EN FORÊT

--Parmi les plus doux moments de la vie, je compte ceux passés à manger

des cerises à l’arbre ou des fraises en forêt. Cela me rappelle d’abord

le jeune temps, ce temps au doux visage où l’on vit dans l’accord

universel, compris des arbres, des insectes et des fleurs, et les

comprenant. Aucun plaisir raffiné n’égale celui de se balancer au faîte

d’un cerisier en compagnie des moineaux et des loriots. S’en souvenir

plus tard est une joie pure où l’âme se réchauffe comme le lézard au

soleil.

Piété pour les jeunes années ou profond attachement à la vie de

simplicité, j’aime encore ces plaisirs comme au premier jour. Il me

semble vivre, dans cette combe inconnue, un moment d’éternité.

Les sapins antiques lèvent leur tête solitaire parmi de vieilles roches

blanchies par le temps. Une épaisse végétation de genêts couvre le sol

comme d’une toison d’or, et çà et là, entre des buissons dont le soleil

surchauffe les senteurs, quelques pieds de fraisier sauvage ont poussé.

Leurs fruits mûrs embaument l’air et s’offrent à la cueillette.

J’accepte.

J’en cueille pour toi d’abord, cher enfant, que la douleur tient

immobile au logis. Il te semblera, en y goûtant, retrouver dans leur

arome une pensée de l’âme des grands bois.

Et puis, à mon tour, j’en mange avec délices, communiant à la grande

table universelle: hôte du bon Dieu, convive de la fauvette et du

grillon qui boit la rosée au creux humide des feuilles. Le saxifrage et

les campanules sont les bouquets de la table; et de siège, en est-il un

meilleur que cette grosse racine garnie de mousse qui, non contente de

vous porter, vous prend le corps et vous soutient comme un bras?

L’AMI.--Jouis de cette heure, sans trouble, sans regret! Redeviens

enfant! Abreuve-toi de force et de simplicité! Laisse-toi dire ce que

les fleurs des bois savent mieux que l’homme à la sagesse courte et

craintive! Prends racine au cœur des choses; puise de l’énergie pour les

futures batailles, les chaudes rencontres, les spectacles douloureux!

Clarifie ton âme et l’assainis aux rayons de ce soir clément! Le mystère

consolant fleurit dans les genêts et tremble aux rameaux dans une goutte

de rosée. Puisse l’esprit qui ranime et soutient, passer de ce coin de

forêt au livre de ton âme, en y marquant sa trace indélébile!

L'ami · 第 31 / 158 题