VIII

Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien

compte tout d’abord. C’était _la Belle_ qui jappait et sautillait autour

de l’_enchanteur_, tandis que _la Bête_ faisait chorus en miaulant

sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la

table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de

costume pendant mon sommeil: il avait substitué une veste de chasse à sa

robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours; de

plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales.

Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des

deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et

y voyaient une perspective d’agréable promenade.--Le soleil, déjà bas,

lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la

cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière

fumante au milieu.

--Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à

table!... Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la

Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.

Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous

passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au

corbeau et d’un gigot rôti _à la ficelle_ par les soins du petit

domestique. L’_enchanteur_ paraissait doué d’un bel appétit et mangeait

comme quatre; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais

trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la

nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me

rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était

sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert,--un carré de

fromage et des cerises de bois,--l’_enchanteur_ bourra sa pipe,

l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel:

--Il est temps de nous mettre en route, me dit-il; tu n’as pas peur,

petit Pâquin?

--Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.

--Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes

commandements?

Je le promis d’une voix un peu étranglée.

--Bon!... tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route!

Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. _La Belle_ et

_la Bête_ nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.

--Nenni, s’écria l’_enchanteur_ en se retournant vers les deux animaux,

nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades! Qu’on rentre au logis, et

lestement.

Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous

nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment

et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté

de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils

avaient lors de mon arrivée.

A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où

j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la

futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une

branche et me la mettant sous le nez:

--Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin? me demandait-il... c’est

une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci,

qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce

d’arbres; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en

rapport avec l’arbre qui les porte; c’est ainsi que la couleur des yeux

ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes

qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de

formes, et cependant ce sont toujours des feuilles! Cela aussi, c’est

une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes

ailleurs que dans les contes de fées.

--Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot

qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige!... Il

ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du

coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.

--Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en

tirerais pas aussi adroitement, toi!... Il y a dans je ne sais quel

conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix;

ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une

si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être

chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve... Oui,

continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton,

vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons

faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie

sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque

sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des

conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention

de l’écriture... Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai

quand tu connaîtras... la Princesse Verte.

Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les

sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà

les vapeurs du crépuscule.

--Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse?

Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la

crête de la colline; au-dessous de nous la forêt se creusait en

entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et

mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des

nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre,

s’élevant du creux de la combe.

L’_enchanteur_ s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds

vaporeux de l’entonnoir:

--Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il; mais, avant

d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit... Je pense

que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin?

--Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je

mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans

chandelle.

--Tant mieux! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer.

Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu

importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux.--En même

temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur

son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.

--Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de

m’obéir docilement... Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je

te conduirai par la main; si tu faisais seulement mine de soulever le

mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait

malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.

Que faire? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre

les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en

point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le

noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second

mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé

dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me

demandait:--Respires-tu facilement, petit Pâquin?--Et sur ma réponse

affirmative:--A merveille! fit-il en me prenant la main, marchons et

lève bien les pieds.

Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon

imagination battait la campagne. Les discours étonnants de

l’_enchanteur_, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux

surexcitaient encore mon esprit chimérique; cette fois je croyais

sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le

moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la

robe traînante d’une fée; le bourdonnement des cerfs-volants et des

longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le

battement d’ailes d’un sylphe ou d’un _sotret_ (le lutin de nos pays).

Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le

fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le

vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents

pareils à ceux d’une voix humaine; de vertes odeurs d’herbes et de

fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines

embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui

résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à

un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un

coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de

petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une

clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de

tressaillir.

--Qu’as-tu? me demanda l’_enchanteur_.

--Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire

deviner ma désobéissance; c’est que mon pied a tourné.

--Tu dois être un peu fatigué, reprit-il; attends, je vais te porter...

Aussi bien le chemin devient difficile.

Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses

épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien.

Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des

feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur

particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous

nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes

résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de

chiens.

--Où sommes-nous? demandai-je inquiet.

--Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’_enchanteur_. Peu à

peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux

narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré.

Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que

nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement

le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva

brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.

--Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du

mouchoir, tu peux soulever ton bandeau...

O stupeur! ô honte! ô confusion! Au moment où je croyais contempler la

Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai

dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui

m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre

chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.

--Avancez, vagabond! mugissait ma grand’mère.

Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras,

mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la

main de mon traître d’_enchanteur_ qui riait sournoisement dans sa

barbe.

--Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très

reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une

inquiétude sans pareille.

--Bah! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a

beaucoup amusé... J’espère que vous ne le gronderez pas trop; il est

déjà bien assez puni!... Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de

rien que de se coucher.

--Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons

demain son compte!

--C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère,

en allumant un bougeoir et en me poussant vers la _chambre d’ami_; je le

recommanderai au prône... Au lit, au lit, mauvais sujet!

--Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de

consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon _château_, et nous

recauserons de la Princesse Verte. . . . . . .

Le lendemain était un dimanche; je le passai enfermé dans un galetas

attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon _Histoire

sainte_. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je

devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La

sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie

de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais

avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les

persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que

le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de

mes prières; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma

confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible

comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous

entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à

leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de

l’estrade,--à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en

croix.--En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace

injurieuse me laissa indifférent; je ne pensais qu’à mes propres misères

et à la punition qui me pendait à l’oreille.

Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma

grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge

revint vers moi, les sourcils froncés:

--Ah! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous

vous promènerez encore ce matin,--avec moi;--je vais vous conduire à

toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je

vais d’abord vous accrocher ceci au dos.

En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur

lequel on lisait moulé en belle ronde:--_Vagabond_,--et malgré mes

résistances elle me l’attacha entre les deux épaules; puis, me prenant

par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des

filles.

A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur

banc et me montraient du doigt en chuchotant; la sœur Euloge contait

tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des:--Oh! monsieur

Jacques!--des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient

singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires

étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A

chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la

fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai

sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et

j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice...

Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et

je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le

vers de Virgile:

. . . Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].

[1] «Peut-être un jour le souvenir même de ces choses vous réjouira.»

Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient

plus tard pour nous un motif de joie.--Je me rappelle avec bonheur le

brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur

Euloge; mais surtout l’après-midi passée dans le «grand bois» avec le

canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’_enchanteur_ de fréquentes

visites; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte,

c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses

enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à

laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.

Les enchantements de la forêt · 第 9 / 32 题