L’AMI.--Un de tes malheurs consiste à t’identifier complètement avec tes
impressions du moment.
--N’est-ce pas là plutôt une force et ce que la franchise réclame?
L’AMI.--Sans doute, c’est une force que de vibrer avec énergie à tout
contact et de traduire avec entrain l’impression ressentie. Une des
conditions d’une vie saine est là. Ceux-là seuls ont de la chaleur et
savent en communiquer, qui ressentent profondément et traduisent avec
simplicité et de toute leur âme.
--Alors que me veux-tu? Lorsque je pleure, je ne dérobe pas mes larmes;
lorsque je ris, je ne cache pas mes dents. J’y vais de tout cœur. Pour
dire ma sympathie, je ne mets pas de sourdine, et pour exprimer mon
indignation, je ne mets pas de gants. Tu trouves cela mauvais? Ce
jugement me surprend. N’est-ce pas de toi que j’ai appris la vie droite,
la parole sans fard, cette vérité de tout l’être qui nous habitue à
vivre et penser au grand jour? Aurais-je ton approbation, si je ne me
donnais pas avec entrain et tel que je suis; si je m’enveloppais de
réserve, de demi-teintes, d’hésitations? Me serrerais-tu la main, si,
quand je la donne, j’avais en même temps l’air de la retirer?
L’AMI.--Nous sommes d’accord en tout cela. Je ne te demande pas de
dissimuler, mais de te gouverner. Si tu es l’esclave de tes impressions,
ta franchise même peut faire du mal. Il ne faut pas se détacher de ce
que l’on ressent, ni faire tout ce qu’on fait comme ne le faisant pas.
Ce serait inhumain, et tout ce qui est inhumain est mauvais. Mais autre
chose est de faire corps avec ses impressions, autre chose de s’y
livrer. Dans tes rapports avec tes semblables, si tu veux rester juste,
domine-toi, sois maître de toi! Souviens-toi que tu es sujet à te
tromper! Souviens-t’en surtout lorsque tu conçois une opinion
défavorable! N’as-tu pas fait l’expérience que les impressions se
suivent sans se ressembler? Rien n’égale leur mobilité, surtout chez
ceux qui les ont vives. A quel résultat prétends-tu aboutir, en te
livrant tour à tour et sans réserve aux effets contradictoires
ressentis, leur donnant à toutes une traduction aussi énergique que
possible? Ce sera de l’incohérence, et ce que tu nommes franchise n’aura
servi qu’à faire de toi une énigme pour les autres. Il faut se
gouverner, réfléchir à soi, ne pas donner tête baissée dans une
direction, et cela par franchise autant que par sagesse. Mais j’avouerai
que je ne pensais à aucune de ces choses en t’adressant ma critique
amicale. Ta réponse seule m’a conduit à ces réflexions.
Voici ma préoccupation à ton endroit, pour ce qui concerne la vivacité
des impressions. Trop facilement, tu suis certaines suggestions sombres
des événements ou de la vie humaine. Et devant des faits regrettables et
tristes qui te frappent, ta vue se trouble. Une brume noire et froide
envahit ton âme. Tout te semble perdu, parce que le soleil s’est dérobé
et que les contours familiers des objets se sont altérés. Déconcerté,
égaré, tu souffres alors un martyre sans nom. L’épaisseur de tes nuits
menace d’étouffer ton espérance. Cela est mauvais: il faut y remédier.
Apprends à te dominer, à maintenir tes sentiments à leur rang! Tout ce
que Dieu t’a fait voir de lumineux sera-t-il effacé par une heure de
ténèbres? Accorderas-tu à tes impressions un tel crédit, qu’il suffira
que l’une d’elles soit bien noire pour détruire tout le reste à tes
yeux? Et ton âme serait-elle semblable à la surface des eaux changeantes
où subsiste seulement le sillage du dernier navire? Aspire à mieux!
--A qui le dis-tu? Je souffre cruellement de cet empire des dispositions
momentanées. Toute réalité nette m’en impose. Son empreinte est telle
sur le fond sensible de mon être qu’elle prend, pour une heure, toute la
place. Or une heure suffit à faire une folie, à s’abandonner au
désespoir, à manquer de fermeté dans son devoir. Il y a des jours où je
sens le monde crouler sur moi. Comme les messagers de malheur se
succédant auprès de Job, des rencontres déconcertantes, des paroles
d’égarement, des scènes où triomphent le mal et le désordre, frappent
successivement aux portes de mon âme, et bientôt je suis la proie de
leurs sinistres annonces. C’est une maladie. Autant au sein des
difficultés pratiques je me suis senti encouragé et soutenu parfois
au-dessus de toute attente, autant je me sens faible à réagir contre ces
dispositions pessimistes. J’en suis venu à admirer comme des héros tous
ceux qui savent garder une âme plus égale.
L’AMI.--Ceux-là ne sont pas toujours des héros, mais simplement des
êtres aux nerfs épais. Tu ne saurais te procurer leur cervelle, ni
changer la tienne. Mais surveille-toi mieux d’abord; ensuite appuie-toi
sur Dieu! Sache te souvenir que si tes impressions du moment sont
noires, elles n’ont qu’une valeur relative et très limitée! Ne leur
permets pas de voiler le monde! Ce sont des lambeaux de brouillard qui
traînent sur toi. La nuit que tu aperçois n’est qu’une tache dans le
jour infini.