--Oh! l’ingratitude, mal hideux et rongeur! Comme elle torture le cœur!
L’AMI.--Mais il doit y avoir du plaisir à la pratiquer, si j’en juge par
le nombre des ingrats. Certains ont le vin triste et la gratitude
morose; mais ils ont l’ingratitude joviale. Regardez-les quand ils
remercient: ils forcent leur talent. Lorsqu’ils pratiquent
l’ingratitude, ils sourient. C’est le sans-gêne, la désinvolture,
l’aisance des petits canards sur l’eau: vous les contemplez dans leur
élément.
D’autres vices prospèrent sous des latitudes déterminées. Celui-ci est
cosmopolite. Il prospère à tous les étages de la société, à tous les
âges de la vie. Dans les caves, dans les greniers, il est chez lui
partout. Aujourd’hui il porte des boucles blondes; vous le prenez pour
un enfant. Demain vous le rencontrez en cheveux blancs; c’est un de ces
hideux vieillards dont la vie n’a été qu’une longue déchéance. Quand
l’ingratitude vous blesse de la part des grands, vous la croyez grande
dame. Mais prenez garde aux métamorphoses! à la première occasion, elle
prendra les traits d’une mégère.
Il y a l’ingratitude des enfants et celle des parents, des peuples et
des rois ou des classes dirigeantes, des chefs et des subalternes, des
maîtres et des serviteurs, du public et des hommes en vue, des riches et
des pauvres.
Nous avons aussi des formes d’ingratitude dont on abreuve spécialement
certaines catégories de personnes. Ingratitude pour médecins, ministres,
vieux serviteurs usés à la peine, pour chanteurs n’ayant plus de voix,
citoyens dévoués ruinés au service de la chose publique, pour héros
morts à tous les champs d’honneur et de sacrifice.--Une des pires
ingratitudes est celle de l’homme envers la femme. Demande-le aux
oubliées, aux délaissées, aux désespérées, aux mortes de douleur.
Faire des ingrats est inévitable. Une plante qui réussit dans tous les
terrains et dont la graine ailée voltige dans tous les coins, ne peut
manquer de pousser un peu partout. Si donc vous faites du bien et vous
dépensez sous n’importe quelle forme, vous cultivez l’ingratitude. Où
est celui qui n’a jamais rendu service à personne, à qui aucune variété
d’ingratitude ne puisse être témoignée?
Mais plus vous payerez de votre personne et plus vous récolterez
d’ingratitude. En sorte que ceux qui en méritent le moins en récoltent
le plus.
Rien n’est douloureux à éprouver comme l’ingratitude. C’est une croix
pénible à porter. Pour quelques-uns s’y ajoute la couronne d’épines et
tous les accessoires du calvaire. L’ingratitude est ingénieuse, pleine
de ressources toujours nouvelles, inépuisable en son répertoire.
Elle a infligé à l’humanité quelques-unes de ses plus vives douleurs.
Plusieurs en ont le cœur meurtri, rongé, et la vie gâtée. On dirait, en
vérité, qu’il est plus difficile de pardonner le bien qu’on nous a fait,
que les offenses reçues.
--L’ingratitude vous décourage de bien faire, voilà le plus triste.
L’AMI.--En cela, nous avons tort. C’est une question de but et de point
de vue. Si tu sèmes le bien, pour récolter de la gratitude, tu auras,
certes, les pires déboires. Finalement, dégoûté, tu abandonneras une
culture désastreuse. Fais le bien, suis la bonne voie, donne ton labeur,
ouvre tes bras à l’affection, sans trop compter sur les résultats! Mais
évite cette figure aigre de certaines gens de bien, qui prévoient
l’ingratitude partout et pleurent sur elle avant sa naissance! Ce serait
là une façon de la provoquer. On fait encore des ingrats en pratiquant
le bien, mal à propos, en se jetant, s’amoindrissant et s’avilissant par
la facilité du don. Faire apprécier ses dons est un service à rendre.
Enveloppez la bonté d’un peu de dignité, de rudesse même!
Surtout ne vous enfuyez pas, si vos amis, vos obligés, si la jeunesse
veut vous témoigner de la gratitude! Restez là et laissez-vous offrir
des hommages! Votre modestie peut-être en souffrira. Il faut savoir
souffrir pour le bien d’autrui.
* * * * *
Les victimes de l’ingratitude ont, dans tous les pays, à toutes les
époques, un compagnon dont l’exemple peut les réconforter. Ce compagnon,
c’est Dieu, le plus oublié de tous les bienfaiteurs. A-t-il jamais cessé
cependant de manifester son amour? Et depuis que le Christ est mort sur
une croix d’infamie, symbole éternel de l’humaine ingratitude, le comble
est atteint. L’homme des douleurs peut dire à ses frères: «Venez à moi,
je vous soulagerai!»