Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien
compte tout d’abord. C’était _la Belle_ qui jappait et sautillait autour
de l’_enchanteur_, tandis que _la Bête_ faisait chorus en miaulant
sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la
table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de
costume pendant mon sommeil: il avait substitué une veste de chasse à sa
robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours; de
plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales.
Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des
deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et
y voyaient une perspective d’agréable promenade.--Le soleil, déjà bas,
lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la
cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière
fumante au milieu.
--Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à
table!... Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la
Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.
Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous
passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au
corbeau et d’un gigot rôti _à la ficelle_ par les soins du petit
domestique. L’_enchanteur_ paraissait doué d’un bel appétit et mangeait
comme quatre; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais
trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la
nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me
rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était
sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert,--un carré de
fromage et des cerises de bois,--l’_enchanteur_ bourra sa pipe,
l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel:
--Il est temps de nous mettre en route, me dit-il; tu n’as pas peur,
petit Pâquin?
--Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.
--Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes
commandements?
Je le promis d’une voix un peu étranglée.
--Bon!... tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route!
Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. _La Belle_ et
_la Bête_ nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.
--Nenni, s’écria l’_enchanteur_ en se retournant vers les deux animaux,
nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades! Qu’on rentre au logis, et
lestement.
Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous
nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment
et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté
de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils
avaient lors de mon arrivée.
A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où
j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la
futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une
branche et me la mettant sous le nez:
--Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin? me demandait-il... c’est
une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci,
qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce
d’arbres; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en
rapport avec l’arbre qui les porte; c’est ainsi que la couleur des yeux
ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes
qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de
formes, et cependant ce sont toujours des feuilles! Cela aussi, c’est
une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes
ailleurs que dans les contes de fées.
--Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot
qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige!... Il
ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du
coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.
--Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en
tirerais pas aussi adroitement, toi!... Il y a dans je ne sais quel
conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix;
ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une
si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être
chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve... Oui,
continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton,
vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons
faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie
sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque
sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des
conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention
de l’écriture... Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai
quand tu connaîtras... la Princesse Verte.
Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les
sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà
les vapeurs du crépuscule.
--Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse?
Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la
crête de la colline; au-dessous de nous la forêt se creusait en
entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et
mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des
nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre,
s’élevant du creux de la combe.
L’_enchanteur_ s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds
vaporeux de l’entonnoir:
--Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il; mais, avant
d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit... Je pense
que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin?
--Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je
mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans
chandelle.
--Tant mieux! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer.
Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu
importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux.--En même
temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur
son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.
--Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de
m’obéir docilement... Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je
te conduirai par la main; si tu faisais seulement mine de soulever le
mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait
malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.
Que faire? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre
les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en
point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le
noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second
mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé
dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me
demandait:--Respires-tu facilement, petit Pâquin?--Et sur ma réponse
affirmative:--A merveille! fit-il en me prenant la main, marchons et
lève bien les pieds.
Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon
imagination battait la campagne. Les discours étonnants de
l’_enchanteur_, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux
surexcitaient encore mon esprit chimérique; cette fois je croyais
sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le
moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la
robe traînante d’une fée; le bourdonnement des cerfs-volants et des
longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le
battement d’ailes d’un sylphe ou d’un _sotret_ (le lutin de nos pays).
Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le
fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le
vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents
pareils à ceux d’une voix humaine; de vertes odeurs d’herbes et de
fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines
embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui
résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à
un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un
coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de
petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une
clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de
tressaillir.
--Qu’as-tu? me demanda l’_enchanteur_.
--Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire
deviner ma désobéissance; c’est que mon pied a tourné.
--Tu dois être un peu fatigué, reprit-il; attends, je vais te porter...
Aussi bien le chemin devient difficile.
Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses
épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien.
Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des
feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur
particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous
nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes
résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de
chiens.
--Où sommes-nous? demandai-je inquiet.
--Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’_enchanteur_. Peu à
peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux
narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré.
Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que
nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement
le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva
brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.
--Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du
mouchoir, tu peux soulever ton bandeau...
O stupeur! ô honte! ô confusion! Au moment où je croyais contempler la
Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai
dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui
m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre
chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.
--Avancez, vagabond! mugissait ma grand’mère.
Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras,
mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la
main de mon traître d’_enchanteur_ qui riait sournoisement dans sa
barbe.
--Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très
reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une
inquiétude sans pareille.
--Bah! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a
beaucoup amusé... J’espère que vous ne le gronderez pas trop; il est
déjà bien assez puni!... Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de
rien que de se coucher.
--Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons
demain son compte!
--C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère,
en allumant un bougeoir et en me poussant vers la _chambre d’ami_; je le
recommanderai au prône... Au lit, au lit, mauvais sujet!
--Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de
consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon _château_, et nous
recauserons de la Princesse Verte. . . . . . .
Le lendemain était un dimanche; je le passai enfermé dans un galetas
attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon _Histoire
sainte_. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je
devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La
sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie
de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais
avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les
persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que
le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de
mes prières; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma
confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible
comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous
entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à
leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de
l’estrade,--à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en
croix.--En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace
injurieuse me laissa indifférent; je ne pensais qu’à mes propres misères
et à la punition qui me pendait à l’oreille.
Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma
grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge
revint vers moi, les sourcils froncés:
--Ah! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous
vous promènerez encore ce matin,--avec moi;--je vais vous conduire à
toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je
vais d’abord vous accrocher ceci au dos.
En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur
lequel on lisait moulé en belle ronde:--_Vagabond_,--et malgré mes
résistances elle me l’attacha entre les deux épaules; puis, me prenant
par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des
filles.
A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur
banc et me montraient du doigt en chuchotant; la sœur Euloge contait
tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des:--Oh! monsieur
Jacques!--des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient
singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires
étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A
chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la
fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai
sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et
j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice...
Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et
je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le
vers de Virgile:
. . . Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].
[1] «Peut-être un jour le souvenir même de ces choses vous réjouira.»
Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient
plus tard pour nous un motif de joie.--Je me rappelle avec bonheur le
brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur
Euloge; mais surtout l’après-midi passée dans le «grand bois» avec le
canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’_enchanteur_ de fréquentes
visites; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte,
c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses
enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à
laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.