--J’ai de toute forme ancienne une vénération invincible. Elle s’étend
aux vieux meubles et même aux vieux habits. Et pour les symboles
vénérables de la foi des pères, mon respect est plus grand encore.
Pourquoi toute ma vie a-t-elle consisté en adieux?
L’AMI.--Ne te plains pas! Il en est qu’une voix appelle à quitter leur
famille et leur patrie. Que chacun écoute sa voix! A ceux qui savent lui
être fidèles, l’humanité doit tous ses abris. Le sort de ceux qui les
trouvent ou les construisent est d’avoir dû souvent coucher à la belle
étoile. Cela aussi est nécessaire, et si tu paies ainsi ta dette, ne le
regrette pas! Après tout, les vieux symboles ne valent que par leur
esprit, et celui-là ne peut se perpétuer que si quelques-uns ont le
courage de le suivre partout, même au delà de la lettre. L’essentiel est
de rester fidèle à l’inspiration première. As-tu songé parfois que pour
obéir à l’esprit du maître qui vous dit: «_Va_», il faut s’éloigner de
lui selon la chair? Partir pour demeurer près de lui «en esprit», voilà
ta vie d’adieux et de fidélité! Qui est le plus fidèle aux traditions
des Pères? Celui qui respecte leur demeure au point de ne la point
réparer, sous prétexte qu’il faudrait y toucher, ou celui qui hardiment
y met la main et répare? Qui est le plus fidèle encore aux mêmes
traditions? Celui qui voyant la maison menacer ruine, la quitte et en
construit une autre, comme ses pères jadis, ou celui qui se cramponne
aux murs croulants, au toit délabré, dût-il y perdre la santé et la vie
et celles de ses enfants?
Cette question se répond à elle-même.
Va, ne pense pas aux pères avec tristesse. Pionniers ils furent, ils
aiment les pionniers. Ils reconnaîtront leur sang.
--Ce ne sont pas les Pères que je redoute, ni le Christ, ni les
Prophètes, ce sont les frères, mes contemporains, chair de ma chair et
qui croient servir Dieu en nous appelant des infidèles. Je souffre de
leur exclusion bien plus que si elle était juste.
L’AMI.--Les frères n’ont jamais apprécié les travailleurs d’avenir.
C’est une loi du monde qu’il faut subir en homme. Ne demande pas
l’impossible aux autres, ni même ce qui est difficile! Aime-les, mais ne
les écoute pas! N’écoute que la voix qui, depuis Abraham, a dit aux
croyants: «Je suis le Dieu tout-puissant, marche!»