L'année suivante fut très bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra

dans l'ordre, la malade put croire que ses misères allaient prendre fin.

Mais voici que, en 1897, à la suite d'un coup de froid l'intestin à son

tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques,

diarrhée et faux besoins d'exonération extrêmement pénibles. L'appendice

même paraît touché: il y a une douleur très nette au point de Mac

Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncées,

selles décolorées, fièvre; mais la menace ne persiste que quatre jours.

En 1900, ulcère de l'estomac, vomissements noirs. La même année, je note

une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, à un

moment donné, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point

que la malade tombe brusquement. Enfin, cette même année, se déclare un

oedème des jambes, disparaissant après la marche;--c'est là un phénomène

que j'ai souvent observé chez les «malades» dits _arthritiques_.

Cet état lamentable s'est prolongé jusqu'en 1904; la malade était,

suivant son expression, un «faisceau de douleurs», mais elle avait un

excellent moral, et restait sûre qu'un jour ou l'autre elle reviendrait

à la santé. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en même temps

que disparaissaient ses règles, l'état général s'améliorait d'une façon

surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guérie, définitivement

délivrée de toutes ses misères, promène joyeusement ses 105 kilogrammes

et se déclare enchantée de vivre.

C'est que, même dans ses épreuves les plus douloureuses, même quand elle

présentait les symptômes les plus inquiétants, cette personne n'était ni

une hépatique, ni une médullaire, ni une cérébrale, ni une gastrique, ni

une cardiaque, mais simplement une «malade» à manifestations cérébrales,

médullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues années

où je lui ai donné des soins, toute ma thérapeutique n'a consisté qu'à

essayer de dynamiser son système nerveux, et de le dynamiser tout

entier, sans presque chercher à atteindre, en particulier, tel ou tel de

ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ébranlé. J'ai eu le

bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de

«maladies» pour en avoir la réalité; et, de fait, quand son système

nerveux a retrouvé l'équilibre, la guérison de la véritable «maladie»

a aussitôt amené la guérison de toutes les pseudo-affections qui n'en

étaient que le contre-coup.

Le trouble du système nerveux central peut encore se traduire par

les symptômes qui caractérisent, de la façon la plus formelle, des

«maladies» organiques. J'ai parlé déjà, plus haut, de ce malade qui

avait toutes les apparences d'une lésion du coeur, sans avoir le coeur

lésé. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hystérie simule

les «maladies» organiques les plus variées. Les hystériques peuvent

présenter les symptômes de la méningite, de la grossesse, voire même des

«maladies» les plus graves de la moelle épinière. Ainsi j'ai vu un jeune

soldat qui offrait tous les signes de la sclérose en plaques. Après

trois mois d'examen, on a fini par le réformer; or, ce n'était qu'un

hystérique. Non pas que ce jeune homme ait été un simulateur: car on ne

simule pas les symptômes de la sclérose en plaques!

Et quand je dis que ce n'était qu'un hystérique, j'exprime mal ma

pensée. En réalité, c'était un «malade». Je l'ai suivi pendant

longtemps, après son départ du régiment. Une fois réformé, il n'eut plus

le moindre phénomène médullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai

su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que

j'appelle la «maladie». Ce n'est qu'à une phase déterminée de sa vie,

quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la

«maladie» s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de

l'axe cérébro-spinal qu'on est convenu d'appeler hystérie.

Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cités suffiront,

je crois, à donner une idée de ce que j'entends, à proprement parler,

par la «maladie». D'une façon générale, je veux dire que la «maladie»

embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas à ce qu'on

pourrait appeler les «accidents»--accidents qui vont depuis les

fractures et les intoxications jusqu'à des lésions d'organes (cancer,

hémorragies cérébrales, etc.), en passant par toute la série des

affections à microbes, connus et inconnus.--Au-dessous de ces

«accidents» s'étend une série indéfinie de troubles pouvant revêtir

toutes les formes et donner même l'illusion de toutes les «maladies»

organiques, mais qui, en réalité, ne sont tous que d'origine nerveuse

(en donnant à ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela

apparaît clairement pour peu que l'on considère leurs causes, leur

marche et leur terminaison. Dans la «maladie» rentrent donc toutes les

névroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lésions du

cerveau, l'hystérie, l'épilepsie dite idiopathique, la neurasthénie, les

algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, _tant que ces

troubles fonctionnels n'ont pas amené de lésion des organes_.

