J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.
Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de
moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête,
tendre dans la peine, paternellement sévère aux heures de laisser-aller.
Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous
sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en
public; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se
révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur
dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.
Dans les jours lumineux, il partageait ma joie; dans les jours tristes,
il me réconfortait. Égaré dans les broussailles d’idées ou de passions,
je le voyais soudain paraître en plein dédale, et son regard me montrait
le chemin.
Aux heures de jeunesse et d’expansion, alors que l’on chante et vibre
comme une harpe, il chantait le plus fort. Quand vinrent les heures où
la parole elle-même se tait devant la profondeur du chagrin, il se
contentait de pleurer avec moi.
Quel est ce mystérieux Ami? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni
prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement
faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. On
s’apercevra sans peine qu’il emprunte un peu partout la clarté qu’il
veut répandre sur nos pas. Sa figure est éclairée d’humanité
universelle.
Pour moi, je le vénère comme _un chevalier de Dieu_. Il est certainement
très ancien, quoique imprégné de cette sève vigoureuse qui circule sous
l’écorce des vieux chênes. Il a chevauché dans tous les bons combats: de
tous les soufflets à la vérité et à la justice, son cœur porte la trace.
Il a passé au Sinaï, entendu les Prophètes, prié au Calvaire; mais il
admire le bon Homère, Platon, tout ce qui est largement humain. Il prend
un goût extraordinaire aux recherches scientifiques, aux questions
sociales, se passionne pour tous ceux qui suivent des pistes inexplorées
aux vastes champs de l’inconnu. Seulement, lorsqu’ils lui disent que
l’Esprit n’est point, il sourit dans sa vieille barbe.
Recherchant l’équilibre et les grands horizons, il étouffe dans l’air
confiné, abhorre l’esprit sectaire et déclare volontiers que si les
chefs revenaient, par qui l’on jure et s’anathématise, aucun ne serait
de sa propre secte.
Ce qui le caractérise surtout, _c’est la Foi_. Il croit à la fuite utile
des jours, au but sublime que, sans pouvoir ni le définir ni
l’embrasser, l’humanité souffrante et militante poursuit à travers sa
laborieuse carrière. Il croit au mystère qui éclôt dans les fleurs,
rayonne des étoiles, perce dans la conscience, sanglote dans nos larmes,
vibre dans nos chants, sommeille dans les berceaux et se cache dans les
tombes. Il croit à l’Esprit que nul mesure, à la chute lointaine du mal,
au triomphe de l’amour, à la réparation des iniquités; il croit au ciel,
mais il croit à la terre; il croit à l’homme parce qu’il croit à Dieu,
éperdûment, non seulement au Dieu des majestueuses créations, des forces
transcendantes, de l’inaccessible lumière, mais au Dieu qui besogne sous
la bure humaine, tressaille de notre espérance, souffre de nos douleurs;
au Dieu qui a choisi comme devise ce cri magnifique de Térence: «Je suis
homme, et rien d’humain ne m’est étranger.»
Et certes, ce que l’Ami possède de meilleur lui vient du Fils de
l’homme.
Hélas! je désespère de jamais exprimer l’esprit qui l’anime. Mais j’ai
dû, sous peine de félonie, m’efforcer de bégayer après lui quelques-unes
des choses qu’il m’a dites. Fragmentaires, remplies de lacunes, si ces
pages pouvaient, par endroits, renfermer des parcelles de vraie vie, des
miettes du pain fortifiant dont l’âme se nourrit! Si quelques-uns me
devaient d’être moins grands pour les petits, moins captifs dans leurs
affirmations étroites ou leurs négations bornées, moins suffisants et
moins pusillanimes, moins tristes dans leurs deuils, plus heureux dans
leur travail d’avenir, plus confiants dans nos semailles obscures et
douloureuses, quel fruit précieux d’un labeur qui déjà porte tant de
douceur en lui-même!
La Commanderie, ce 25 juillet 1902,
jour de Saint-Christophore.