CHAPITRE II

Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --

Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps

diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect

de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes

au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de

Polignac.

Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de

visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage

n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les

escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une

lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,

troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite

un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On

doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa

voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.

Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les

trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur

personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut

excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les

Bins, les Mazin, etc.

Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous

restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.

Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le

comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés

plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne

l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans

l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de

l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement

provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée

du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on

n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de

l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il

n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets

d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de

montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions

journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très

amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes

parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.

La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop

compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur

de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du

prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a

certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de

la police générale pendant toute l'administration française, en

satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement

aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut

l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté

à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande

influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu

dire qu'il y jouait un principal rôle.

Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin,

personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son

oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de

l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de

notre société.

Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur

l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il

jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime

d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer

héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père

d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le

jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter

ses doléances.

Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions

exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et

les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait

monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous

l'inspection de son médecin et de son confesseur.

Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son

lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières

et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le

démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour

dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa

confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il

était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de

toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de

lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en

compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de

quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa

mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si

complet.

Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il

avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.

Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,

il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour

son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme

palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en

possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les

privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite

dépense.

Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté

meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince

Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien

trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de

vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés

aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront

soldés entre eux.

La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était

terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de

Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un

hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en

conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et

donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur

le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la

Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait

personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.

Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la

maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la

légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit

rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait

arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il

portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de

_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans

que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour

la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les

enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à

faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance

étant et demeurant illégitime.

Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la

famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.

Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les

Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu

de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses

prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de

Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de

la maison de Savoie.

Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour

l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,

sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez

fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et

d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait

nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient

encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte

Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position

était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir

plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus

intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande,

d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance

lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne

manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle

passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant

elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un

enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville

de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé

de tout, et ne se faisait faute de rien.

Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans

les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et

racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.

Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte

pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême

admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme

à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,

Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs

témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen

de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une

heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.

Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière

dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas

cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus

longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux

autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette

opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas

admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles

sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes

furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en

attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.

Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de

Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans

tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient

à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour

nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que

c'était après les deux années si excitantes, si animées, si

dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les

événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber

dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre

quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je

puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.

La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,

mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air

d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour

remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à

l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient

des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces

façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se

trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que

pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée

sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est

difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous

le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et

que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on

conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la

première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi

compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert

d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage

noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.

Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et

les cris de cette volatile.

Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent

pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on

trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par

les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a

beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au

confortable, il n'y faut pas songer.

Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à

Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et

arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme

_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées

dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,

précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du

feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée

comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme

les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par

un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère

n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était

plus vaste et plus triste.

Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture

très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en

pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas.

Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au

premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que

l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles

fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de

les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée

contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces

passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois

petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était

d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai

vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze

degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris

ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils

prennent pour s'en garantir.

Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de

Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important

accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré

contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de

singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et

avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait

qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas

la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France

conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient

laissée.

Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi

de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,

ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.

Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute

la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les

cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines

infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et

surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les

girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt

très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du

festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et

bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait

prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de

Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui

et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur

fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est

l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique

priés à dîner dans une maison piémontaise.

Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y

a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont

mauvaises.

Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il

y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur

l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,

étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite

Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais

voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce

traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux

prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses

discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On

désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant

le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs

droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût

probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort

mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne

présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin

pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants;

il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai

jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait

eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban.

L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus

recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont

_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme

ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre

n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier

de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les

distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je

conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un

étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de

Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une

singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,

s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a

pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas

de concevoir de très grandes ambitions.

Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait

encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade

restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une

assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.

Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme

ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,

mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il

ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui

assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de

la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces

cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de

tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il

disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il

fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les

opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la

posant sur la tribune, ajouter:

«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous

convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages

pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement

révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet

instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en

attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre

qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de

Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un

homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.

On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on

l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:

«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen

bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais

l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.

--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.

--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,

d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les

nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une

force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la

résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre

bruit, et tout le monde aurait été content.

--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au

moins?

--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»

Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la

déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de

Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela

suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 12 / 72 题