Les médecins voient quotidiennement la «maladie» sous une de ses formes

préférées. C'est la forme gastrique, qu'on désigne vulgairement sous le

nom d' «embarras gastrique», synonyme d'embarras de diagnostic. Dans

cette affection, il ne faut pas croire que le système nerveux soit

indemne; les malades éprouvent de la céphalée, des vertiges, souvent

des bourdonnements d'oreille, un état de fatigue générale du système

musculaire, de l'insomnie, de la difficulté pour lire, pour supporter

une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillité. Si

on les leur accordait, si une médication perturbatrice n'intervenait

pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait,

en général, aucune complication; et après quinze jours, un mois, ils

reviendraient peu à peu à la santé[6].

[Note 6: La guérison, souvent, s'annonce chez eux par une crise

urinaire. Les urines, qui avaient été très uraliques, quelquefois même

urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour à l'autre, claires et

abondantes. En même temps la température tombe, pendant deux ou trois

jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparaît, l'appétit

également, et tout rentre dans l'ordre.]

Dans d'autres cas, la «maladie» évolue sur le mode chronique; et c'est

pendant des mois et des années que l'on voit tout le système organique

compromis dans son fonctionnement. Le système nerveux, l'estomac,

l'intestin, laissent à désirer d'une façon à peu près égale. C'est chez

ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau

qui tient sous sa dépendance les troubles nerveux de l'estomac ou de

l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle

manière de voir, on adopte telle ou telle thérapeutique exclusive: on

s'acharne à remédier aux troubles du système nerveux, en négligeant les

troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour

faire de la bonne thérapeutique, il faut _à la fois_ soigner le cerveau,

l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en

recherchant, si possible, quel est le système le plus compromis et dont

le fonctionnement laisse le plus à désirer.

C'est de la «maladie» ainsi comprise que je voudrais, maintenant,

rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans

ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit être

toujours _général_, puisque toujours la «maladie», même quand elle ne

se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre

général.

Quant au traitement particulier des «maladies» accidentelles, il va sans

dire que je n'aurai pas à m'en préoccuper dans ce travail.

CHAPITRE III

LES CAUSES DE LA «MALADIE»

I.--CAUSES PHYSIQUES

Je ne saurais songer à suivre l'homme à travers toutes les circonstances

de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanément, soit d'une

façon définitive et irrémédiable. Elles varient à l'infini; l'homme

heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un être de

raison, qui n'existe pas dans la réalité.

Mais, d'une façon générale, je puis faire remarquer que ce n'est pas

le surmenage cérébral, ni le surmenage musculaire, ni même les vices

d'alimentation, le défaut de confort, l'aération insuffisante, etc.,

qui constituent les grands facteurs de la «maladie»: c'est le surmenage

émotionnel, c'est le chagrin,--l'influence psychique, en un mot.

Cependant les autres influences morbigènes méritent une mention

détaillée. Je les rapporterai aux trois chefs suivants:

I. Surmenage cérébral.

II. Surmenage musculaire.

III. Alimentation défectueuse ou insuffisante.

1° _Surmenage cérébral_.--Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le

coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cérébral,

à lui seul, si excessif qu'il puisse paraître, soit une cause de

détérioration profonde, et surtout de déchéance définitive. C'est bien

plutôt un élément de survie prolongée.--Voyez cet écrivain qui, à

l'âge de soixante-dix-huit ans, continue à étonner le monde par les

productions de son génie; il n'a jamais cessé de travailler, et il a pu

faire les frais, à soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, à cet âge,

est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est

de n'avoir aucune préoccupation étrangère à son travail; c'est d'avoir

une femme qui pense pour lui à tous les détails de la vie; c'est d'avoir

une excellente hygiène morale, la paix du coeur et de l'esprit.

Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cérébral

insuffisant, et tout le monde sait que les désoeuvrés sont bien à

plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas à l'oeuvre

sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais

ce sont aussi des malheureux, car la «maladie» les guette. Le désoeuvré

accidentel lui-même, habitué à un travail cérébral considérable, s'il

est condamné trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque

quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hâte de reprendre

le travail cérébral, qui lui est aussi nécessaire que l'air respirable.

