J’exagère un peu, naturellement, ces différences. Ce n’est pas un

article que je suis en train d’écrire, c’est une lettre. Mais je

reconte quand même ce que mes yeux ont vu et mes oreilles entendu....

Et comment l’expliquer? Parce que ce n’est pas assez de dire--comme on

me l’a dit assez souvent--que si, en Angleterre, les Allemands étaient

établis entre York et Manchester, s’ils avaient saisi les industries,

pillé les villes,--et fait ce que font les Boches!--nous aussi, nous

serions tristes, mornes, silencieux. Je ne parle pas de la population

civile de mon pays; je parle de gens dont la vie n’est pas gaie,

qui sont expatriés, loin de leur patrie, et qui souffrent, je vous

l’assure, d’une nostalgie très sincère. Car là-bas, sur la Somme ou

en Belgique, l’on se sent bien oublié, bien abandonné, et très, très

isolé, d’un isolement semblable à l’isolement de ... Eh bien! c’est

comme si l’on était suspendu--nous, quelques millions d’hommes!--sur

un tapis, dans les infinitudes de l’espace. Les routes qui s’étendent

devant nous cessent tout d’un coup, à quelques mètres, dans le _No

Man’s Land_. Et c’est bien triste à contempler, des grand’routes qui

cessent tout d’un coup. Et puis les sentiers par lesquels on est

venu--et qui s’étendent entre soi et son pays--sont des chemins que

l’on ne doit pas traverser.... Et, tout comme un autre, l’on aime

sa femme, sa maison, ses enfants, ses parents, son coin du feu, ses

champs, ses fumiers, ses bœufs et ses bois.... Le soldat français a

cela, au moins, qu’il se bat chez soi! Et c’est quelque chose pour lui,

comme individu.

Je suppose que c’est pour oublier, non seulement les obus allemands,

mais aussi celles qui nous sont si chères, le coin du feu où nous

avons si souvent devisé, les champs, les fumiers, les bœufs et les

bois,--c’est pour trouver “l’herbe qui s’appelle l’oubli”, que nous

jouons au cricket près de Bécourt, et sortons des tranchées en donnant

des coups de pied à un football qui saute à travers les corps des

hommes tombés, vers les Allemands. Est-ce faiblesse? Est-ce la source

dont nous tirons ce que nous avons de fermeté, de hardiesse, de

courage? Je n’en sais rien.

Aussi bien que moi, mon cher, vous avez connu la difficulté de

définir exactement et en termes justes les différences, les nuances

des différences, qu’il y a entre des nations. Nous commençons par

développer une théorie--et nous théorisons beaucoup trop tôt; ou bien

nous prenons le contre-pied d’une théorie admise depuis des siècles.

Nous avons eu en Angleterre les caricatures du dix-neuvième siècle,

des guerres de Napoléon I^{er}, qui nous montraient le Français selon

l’imagination populaire anglaise. C’était un coiffeur, mince et affamé,

qui ne mangeait que des grenouilles. Et vous autres, vous aviez votre

John Bull, gros comme un bœuf, le ventre grand comme le ventre d’un

bœuf, et qui dévorait des bœufs entiers. Ou vous aviez le milord qui

se suicidait par pur spleen. Elles étaient stupides, ces caricatures,

mais il m’est impossible de croire qu’elles ne fussent pas sincères.

Les Anglais qui s’étaient battus en France en 1815 avaient cherché ce

qu’ils voyaient--mais ils l’avaient vu. De même pour les Français.

De même, peut-être, pour moi. J’étais venu d’une Angleterre

émotionnée, couverte, de l’île d’Anglesey jusqu’à North Foreland,

d’affiches patriotiques et coloriées, et puis, de la frontière belge

jusqu’à Paris, j’ai vu une France sans affiches, grise, silencieuse,

préoccupée. Mais pour moi il n’y avait rien de neuf à trouver la France

préoccupée--parce que, pour moi, la France a toujours été la France des

champs, des villages, des bois et des paysans. Et la France des paysans

est une France bien laborieuse, qui travaille sans cesse entre bois et

étangs ou sous les oliviers du Midi.

