--Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,--dans les

mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là,

dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la

puissante Mer,--et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre et

sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les

paroles qui ont été dites par les Sybilles; et de saintes, saintes

choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient

autour de Dodone;--mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens

cette fable que m'a contée le Démon, quand il s'assit à côté de moi dans

l'ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes! Et quand le Démon

eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et

se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit

parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe

pour l'éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le

regarda fixement dans les yeux.

L'ÎLE DE LA FÉE

_Nullus enim locus sine genio est._

SERVIUS.

La _musique_,--dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos

traducteurs persistent à appeler _Moral Tales_, comme en dérision de

leur esprit,--_la musique est le seul des talents qui jouisse de

lui-même; tous les autres veulent des témoins_. Il confond ici le

plaisir d'entendre des sons agréables avec la puissance de les créer.

Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une

complète jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en

apprécier l'exécution. Et cette puissance de produire des effets dont on

jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulière; elle

est commune à tous les autres talents. L'idée que le conteur n'a pas pu

concevoir clairement, ou qu'il a sacrifiée dans son expression à l'amour

national du _trait_, est sans doute l'idée très-soutenable que la

musique du style le plus élevé est la plus complètement sentie quand

nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera

admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la

lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours à

la portée de l'humanité déchue,--et c'est peut-être l'unique,--qui doit

même plus que la musique à la sensation accessoire de l'isolement. Je

veux parler du bonheur éprouvé dans la contemplation d'une scène de la

nature. En vérité l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu

sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du

moins, la présence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie

sous toute autre forme que celle des êtres verdoyants qui croissent sur

le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est

en guerre avec le génie de la scène. Oui vraiment, j'aime à contempler

les sombres vallées, et les roches grisâtres, et les eaux qui sourient

silencieusement, et les forêts qui soupirent dans des sommeils anxieux,

et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en

haut.--J'aime à contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres

gigantesques d'un vaste tout, animé et sensitif,--un tout dont la forme

(celle de la sphère) est la plus parfaite et la plus compréhensive de

toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres

planètes; dont la très-douce servante est la lune; dont le seigneur

médiatisé est le soleil; dont la vie est l'éternité; dont la pensée est

celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destinées

se perdent dans l'immensité; pour qui nous sommes une notion

correspondante à la notion que nous avons des animalcules qui infestent

le cerveau,--un être que nous regardons conséquemment comme inanimé et

purement matériel,--appréciation très-semblable à celle que ces

animalcules doivent faire de nous.

Nos télescopes et nos recherches mathématiques nous confirment de tout

point,--nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prêtraille,--que

l'espace, et conséquemment le volume, est une importante considération

aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les

étoiles sont le mieux appropriés à l'évolution, sans conflit, du plus

grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement

choisies pour contenir sous une surface donnée la plus grande quantité

possible de matière;--et les surfaces elles-mêmes sont disposées de

façon à recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les

mêmes surfaces disposées autrement. Et, de ce que l'espace est infini,

on ne peut tirer aucun argument contre cette idée: que le volume a une

valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir

un infini de matière. Et puisque nous voyons clairement que douer la

matière de vitalité est un principe,--et même, autant que nous en

pouvons juger, le principe capital dans les opérations de la

Divinité,--est-il logique de le supposer confiné dans l'ordre de la

petitesse, où il se révèle journellement à nous, et de l'exclure des

régions du grandiose? Comme nous découvrons des cercles dans des cercles

et toujours sans fin,--évoluant tous cependant autour d'un centre unique

infiniment distant, qui est la Divinité,--ne pouvons-nous pas supposer,

analogiquement et de la même manière, la vie dans la vie, la moindre

dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons

follement par fatuité, en nous figurant que l'homme, dans ses destinées

temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers

que ce vaste _limon de la vallée_ qu'il cultive et qu'il méprise, et à

laquelle il refuse une âme par la raison peu profonde qu'il ne la voit

pas fonctionner[10].

Ces idées, et d'autres analogues, ont toujours donné à mes méditations

parmi les montagnes et les forêts, près des rivières et de l'océan, une

teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler

fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre

ont été nombreuses, singulièrement curieuses, souvent solitaires; et

l'intérêt avec lequel j'ai erré à travers plus d'une vallée profonde et

sombre, ou contemplé le _ciel_ de maint lac limpide, a été un intérêt

grandement accru par la pensée que j'errais seul, que je contemplais

_seul_. Quel est le Français bavard qui, faisant allusion à l'ouvrage

bien connu de Zimmerman, a dit: _La solitude est une belle chose, mais

il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?_

Comme épigramme, c'est parfait; mais, _il faut_! Cette nécessité est une

chose qui n'existe pas.

Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une région fort

lointaine,--montagnes compliquées par des montagnes, méandres de

rivières mélancoliques, lacs sombres et dormants,--que je tombai sur

certain petit ruisseau avec une île. J'y arrivai soudainement dans un

mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les

branches d'un arbuste odorant qui m'était inconnu, de manière à

m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le

bien voir que de cette façon,--tant il portait le caractère d'une

vision.

De tous côtés,--excepté à l'ouest, où le soleil allait bientôt

plonger,--s'élevaient les murailles verdoyantes de la forêt. La petite

rivière qui faisait un brusque coude, et ainsi se dérobait soudainement

à la vue, semblait ne pouvoir pas s'échapper de sa prison; mais on eût

dit qu'elle était absorbée vers l'est par la verdure profonde des

arbres;--et du côté opposé (cela m'apparaissait ainsi, couché comme je

l'étais, et les yeux au ciel), tombait dans la vallée, sans

intermédiaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie

par les fontaines occidentales du ciel.

À peu près au centre de l'étroite perspective qu'embrassait mon regard

visionnaire, une petite île circulaire, magnifiquement verdoyante,

reposait sur le sein du ruisseau.

_La rive et son image étaient si bien fondues_

_Que le tout semblait suspendu dans l'air._

L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il était presque

impossible de deviner à quel endroit du talus d'émeraude commençait son

domaine de cristal.

Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'oeil les deux

extrémités, est et ouest, de l'îlot; et j'observai dans leurs aspects

une différence singulièrement marquée. L'ouest était tout un radieux

harem de beautés de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'oeil

oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le

gazon était court, élastique, odorant, et parsemé d'asphodèles. Les

arbres étaient souples, gais, droits,--brillants, sveltes et

gracieux,--orientaux par la forme et le feuillage, avec une écorce

polie, luisante et versicolore. On eût dit qu'un sentiment profond de

vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent

aucune brise, tout cependant semblait agité par d'innombrables papillons

qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,

pour des tulipes ailées.

L'autre côté, le côté est de l'île, était submergé dans l'ombre la plus

noire. Là, une mélancolie sombre, mais pleine de calme et de beauté,

enveloppait toutes choses. Les arbres étaient d'une couleur noirâtre,

lugubres de forme et d'attitude,--se tordant en spectres moroses et

solennels, traduisant des idées de chagrin mortel et de mort prématurée.

Le gazon y revêtait la teinte profonde du cyprès, et ses brins

baissaient languissamment leurs pointes. Là s'élevaient éparpillés

plusieurs petits monticules maussades, bas, étroits, pas très-longs, qui

avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en étaient pas; quoique

au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des

arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprégnant

de ténèbres les profondeurs de l'élément. Je m'imaginais que chaque

ombre, à mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se

séparait à regret du tronc qui lui avait donné naissance et était

absorbée par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient à

chaque instant des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes.

Cette idée, une fois qu'elle se fut emparée de mon imagination, l'excita

fortement, et je me perdis immédiatement en rêveries.--Si jamais île fut

enchantée,--me disais-je,--celle-ci l'est, bien sûr. C'est le

rendez-vous des quelques gracieuses Fées qui ont survécu à la

destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!

Rendent-elles leurs douces vies de la même façon que l'humanité? Ou

plutôt leur mort n'est-elle pas une espèce de dépérissement

mélancolique? Rendent-elles à Dieu leur existence petit à petit,

épuisant lentement leur substance jusqu'à la mort, comme ces arbres

rendent leurs ombres l'une après l'autre? Ce que l'arbre qui s'épuise

est à l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie

qu'elle avale, la vie de la Fée ne pourrait-elle pas bien être la même

chose à la Mort qui l'engloutit?

