La cabane d’Abe Durton n’était point belle.
On a entendu des gens affirmer qu’elle était laide, et morne, suivant
l’exemple des gens de l’Écluse de Harvey, aller jusqu’à faire précéder
leur adjectif d’un explétif plein d’expression qui soulignait leur
appréciation.
Mais Abe était un homme impassible, qui allait son train, et pour
l’esprit duquel les commentaires d’un public dépourvu de goût ne
faisaient guère d’impression.
Il avait bâti lui-même la maison.
Elle faisait son affaire et celle de son associé; leur fallait-il
quelque chose de plus?
À vrai dire, il montrait quelque susceptibilité sur ce point.
--Quoique je dise que c’est moi qui l’ai bâtie, remarquait-il. Elle est
bien préférable à tous les hangars de la vallée.
«Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prétendriez avoir
de l’air frais sans qu’il y ait des trous? Ça ne sent pas le renfermé
chez moi.
«La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n’est-ce pas un
avantage de savoir qu’il pleut sans avoir à ouvrir la porte.
«Je ne voudrais pas d’une maison qui ne laisserait pas passer l’eau
quelque part.
«Quant à être un peu écartée de la perpendiculaire, eh bien, il ne me
déplaît pas qu’une maison penche un peu de côté.
«En tout cas elle plaît à mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est
bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.
Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_,
s’esquivait ordinairement, et laissait l’architecte indigné maître du
champ de bataille.
Mais si différentes que pussent être les opinions quant à la beauté de
l’édifice, il n’y en avait qu’une au sujet de son utilité.
--Pour le voyageur fatigué, après une marche pénible de la route de
Buckhurst dans la direction de l’Écluse de Harvey, la belle lueur qui
brillait au sommet de la hauteur était comme un phare d’espoir et de
confort.
Ces mêmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient à
répandre au dehors une joyeuse atmosphère de lumière, qui était deux
fois la bienvenue en un soir comme celui-ci.
Il n’y avait qu’un homme à l’intérieur de la hutte.
C’était le propriétaire, Abe Durton, en personne, ou «Les Os», comme on
l’avait baptisé d’après les règles primitives du blason en usage au
camp.
Il était assis devant le grand feu de bois, contemplant d’un air
farouche les profondeurs brûlantes, et donnant de temps à autre un coup
de pied à un fagot en manière de leçon dès que ce fagot faisait mine de
se consumer en cendres.
Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naïfs et hardis, à la barbe
blonde et frisée, se dessinait en un contour découpé nettement sur
l’obscurité, quand la lumière fantasque s’y jouait.
C’était celle d’un homme viril, résolu.
Cependant, un physionomiste aurait pu découvrir, dans le dessin de la
bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une
indécision qui contrastait étrangement avec ses épaules d’hercule et ses
membres massifs.
Cette faiblesse d’Abe, c’était d’être une de ces natures confiantes,
simples, qui sont aussi aisées à mener que difficiles à faire marcher,
et cette heureuse flexibilité de caractère avait fait de lui en même
temps le jouet et le favori des habitants de l’Écluse.
Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez
lourdes, et cependant, si loin qu’on poussât la blague, on n’était
jamais arrivé à faire prendre à la physionomie de «Les Os» un air
sombre, à faire naître en son brave cœur une méchante pensée.
C’était seulement quand il se figurait qu’on mettait en jeu son
aristocratique associé, que l’on voyait sa lèvre inférieure prendre une
contraction de mauvais augure et qu’un éclair de colère dans ses yeux
bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie à rentrer
jusqu’à l’apparence de sa raillerie préférée et à bifurquer vers une
dissertation sérieuse et absorbante sur le temps qu’il faisait.
--Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et
s’étirant en un bâillement de géant. Par mes étoiles! quelle pluie, quel
vent! N’est-ce pas, Blinky?
Blinky était une chouette pleine de réserve, à l’humeur méditative, dont
le confort et le bien-être étaient pour son maître un sujet de
sollicitude constante, et qui, en ce moment même, le contemplait
gravement, perchée sur une des solives du toit.
«C’est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant
un coup d’œil à sa compagne emplumée, car il y a terriblement de raison
dans votre figure. Et aussi pas mal de mélancolie, on le dirait. Amour
malheureux, peut-être, quand vous étiez jeune... À propos d’amour,
ajouta-t-il, je n’ai pas vu Suzanne de la journée.
Il alluma la bougie plantée dans une bouteille noire sur la table,
traversa la chambre et alla considérer d’un air grave une des nombreuses
gravures des journaux illustrés qui s’étaient égarés par là, où elles
avaient été découpées par les habitants de la maison et collées au mur.
La gravure qui attirait particulièrement son attention représentait une
actrice au costume très voyant, qui, un bouquet à la main, minaudait
devant un auditoire imaginaire.
Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une
impression profonde sur le cœur sensible du mineur.
Il avait conçu à l’égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et
sans que rien l’y autorisât, il l’avait baptisée Suzanne Banks, et avait
fait d’elle son idéal de la beauté féminine.
--Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de
Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d’une Circé qu’il
avait laissée là-bas. Il n’y a pas de jeune fille comparable à ma Suz.
Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la
voir. Suzanne Banks, c’est son nom, et j’ai trouvé son portrait, que
j’ai mis dans la cabane.