LE HÊTRE

(_Fagus sylvatica_--Amentacées)

Allons nous reposer sous le hêtre; ses branches pendantes où frissonnent

encore quelques feuilles roussies par les premières gelées, nous

abriteront contre le vent; les germandrées et les mousses nous feront un

siège moelleux; et, tandis que dans la ramure mésanges et rouges-gorges

soupireront leur chant d’arrière-saison, je vous conterai l’histoire du

hêtre, depuis l’heure où il est sorti, germe frêle, de la graine enfouie

sous les feuilles mortes, jusqu’au jour où il tombe, robuste et

verdoyant, sous la cognée des bûcherons.

Le hêtre, qu’on nomme aussi _fau_, _fayard_ ou _fays_, selon les

provinces, est, avec le chêne, le roi de nos arbres forestiers. Il se

plaît sur les pentes soleillées, dans les fonds d’argile frais, mêlés de

terre végétale, de sable ou de pierrailles. Comme son pivot est moins

long que celui du chêne, et comme il est pourvu d’une grande quantité de

racines latérales, il trouve facilement sa nourriture dans les couches

supérieures du terrain. Vers le mois d’avril, la graine pousse hors de

terre deux cotylédons ou lobes d’un vert brillant en dessus, blanchâtre

en dessous; au milieu s’élève la tige embryonnaire qui doit devenir un

arbre puissant. Pendant des années, le hêtre croît dans l’ombre,

obscurément confondu avec les menues plantes des bois qui ne durent

qu’une saison. Les primevères, les campanules, les anémones sylvies le

traitent d’égal à égal, et les daphnés roses, les fougères, les

chèvrefeuilles sauvages le regardent d’un air de protection. Mais

patience! attendez quinze ou seize retours de printemps, et vous verrez

le jeune brin grandir sous la voûte profonde de la futaie. Le voilà déjà

un adolescent à la taille svelte et bien prise dans sa tunique d’écorce

verte; encore quelque huit ou dix ans, et il entre dans sa première

jeunesse. Depuis longtemps les primevères et les anémones de son premier

âge ont terminé leur brève existence; depuis longtemps les

chèvrefeuilles et les fougères ont disparu sous l’outil des écobueurs.

Lui, le voilà devenu un _baliveau_. Il a trente ans; son tronc robuste,

d’un gris argenté, monte droit comme un lis; ses branches souples et

flexibles encore balancent avec grâce leur feuillée abondante. Voici

l’heure des premières floraisons. Sur le même arbre, fleurs mâles et

fleurs femelles éclosent ensemble: les chatons globuleux des premières

s’épanouissent en avril et leur poussière dorée va féconder les pistils

d’un vert rougeâtre, réunis deux à deux, à l’extrémité des branches. A

partir de ce moment le hêtre est dans la plénitude de la vie. A

cinquante ans il est formé, à soixante il est déjà superbe. Son tronc,

lisse et blanc, étend au loin ses racines vigoureuses. Ses magnifiques

branches étalées couvrent de leur feuillage épais une large

circonférence. Sous son ombre, en été, les papillons des bois, les mars

et les sylvains, font chatoyer leurs ailes irisées ou nacrées; dans sa

cime que le vent berce, le loriot siffle gaiement et l’écureuil fait son

nid.

[Illustration: LES HÊTRES.]

Il faut voir surtout le hêtre à l’automne, quand ses feuilles prennent

déjà de belles teintes d’un roux violet et quand ses branches pendent,

chargées de fruits à la capsule rougeâtre et rugueuse. Vers la fin de

septembre, les _faînes_ s’en échappent deux à deux avec un petit bruit

sec, et leurs graines brunes triangulaires, jonchent le sol tout autour.

Alors la futaie est en rumeur; femmes, enfants, vieillards accourent des

villages voisins pour récolter la _faîne_. On étend sous chaque arbre de

grands draps blancs, on secoue les branches à coups de gaule, et les

graines anguleuses tombent comme une pluie.

L’amande de la faîne est très savoureuse. Les loirs, les écureuils et

les sangliers en sont friands; les porcs s’en nourrissent. Nos paysans

en font de l’huile. On décortique la faîne, on enferme les amandes dans

des sacs de toile neuve et on les soumet à de lentes pressions sous la

meule. Cette huile extraite à froid vaut presque l’huile d’olive; elle a

l’avantage de se conserver pendant dix ans sans perdre de sa qualité.

Elle sert à confectionner des fritures fines, dorées et affriolantes;

essayez-en, et, comme dit Brillat-Savarin, vous verrez merveille!...

Le hêtre donne tous les trois ans environ une abondante récolte de

fruits. A mesure qu’il prend des années, sa ramure devient de plus en

plus superbe, sa frondaison de plus en plus épaisse. De cinquante à cent

vingt ans il atteint jusqu’à 100 pieds de hauteur, dont 60 de fût. Son

tronc acquiert une dimension considérable. Dans les bois de

Clermont-en-Argonne on montrait naguère un hêtre dont la circonférence

était de 10 mètres, et, dans une forêt du Verdunois, à Rambluzin, je me

souviens d’en avoir rencontré un que quatre personnes réunies pouvaient

à peine embrasser. Le hêtre peut vivre trois siècles, mais il est rare

que nos exigences lui permettent d’arriver à cette vieillesse de

patriarche. Un jour, dans la forêt, on entend une clameur retentissante:

c’est le hêtre qui agonise sous la hache des bûcherons.

Voilà le grand arbre couché dans l’herbe, mais il ne meurt pas tout

entier. Même quand sa sève est tarie, quand sa verdure est à jamais

séchée, il revit encore sous mille formes. On le retrouve partout: dans

les menus détails de la vie domestique, dans l’industrie, dans les arts

et jusque dans le fracas des batailles. Il devient la sébile du

mendiant, la seille de la ménagère, la rame du marinier, la monture du

fusil et même l’affût du canon. Avec son bois le paysan fabrique ses

sabots, sa pelle, le coutre de sa charrue et les jantes des roues de sa

voiture... Et moi-même, en ce moment où j’écris son histoire, c’est à

lui que je dois cette flamme pure, légère et réchauffante que dardent

les bûches empilées sur mes chenets. Cette claire flamme, en pleine

soirée d’hiver, me fait croire au soleil et me fait repenser à la saison

d’été où, parmi les germandrées et les mousses, je me reposais sous le

hêtre.

Les enchantements de la forêt · 第 26 / 32 题