Comme je rêvais ainsi, les yeux à moitié clos, tandis que le soleil

descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient

tout autour de l'île, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et

blanches écailles, détachées des troncs des sycomores,--écailles qu'une

imagination vive aurait pu, grâce à leurs positions variées sur l'eau,

convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,--pendant que je rêvais

ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mêmes Fées dont j'avais

rêvé, se détachant de la partie lumineuse et occidentale de l'île,

s'avançait lentement vers les ténèbres.--Elle se tenait droite sur un

canot singulièrement fragile, et le mouvait avec un fantôme d'aviron.

Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attardés, son

attitude parut traduire la joie;--mais le chagrin altéra sa physionomie

quand elle passa dans la région de l'ombre. Lentement elle glissa tout

le long, fit peu à peu le tour de l'île, et rentra dans la région de la

lumière.

--La révolution qui vient d'être accomplie par la Fée,--continuai-je,

toujours rêvant,--est le cycle d'une brève année de sa vie. Elle a

traversé son hiver et son été. Elle s'est rapprochée de la Mort d'une

année; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurité, son

ombre se détachait d'elle et était engloutie par l'eau sombre, rendant

sa noirceur encore plus noire.

Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la Fée; mais dans son

attitude il y avait plus de souci et d'indécision, et moins d'élastique

allégresse. Elle navigua de nouveau de la lumière vers l'obscurité,--qui

s'approfondissait à chaque minute,--et de nouveau son ombre se détachant

tomba dans l'ébène liquide et fut absorbée par les ténèbres.--Et

plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'île,--pendant que le

soleil se précipitait vers son lit,--et à chaque fois qu'elle émergeait

dans la lumière, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle

devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et à chaque

fois qu'elle passait dans l'obscurité, il se détachait d'elle un spectre

plus obscur qui était submergé par une ombre plus noire. Mais à la fin,

quand le soleil eut totalement disparu, la Fée, maintenant pur fantôme

d'elle-même, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la région

du fleuve d'ébène,--et si elle en sortit jamais, je ne puis le

dire,--car les ténèbres tombèrent sur toutes choses, et je ne vis plus

son enchanteresse figure.

LE PORTRAIT OVALE

Le château dans lequel mon domestique s'était avisé de pénétrer de

force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je

l'étais, de passer une nuit en plein air, était un de ces bâtiments,

mélange de grandeur et de mélancolie, qui ont si longtemps dressé leurs

fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la réalité

que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il

avait été temporairement et tout récemment abandonné. Nous nous

installâmes dans une des chambres les plus petites et les moins

somptueusement meublées. Elle était située dans une tour écartée du

bâtiment. Sa décoration était riche, mais antique et délabrée. Les murs

étaient tendus de tapisseries et décorés de nombreux trophées

héraldiques de toute forme, ainsi que d'une quantité vraiment

prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches

cadres d'or d'un goût arabesque. Je pris un profond intérêt,--ce fut

peut-être mon délire qui commençait qui en fut cause,--je pris un

profond intérêt à ces peintures qui étaient suspendues non-seulement sur

les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que

la bizarre architecture du château rendait inévitables; si bien que

j'ordonnai à Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,--puisqu'il

faisait déjà nuit,--d'allumer un grand candélabre à plusieurs branches

placé près de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours

noir garnis de crépines qui entouraient le lit. Je désirais que cela fût

ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me

consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la

lecture d'un petit volume que j'avais trouvé sur l'oreiller et qui en

contenait l'appréciation et l'analyse.

Je lus longtemps,--longtemps;--je contemplai religieusement, dévotement;

les heures s'envolèrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit

arriva. La position du candélabre me déplaisait, et, étendant la main

avec difficulté pour ne pas déranger mon valet assoupi, je plaçai

l'objet de manière à jeter les rayons en plein sur le livre.

Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des

nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent alors sur une

niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-là

couverte d'une ombre profonde. J'aperçus dans une vive lumière une

peinture qui m'avait d'abord échappé. C'était le portrait d'une jeune

fille déjà mûrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup

d'oeil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,--je ne le compris pas

bien moi-même tout d'abord. Mais pendant que mes paupières restaient

closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.

C'était un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour

penser,--pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas trompé,--pour calmer

et préparer mon esprit à une contemplation plus froide et plus sûre. Au

bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.

Je ne pouvais pas douter, quand même je l'aurais voulu, que je n'y visse

alors très-nettement; car le premier éclair du flambeau sur cette toile

avait dissipé la stupeur rêveuse dont mes sens étaient possédés, et

m'avait rappelé tout d'un coup à la vie réelle.

