L’AMI.--Il y a une manière de souffrir, inerte, qui aggrave la douleur
et la corrompt, comme se corrompent les blessures mal tenues. S’en
garder. S’habituer à la souffrance active qui est la souffrance
transformée en ressort moral. Il n’est pas bon qu’une douleur devienne
la force dominante dans l’existence. Paralysie et désordre, voilà ce qui
en résulte. Peut-on livrer le gouvernement de la maison aux larmes
d’enfant, même exemptes de caprice? Ce serait la démoralisation et
l’incohérence. La douleur indomptée, livrée à elle-même, exerce des
ravages irréparables. Il faut la combattre comme un mal. Ce qui est sans
frein ni loi, devient toujours un agent de désorganisation. Éclairons
donc nos douleurs et qu’elles rentrent dans le rang!
* * * * *
Le travail est un excellent contrepoids à la douleur. A lui seul, il ne
suffit pas. Négliger, réprimer, étouffer son cœur en se plongeant dans
une activité sans trêve, c’est se manquer à soi-même. La douleur a des
droits à notre attention. S’en occuper, écouter ses leçons, mais trouver
un élément qui lui tienne la balance et maintienne l’équilibre.
Quel réconfort je trouve dans le souvenir de ma vaillante mère, à la vie
si traversée! Que serait-elle devenue, si elle avait fait ses deuils sur
une chaise longue? Elle aurait péri de maladie noire. La douleur sans le
travail engendre une légion de pensées malfaisantes. Elle nous livre aux
craintes, aux pressentiments funestes, pires que tous les malheurs.
Cassons, s’il faut en venir là, des pierres sur la route, mais ne nous
laissons pas pourrir dans le souci!
Si les morts pouvaient nous parler, voilà quels conseils ils nous
donneraient.
Honorons-les en travaillant! Pleurons-les debout, appliqués à quelque
saint effort!
Pour ceux qui se perdent dans la haine ou les vanités, les morts sont
morts deux fois. Tous les jours, le néant les emporte plus loin.
Mais vivre dans l’esprit fraternel, dans les choses d’en haut, c’est se
rapprocher de tous, des vivants comme des morts.
Préparons l’éternel revoir, qu’à peine notre foi vacillante peut saisir,
par une vie tendant comme par degrés à l’Union supérieure!
* * * * *
Dieu seul est la Vérité totale et la possède dans son incommensurable
étendue. Pour nous, prions seulement d’être conduits de proche en proche
vers une clarté plus complète et telle que nos yeux en ont besoin!