Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect
de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes
au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de
Polignac.
Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de
visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage
n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une
lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite
un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On
doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa
voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.
Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les
trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut
excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
Bins, les Mazin, etc.
Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous
restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.
Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le
comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés
plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne
l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans
l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de
l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement
provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée
du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on
n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de
l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il
n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets
d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de
montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très
amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.
La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop
compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur
de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du
prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a
certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de
la police générale pendant toute l'administration française, en
satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement
aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté
à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu
dire qu'il y jouait un principal rôle.
Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin,
personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son
oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de
l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de
notre société.
Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur
l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il
jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime
d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer
héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père
d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le
jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
ses doléances.
Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions
exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et
les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous
l'inspection de son médecin et de son confesseur.
Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son
lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières
et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le
démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour
dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa
confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il
était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de
lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en
compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa
mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si
complet.
Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour
son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme
palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en
possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite
dépense.
Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté
meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince
Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés
aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront
soldés entre eux.
La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était
terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un
hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en
conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et
donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la
Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait
personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.
Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la
maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la
légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit
rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait
arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il
portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de
_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans
que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour
la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les
enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à
faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance
étant et demeurant illégitime.
Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la
famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les
Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu
de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses
prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de
Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
la maison de Savoie.
Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,
sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez
fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient
encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte
Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position
était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus
intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande,
d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance
lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne
manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle
passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant
elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un
enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé
de tout, et ne se faisait faute de rien.
Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans
les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.
Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte
pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême
admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme
à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,
Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs
témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen
de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une
heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.
Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière
dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas
cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux
autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette
opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles
sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en
attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.
Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de
Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient
à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour
nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que
c'était après les deux années si excitantes, si animées, si
dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les
événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre
quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.
La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,
mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour
remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à
l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient
des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces
façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se
trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que
pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée
sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous
le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et
que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on
conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la
première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi
compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert
d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage
noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et
les cris de cette volatile.
Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on
trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par
les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a
beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au
confortable, il n'y faut pas songer.
Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à
Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et
arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme
_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées
dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du
feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée
comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme
les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par
un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère
n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était
plus vaste et plus triste.
Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en
pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas.
Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au
premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que
l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée
contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces
passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était
d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai
vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze
degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils
prennent pour s'en garantir.
Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de
Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important
accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré
contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de
singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et
avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait
qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas
la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France
conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient
laissée.
Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi
de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,
ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.
Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les
cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines
infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt
très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du
festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et
bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait
prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de
Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui
et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur
fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est
l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique
priés à dîner dans une maison piémontaise.
Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y
a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont
mauvaises.
Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il
y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,
étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce
traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux
prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses
discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On
désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant
le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs
droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût
probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort
mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne
présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin
pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants;
il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai
jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait
eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban.
L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus
recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont
_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme
ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre
n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les
distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je
conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un
étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une
singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a
pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas
de concevoir de très grandes ambitions.
Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait
encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade
restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.
Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme
ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,
mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il
ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de
la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces
cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de
tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il
disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il
fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les
opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la
posant sur la tribune, ajouter:
«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet
instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en
attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre
qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de
Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un
homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.
On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on
l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:
«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen
bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais
l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.
--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.
--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les
nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une
force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la
résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre
bruit, et tout le monde aurait été content.
--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au
moins?
--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»
Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la
déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de
Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.