L’AMI.--Te voilà donc, l’âme froissée, déchiré partout comme à coups de
griffes. Sur tes vêtements, de la boue; sur ta figure, du sang. Tu
reviens d’entre tes semblables comme si tu sortais des mains des
brigands. Oh! les vilaines gens!
--Et c’est cette espèce que tu prétends me faire aimer!
L’AMI.--Pauvre enfant, je te comprends, je te plains. Fuir à jamais leur
commerce, voilà ton légitime désir. Comment en serais-je surpris?
Hideuse est leur méchanceté. Quel mensonge de te les présenter comme
aimables et dignes d’être aimés!
--Alors, laisse-les moi mépriser et haïr.
L’AMI.--Au mal qu’ils t’ont fait, pourquoi en ajouter un autre? Mépriser
est une souffrance; haïr fait mal. Mépriser, c’est effacer du livre de
vie; peser et trouver trop léger, examiner et jeter au rebut. Peux-tu
prendre ton prochain et le rejeter sans souffrir? Ne vis-tu pas
d’espérance? Mépriser est un acte de désespoir. Et haïr aussi. Celui qui
hait, excommunie, et livre à la perdition. Peux-tu, sans frémir de
douleur, prononcer la suprême sentence, déclarer quelqu’un perdu?
--Ils sont incorrigibles.
L’AMI.--Le seraient-ils, les malheureux, pourquoi, s’ils coulent à
l’abîme tout seuls, suspendre à leur cou la pierre de ton mépris?
--Soit, je détournerai d’eux mon regard et les oublierai.
L’AMI.--Tu le détourneras, mais ce sera pour déplorer leur sort. Ce
sort, peux-tu l’oublier? N’est-ce pas la grande ombre qui voile toute
lumière? Quel malheur d’être méchant et pestiféré! Un seul sentiment est
possible devant cette calamité: la Pitié. Ne les plains-tu pas? Ne
sont-ils pas à plaindre?
--Ils sont à plaindre, et, somme toute, je les plains, mais à quoi bon?
L’AMI.--Plaindre vaut mieux que mépriser et haïr, c’est plus vrai et
plus juste. Ils se moquent de ta pitié. Mais il est bon que tu
l’éprouves, bon pour toi, pour la cause humaine. Avoir pitié c’est
garder l’espérance, et implique que tout n’est pas perdu.
--Hélas! je ne vois que de la nuit et pas une étoile. La méchanceté
humaine est insondable comme l’abîme, impossible à déplacer comme les
montagnes.
L’AMI.--Regarde l’abîme et dis: je ne sais qui le comblera. Regarde la
montagne et dis: je ne sais qui l’abaissera. Mais _aie pitié du
méchant_. Et lentement le sentier de la pitié te conduira plus loin,
vers des hauteurs où l’on comprend que les abîmes sont comblés et les
montagnes enlevées.