y avons mis aussi son pic,
une pelle et un seau, de sorte qu’il se sentira un peu plus à l’aise et
chez lui.
Miss Carrie paraissait plus intéressée maintenant.
--Est-ce qu’il en meurt beaucoup de cette façon? demanda-t-elle.
--Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage qui sont
descendus... tués d’une balle, vous savez.
--Ce n’est pas ce que je veux dire. Est-ce qu’il y a beaucoup de gens
qui meurent ainsi dans la misère et la solitude, sans que personne soit
là pour s’occuper d’eux?
Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en bas,
devant eux.
--Y a-t-il quelqu’un qui soit maintenant en train de mourir? C’est une
chose terrible.
--Il n’y a personne qui soit présentement sur le point de casser son
pic.
--Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant
d’expressions d’argot, dit Carrie en le regardant de ses yeux violets.
C’était étonnant à quel point cette jeune personne arrivait peu à peu à
prendre des airs de propriétaire à l’égard de son gigantesque compagnon.
--Vous savez que ce n’est pas poli. Il faut vous procurer un
dictionnaire, et apprendre les termes propres.
--Mais, dit «Les Os» d’un ton d’excuse, c’est justement le terme
propre: quand vous n’êtes pas en mesure d’avoir un perforateur à vapeur,
il faut vous résigner à employer le pic.
--Oui, mais c’est chose facile si vous y mettez de la bonne volonté.
Vous pourriez dire qu’un homme est «mourant», ou «moribond», si sous
aimez mieux.
--C’est ça, dit le mineur enthousiasmé. Moribond! en voilà un mot. Vous
pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots. Moribond: voilà
un mot qui sonne bien!
Carrie se mit à rire.
--Ce n’est pas au son que vous devez songer; il faut vous demander si
le mot exprime bien votre pensée. Pour parler sérieusement, monsieur
Durton, si quelqu’un tombait malade dans le camp, il faut que vous m’en
informiez. Je sais donner des soins et je peux rendre quelques services.
Vous le ferez, n’est-ce pas?
Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence, il
réfléchit à là possibilité de s’inoculer quelque maladie longue et
ennuyeuse.
On avait parlé à Buckhurst d’un chien enragé. Il y aurait peut-être
moyen d’en tirer parti.
--Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie, quand on
fut arrivé à un endroit où un sentier faisant le crochet partait de la
route pour aboutir à la villa des Azalées. Je vous remercie infiniment
de m’avoir escortée.
Abe demanda en vain qu’on lui permît de faire les cent yards de plus, et
employa en vain l’argument écrasant du mignon petit panier qu’il
s’offrait à porter.
La jeune personne fut inexorable: elle l’avait déjà trop éloigné de son
chemin.
Elle en était confuse; elle ne voulut rien entendre.
Le pauvre «Les Os» dut donc s’en aller, éprouvant un mélange confus de
sentiments.
Il l’avait intéressée. Elle lui avait parlé avec bonté. Mais elle
l’avait renvoyé avant que cela fût indispensable.
Si elle avait agi ainsi, c’est qu’elle ne se souciait pas beaucoup de
lui.
Je crois pourtant qu’il se serait senti un peu plus de courage, s’il
avait vu miss Sinclair pendant que, debout à la grille du jardin, elle
le regardait s’éloigner, ayant une expression affectueuse sur sa figure
mutine, et un sourire plein de malice, à le voir partir la tête penchée,
l’air découragé.