HUMBLE ET FERME

L’AMI.--Il y a une suffisante raison à tout ce qui est, autrement ce

serait l’effondrement dans le néant. L’équilibre vital consiste à se

reposer dans sa raison d’être. Au fond, toute existence normale et

pondérée a, sans le savoir, le poids de cette raison, comme lest. En

elle, chaque destinée s’harmonise, et la paix est possible, même au sein

de l’ignorance, pourvu qu’il puisse être admis que quelqu’un sait ce que

nous ignorons, et que le sens et le but de notre vie, tout inconnus

qu’ils demeurent à nos yeux, existent pour Celui «en qui, pour qui et

par qui sont toutes choses». Que le moindre objet réel nous apparaisse,

à la réflexion et à l’étude, comme une lucarne ouverte sur

l’incommensurable. Voyons-y un signe de la profondeur des choses et de

la dimension de nos propres destinées. Et concevons de jour en jour une

idée plus haute et plus respectueuse de toute réalité, même humble et

subalterne.

Dans un grain de sable, une goutte d’eau, un rayon de lumière, une

secousse électrique, il y a plus de choses à noter et à comprendre que

l’esprit de l’homme n’en peut saisir. Mais si nous sommes hors d’état de

faire le tour de ce qui nous est inférieur, de quelle hauteur nos moyens

de comprendre ne doivent-ils pas être dépassés par notre propre

personne? L’homme est plus grand que sa capacité de comprendre. Ceux qui

prétendent qu’ils en ont vu le fond et qui, horlogers pleins de

suffisance, matérialistes ou spiritualistes, religieux ou athées, nous

en démontent les rouages, ont mis leurs prétentions plus haut que leur

pouvoir. Ils prennent leurs formules pour des réalités. Leurs

affirmations, comme leurs négations, sont empreintes d’une outrecuidance

à laquelle il faut préférer la réserve, la timidité même. Devant la

grandeur des problèmes, non seulement la modestie est bienséante, mais

elle est salutaire et donne de la force. L’aplomb n’équivaut pas à la

confiance authentique, et l’humilité n’exclut pas la fermeté. Une

certaine retenue est inhérente à la mentalité des grands savants, comme

des croyants de première main. Le contact avec les sources rend

circonspect et en même temps confère de l’assurance. Il n’y a pas

d’incrédulité à constater des abîmes pour lesquels nous n’avons pas de

sonde, et des étendues rebelles à nos mesures. La raison humaine a des

bornes qui se retrouvent partout, dans la science comme dans la

croyance, dans l’axiome comme dans le symbole: la réalité, elle, n’a pas

de bornes. Manquerions-nous de respect à la science d’une part, à la

croyance de l’autre, en reconnaissant avec sincérité que toutes deux

demeurent au-dessous de leur objet, et qu’elles demeurent au-dessous,

non pas d’un dernier reste, d’une infime fraction, mais de tout un

infini? N’est-ce pas là au contraire le signe même du parfait respect,

et dans ce respect, ne puisons-nous pas un nouveau motif de prendre

courage?

Irrévérencieuse à la fois et ruineuse, est la prétention de tout savoir,

soit par observation, soit par intuition. Elle met une _solution_

définitive à ce qui demande à être sans cesse renouvelé, purifié,

élargi, sanctifié. Elle nous habitue à nous mouvoir dans une création

factice, où se fait de plus en plus rare le contact vivifiant avec la

source intarissable. La richesse infinie d’une réalité dont nul n’a

touché le fond est plus consolante que celle, toute relative et

d’apparence, des systèmes ayant réponse à tout. C’est un perpétuel

aiguillon, pour le chercheur, de sentir qu’il a devant lui l’infini, et

un réconfort, pour le croyant, de penser selon la parole du Prophète:

«Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes chemins

sont élevés au-dessus de vos chemins et mes pensées au-dessus de vos

pensées.»

L'ami · 第 137 / 158 题