Et pour moi la population anglaise a toujours été un peuple des villes.

Or, ce sont les habitants des grandes-villes qui, tout en travaillant

aussi bien que vous voudrez, ont besoin de faire de temps en temps

la noce--chacun selon sa nature. Et c’est peut-être là la raison--la

_causa causans_--des différences entre l’armée française et nous

autres. L’armée anglaise est une armée ouvrière, l’armée française

est une armée plutôt paysanne. Des paysans, et surtout des paysans

français, ont l’habitude de mesurer les sévérités, les nécessités

implacables de la nature. Ils les confrontent sans cesse, pendant

des semaines, des mois, des années. Ils ne peuvent y échapper,--ils

ne peuvent pas s’évader de la contemplation des maux de la vie, des

vents et des vers qui détruisent les récoltes, en prenant des jours

de permission, en faisant des calembours, ou par cet “humour” âcre

et plutôt triste qui est, peut-être, la qualité souveraine du Tommy

anglais. Car inscrire sur un obus qu’on va lancer contre les Boches

les mots “_Love to little Willie_” peut paraître stupide, shocking

à des gens qui n’ont jamais été là-bas. Mais la psychologie humaine

est très compliquée, et il est certain que la lecture d’inscriptions

de ce genre sur les grands obus à côté desquels on passe le long des

chaussées a beaucoup fait pour nous encourager quand nous avons avancé

d’Albert vers La Boisselle. Pourquoi? C’est difficile à dire. C’est

peut-être parce que, les obus étant terribles et funestes, voici un

obus qui est devenu ridicule, joyeux, ou même humain. Car nous sommes

tous anthropomorphistes--et qu’un seul obus puisse se commettre à être

le véhicule d’un jeu d’esprit, cela suffit pour donner à des coeurs

superstitieux l’idée que tous les obus peuvent être un peu moins

surhumains qu’ils n’en ont l’air. Car on a peur des obus. Ce sont les

messagers des dieux qui ont soif, qui se manifestent en sifflant, qui

disent qu’ils sont fatigués, mais qui détruisent, en deux minutes, des

villages, des fumiers, des champs entiers. De même pour la partie de

cricket que nous avons jouée parmi des chardons couverts de poussière

et qui cachaient les ossements des soldats tombés. C’était peut-être

sacrilège, peut-être stupide.

Mais je vous assure, mon cher, que ce paysage de Bécourt, Fricourt,

Mametz n’était pas joyeux. C’était en juillet, et le soleil laissait

tomber ses rayons sur les vallées larges, sur la poussière qui montait

au ciel, sur les pentes, sur les bois noirs. Mais cette terre ne

riait pas! Elle s’étendait loin, loin; et sous l’horizon bleu-gris

se trouvaient les terrains auxquels personne ne voulait penser. Non,

la nature, là, semblait terrible et funeste--territoire où le Destin

aveugle et implacable devait se manifester à des millions d’êtres. Et

puis nous y avons joué au cricket--et tout de suite ce paysage funeste

et surhumain est devenu ... est devenu un champ de cricket!

Pour un intellectuel, un terrain restera un terrain, qu’on y voie

en l’air des bombes, des obus ou une balle de tennis. Mais pour

nous autres, un terrain où nous avons joué au cricket devient moins

terrible, et nous y passerons nos jours avec plus de contentement,

malgré les ossements des tombés qui se cachent sous la poussière des

chardons énormes. C’est stupide, c’est sacrilège, si vous voulez. Mais

nous sommes ainsi faits, nous autres qui sortons des grandes villes

pour faire la guerre. Moi, je suis comme cela, j’ai senti comme cela,

là-bas, derrière le bois de Bécourt, par un soir de juillet 1916.

Et je reste toujours votre affectionné,

G.

P.S. Et je vous prie de remarquer que toutes les personnes que j’ai

rencontrées entre Steenewerck et Paris parlaient l’anglais. C’est déjà

quelque chose.

THE END

No enemy · 第 14 / 14 段