Le portrait, je l'ai déjà dit, était celui d'une jeune fille. C'était

une simple tête, avec des épaules, le tout dans ce style, qu'on appelle

en langage technique, style _de vignette_, beaucoup de la manière de

Sully dans ses têtes de prédilection. Les bras, le sein, et même les

bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans

l'ombre vague mais profonde qui servait de fond à l'ensemble. Le cadre

était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque.

Comme oeuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la

peinture elle-même. Mais il se peut bien que ce ne fût ni l'exécution de

l'oeuvre, ni l'immortelle beauté de la physionomie, qui m'impressionna

si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon

imagination, sortant d'un demi-sommeil, eût pris la tête pour celle

d'une personne vivante.--Je vis tout d'abord que les détails du dessin,

le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient immédiatement

dissipé un pareil charme, et m'auraient préservé de toute illusion même

momentanée. Tout en faisant ces réflexions, et très-vivement, je restai,

à demi étendu, à demi assis, une heure entière peut-être, les yeux rivés

à ce portrait. À la longue, ayant découvert le vrai secret de son effet,

je me laissai retomber sur le lit. J'avais deviné que le _charme_ de la

peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie

elle-même, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait

confondu, subjugué, épouvanté. Avec une terreur profonde et

respectueuse, je replaçai le candélabre dans sa position première. Ayant

ainsi dérobé à ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai

vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur

histoire. Allant droit au numéro qui désignait le portrait ovale, j'y

lus le vague et singulier récit qui suit:

--«C'était une jeune fille d'une très-rare beauté, et qui n'était pas

moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l'heure où elle vit,

et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et

ayant déjà trouvé une épouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une

très-rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté: rien que

lumières et sourires, et la folâtrerie d'un jeune faon; aimant et

chérissant toutes choses; ne haïssant que l'art qui était son rival; ne

redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments

fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible

chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du désir de

peindre même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et

elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et

haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile

seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans

son oeuvre, qui avançait d'heure en heure et de jour en jour.--Et

c'était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en

rêveries; si bien qu'il ne _voulait_ pas voir que la lumière qui tombait

si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits

de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté

pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se

plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)

prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et

jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour

en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui

contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance,

comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande

de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il

peignait si miraculeusement bien.--Mais, à la longue, comme la besogne

approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le

peintre était devenu fou par l'ardeur de son travail, et il détournait

rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme.

Et il ne _voulait_ pas voir que les couleurs qu'il étalait sur la toile

étaient _tirées_ des joues de celle qui était assise près de lui. Et

quand bien des semaines furent passées et qu'il ne restait plus que peu

de chose à faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur

l'oeil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec

d'une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut

placé; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le

travail qu'il avait travaillé; mais une minute après, comme il

contemplait encore, il trembla et il devint très-pâle, et il fut frappé

d'effroi; et criant d'une voix éclatante:--En vérité, c'est la _Vie_

elle-même!--il se retourna brusquement pour regarder sa

bien-aimée;--elle était morte!»

FOOTNOTES:

[Note 1: Formule anglaise:--mort subite.--C. B.]

[Note 2: _Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis_, de

Grünninger.--E. A. P.]

[Note 3: Watson, Percival, Spallanzani, et particulièrement l'évêque de

Landaff.--Voir les _Chemical Essays_, vol. V.--E. A. P.]

[Note 4: Ce marché--marché Saint-Honoré,--n'a jamais eu ni portes ni

inscriptions. L'inscription a-t-elle existé en projet?--C. B.]

[Note 5: _Hop_, sautiller,--_frog_, grenouille.--C. B.]

[Note 6: Pas de crédit.--C. B.]

[Note 7: La même expression signifie _être à l'heure_ et _aller en

mesure_. Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de

Vondervotteimittiss,--pays où l'on est toujours à l'heure.--C. B.]

[Note 8: _Nose_, nez.--_Naseaulogie_, nosologie.--C. B.]

[Note 9: Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercalé ici fut chanté par la

populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aurélien, qui

avait tué de sa propre main neuf cent cinquante hommes à l'ennemi.--E.

A. P.]

[Note 10: En parlant des marées, Pomponius Mela dit, dans son traité _De

Situ Orbis_: Ou le monde est un _vaste animal_, ou, etc.--E. A. P.]

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 21 / 21 段