L’HIRONDELLE

(_Hirundo rustica, -- urbica_, L.)

Deux espèces d’hirondelles nous sont surtout familières: l’hirondelle de

_cheminée_ et l’hirondelle de _fenêtre_. Toutes deux ont la tête

aplatie, le bec bien fendu, l’œil vif et noir, l’aile alerte et la queue

fourchue; mais la première se distingue par la nuance aurore de la

gorge, du front et du dessous du corps, tandis que la seconde a le

croupion, le ventre et la gorge d’un beau blanc. Chez l’une et l’autre

espèce, le dessus de la tête, le dos, les pennes de la queue sont d’un

noir lustré à reflets bleus.

La première, comme son nom l’indique, niche dans les cheminées et jusque

dans l’intérieur des maisons. C’est une _rurale_, et tous ceux qui ont

vécu à la campagne la connaissent bien; ils ont été souvent réveillés à

l’aube par son léger gazouillement qui descend jusque dans la chambre à

coucher par l’ouverture de l’âtre sonore. Les paysans l’aiment et lui

font accueil comme à un hôte dont le voisinage porte bonheur. On se

garde de la troubler dans son installation, et tel campagnard à la main

lourde, qui bat sa femme sans vergogne, se ferait scrupule de molester

l’hirondelle qui niche dans sa maison. C’est un oiseau sacré.

L’imagination populaire, qui n’est jamais à court de légendes, en a

trouvé une fort jolie pour expliquer ce culte superstitieux voué à

l’hirondelle: «Un jour que les Juifs cherchaient Jésus pour le traîner

devant Caïphe, le Christ qui dormait dans la campagne fut sur le point

d’être surpris; mais les hirondelles accourues en grand nombre

l’éveillèrent par leurs cris, et leur vol tourbillonnant déroba le

Seigneur à la vue des Pharisiens. Jésus étendit la main vers la troupe

ailée; depuis ce temps, l’hirondelle est un oiseau béni, et les faveurs

d’en haut se répandent sur ceux qu’elle aime.»

[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]

Un autre motif de l’accueil fait aux hirondelles, c’est que leur venue

annonce la clôture de l’hiver. Quand elles apparaissent, les chatons des

saules jaunissent au long des ruisseaux, les pêchers roses ouvrent leurs

fleurs aux pentes des vignobles; les jours de neige et de pluie semblent

déjà reculer très loin, et le paysan, las du coin du feu, se sent tout

gaillard, quand il voit les premières voyageuses déboucher du fond de la

vallée et saluer de cris joyeux l’ancien nid retrouvé.

[Illustration: HIRONDELLES DE CHEMINÉE.]

Elles arrivent d’abord timidement; le gros de la troupe en envoie comme

avant-garde une vingtaine pour préparer les logements. «Une hirondelle

ne fait pas le printemps,» dit le proverbe, et la saison n’est pas

encore tout à fait sûre. Parfois, tandis qu’elles vont et viennent, un

peu inquiètes, des flocons de neige s’éparpillent sur leurs robes

noires. Mais ces derniers retours d’hiver ne tiennent pas; le soleil

devient plus chaud, les jours s’allongent, les arbres ont toutes leurs

feuilles et, des quatre coins de l’horizon, le reste de la bande accourt

au gîte.

[Illustration: LE CIEL DEVIENT TOUT VIBRANT D’AILES AGITÉES.]

Le ciel, qui tout à l’heure semblait désert, devient tout vibrant

d’ailes agitées, tout résonnant de cris aigus. On revisite les nids de

l’an passé, on répare ceux que les gros temps ont endommagés, on en

bâtit de nouveaux, et les amours aériennes recommencent.

Moins familière que l’hirondelle rustique, l’hirondelle de fenêtre

revient à peu près à la même époque. C’est une citadine. Elle a des

façons plus réservées et des goûts plus mondains. Aux tuyaux obscurs des

cheminées campagnardes, aux greniers des granges ouverts aux quatre

vents, elle préfère les corniches des hautes maisons bourgeoises, les

angles des fenêtres, d’où l’on domine le brouhaha de la rue. A part

cette différence dans le choix de l’habitation, elle a les mêmes mœurs

que ses sœurs de la campagne. Elle bâtit son nid avec les mêmes

matériaux.

Chacun connaît ce nid maçonné de terre gâchée avec de la paille et du

crin, garni à l’intérieur d’un douillet lit de plumes. Les hirondelles y

font deux pontes par saison: la première de cinq œufs, la seconde de

trois. Les œufs sont blancs, un peu tachetés au gros bout. Dès que les

petits sont éclos, le père et la mère prennent l’essor pour nourrir la

nichée. Alors commencent ces courses rapides qui durent tout le jour et

animent d’une vie particulière les rues des petites villes. Ailes

étendues et bec ouvert, les hirondelles filent silencieuses, tantôt très

haut dans le ciel, tantôt à ras du sol ou à fleur d’eau, suivant que

l’air est sec ou pluvieux. C’est merveille de les voir monter, virer,

redescendre, happer les mouches au vol, friser les arbres, effleurer le

courant, puis soudain d’un brusque tour de queue revenir au nid qu’elles

touchent à peine et où de petits cris les accueillent au passage.

Cette danse aérienne dure ainsi tout l’été. L’air est leur élément.

Elles ne se reposent guère que la nuit, ou parfois le matin, rangées en

chapelet le long d’une corniche, pour gazouiller entre elles pendant que

le soleil se lève. En septembre, les petits déjà forts savent voler

comme père et mère. Les brumes plus fraîches s’élèvent du creux des

vallées, les fils de la Vierge flottent çà et là, et les hirondelles se

disent que le temps est venu de changer de climat. Tous les jours elles

s’assemblent au faîte des toits, tiennent de longs conciliabules,

portent des messages, hâtent les traînardes; puis un matin, quand on

s’éveille, on est tout étonné du silence subit de la rue, la veille

encore pleine de cris et de battements d’ailes. Il semble qu’il y a

comme une tristesse dans l’air. Les hirondelles sont parties et l’hiver

va venir.

[Illustration: LE DÉPART DES HIRONDELLES.]

Les enchantements de la forêt · 第 24 / 32 题