Quand, cependant, le travail cérébral est poussé à une limite

véritablement excessive, il amène aussi ce que nous avons appelé la

«maladie», c'est-à-dire la détérioration, quelquefois définitive ou

prolongée pendant des années. On en voit des exemples chez les candidats

aux écoles, à l'internat, à l'agrégation, etc. On serait porté à croire,

_a priori_, que, dans ces cas, la «maladie» atteint l'organe surmené;

c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, même quand elle est de cause

cérébrale, elle peut très bien revêtir les symptômes de la dyspepsie, de

l'entérite, tout comme si elle avait été produite par une intoxication.

Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons développées au

chapitre précédent: à la notion des points faibles, et à la variété des

manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise causé par

une influence déterminée.

2° _Surmenage musculaire_.--Il n'amène qu'exceptionnellement la

«maladie». Chez le surmené musculaire, quelques jours ou quelques

semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb;

et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine,

quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnées par la dépense

cérébrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail

musculaire véritablement colossal, tout en ayant une alimentation très

restreinte (polenta, macaroni, gruyère, viande une fois par semaine,

eau claire), et ce, sans le moindre préjudice pour leur santé. Ils se

contentaient du salaire dit «de famine», salaire qu'on serait mal venu

de proposer à nos ouvriers français.

Il est cependant incontestable que le travail musculaire, poussé à de

trop grands excès, peut devenir une cause de «maladie» momentanée, et

préparer le terrain à l'éclosion des affections accidentelles. Nous en

avons déjà dit un mot à propos de l'entraînement dans l'armée, et des

sports chez les jeunes gens.

3° _Vices d'alimentation_.--Ils jouent un rôle important dans

la pathogénie de la «maladie», d'autant que, en dehors des cas

d'intoxication aiguë, ils n'agissent qu'à la longue, traîtreusement,

insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne

se révoltent qu'après de longues années de protestations presque

silencieuses. Mais, à partir du jour de cette révolte, la «maladie»

est constituée. Les symptômes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus

souvent la première place, ce qui n'est pas fait pour surprendre,

puisque c'est l'estomac qui a été, dans ces cas, le plus spécialement

molesté. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques

passeront à l'arrière-plan, au point d'égarer complètement le

diagnostic. Voyez cet hystéro-épileptique qui n'a, pour un examinateur

superficiel, que des troubles cérébraux; il peut très bien se faire

qu'il ait de l'épilepsie gastrique, qu'on fera disparaître par un bon

régime. Dans ce cas, les phénomènes gastriques étaient au second plan

pour le clinicien, alors que, pour le thérapeute, ils doivent être au

premier plan. Si donc le clinicien veut être bon thérapeute, il doit se

rappeler les grandes lois que nous avons déjà formulées: s'il traite

comme cérébral un sujet dont la «maladie» a été provoquée par des

troubles alimentaires, il fait fausse route; de même qu'il ferait

fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des misères

gastriques, intestinales, hépatiques, mais dont l'état pathologique

aurait été occasionné par du surmenage cérébral, médullaire, émotionnel.

Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation défectueuse

retentit sur l'ensemble de l'organisme.

On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication

d'origine alimentaire; et beaucoup de médecins s'obstinent à ne voir

dans la «maladie», quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle

revêt la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule

cérébrale par les toxines alimentaires.

C'est là une hypothèse assez commode, et qui rend compte d'un nombre

considérable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothèse, et

ne pouvant pas être démontrée par des observations véritablement

scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phénomènes

rapportés à l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le

plexus solaire, un aliment défectueux, ou encore par l'irritation des

extrémités nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf étend ses

ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait

ainsi les irradiations à distance provoquées par l'irritation stomacale:

la dyspnée, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc.

Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement

provoquer, à eux seuls, la «maladie». Mais, le plus souvent, ils

s'associent à d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, à la

débauche, etc.

Les vices d'alimentation peuvent, à leur tour, se classer en quatre

catégories distinctes:

I. Alimentation excessive en quantité.

II. Alimentation insuffisante en quantité.

III. Alimentation insuffisante en qualité.

IV. Abus de l'alcool.

I. _Alimentation excessive_.--Nous ne voulons pas nous étendre ici sur

les inconvénients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive.

Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-être la

cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que sûrement elle

impose aux organes chargés de l'élimination (foie, reins, peau), un

travail exagéré, inutile, et par conséquent nuisible; de là, à la

longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se

traduisant de mille et une façons (eczéma, urticaire, gravelle,

etc.). Cette manière de voir donne satisfaction aux partisans de

l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la théorie de l'irritation

du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut également comprendre

comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par

une alimentation incendiaire, amène, par action réflexe, des troubles de

coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnée), du

cerveau et de la moelle, voire même des troubles cutanés, etc. Pourquoi,

d'ailleurs, ne pas adopter les deux théories à la fois? ce ne serait, en

tout cas, pas déraisonnable.

Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose _optima_ d'aliments qui

convient pour entretenir la vie et pour réparer les dépenses incessantes

de l'organisme? Elle doit varier, évidemment, suivant le travail

produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le même besoin

d'alimentation, pas plus que, dans un régiment de cavalerie, tous les

chevaux n'ont pas les mêmes besoins, bien qu'ils soient obligés aux

mêmes dépenses musculaires. On a essayé de fixer mathématiquement ce

qu'on appelle la «ration d'entretien» et la «ration de travail»; et les

différents chimistes qui se sont livrés à ce calcul sont arrivés à des

chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent

pour démontrer qu'il faut _très peu d'aliments_ pour subvenir à la

«ration d'entretien», et même à la «ration de travail», de l'homme. La

vérité est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la

machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle résiste

aux assauts quotidiens que nous lui imposons.

Comme ce problème de la ration physiologique m'a toujours intéressé, je

me suis livré à une enquête sur le régime des Chartreux; et j'affirme

que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur

morbidité. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilité que

la plupart des autres hommes du même âge, meurent plus vieux, et

s'éteignent sans «maladie». Pareillement, chez les Trappistes, le régime

fort sévère n'est pas une cause de morbidité; j'ai même été étonné,

à leur propos, de voir la flexibilité de l'organisme humain, et de

constater qu'un homme habitué à manger comme tout le monde pouvait, d'un

jour à l'autre, sans troubler sa santé, passer au régime ultra-restreint

d'une Trappe.

Mais, dira-t-on, avez-vous étudié le régime restreint chez les individus

qui dépensent beaucoup? Oui, je l'ai étudié dans l'armée[7], et

j'affirme, au nom d'une expérience de deux années, pendant lesquelles je

me suis occupé de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait,

de ce grave problème, tout le souci qu'il mérite, que, si le soldat

français, le seul que je connaisse, avait la quantité et la qualité des

aliments auxquels il a droit de par les règlements, et si ces aliments

étaient préparés comme ils devraient et comme ils pourraient l'être dans

toutes les garnisons, sa nourriture serait tout à fait suffisante. Elle

n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant

les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposée;

aussi les officiers soucieux de la santé de leurs soldats réservent-ils

pour les nouveaux arrivants les _boni_ qu'ils ont pu réaliser sur les

hommes dits «de la classe».

[Note 7: _La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de

médecine légale_, février 1890).]

Tout le monde, du reste, connaît la sobriété des guides alpins, qui,

non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation

extrêmement réduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs),

mais, en temps ordinaire, mangent très peu, pour conserver leurs forces.

Les professionnels du sport, également, savent que la sobriété est la

condition de leur succès.

Autre exemple: j'ai donné, pendant plusieurs années, des soins à une

dame qui, avec toutes les apparences de la santé, était constamment

souffrante: migraines, eczéma, urticaire, affections cutanées

polymorphes, palpitations, dyspnée, insomnies, caractère inquiet,

émotivité exagérée, sensation de fatigue permanente, tendance à

l'obésité,--et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce

qu'on est convenu d'appeler la «grande neurasthénie». Chose curieuse,

elle avait peu de phénomènes digestifs, seulement de la constipation et

des hémorroïdes. Elle avait même un vigoureux appétit, bien qu'elle prît

fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai à diminuer son alimentation:

précisément à cause de cet appétit de premier ordre, elle ne voulait

pas entendre parler de régime restreint. Mais voici que l'adversité

s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut

réduite à ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four

d'un petit poêle en faïence, et des haricots; un demi-litre de lait

était pour elle un grand extra. Or, à partir de ce jour, elle alla bien.

Toutes ses misères disparurent successivement, en trois ou quatre mois,

y compris les misères nerveuses et les migraines; et force me fut

d'attribuer au seul changement de régime la surprenante modification de

sa santé. Car on croira peut-être que, pressée par le besoin, elle s'est

mise à marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se créer

des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut espérer des

relations quand on est dans l'extrême détresse; et je lui procurai un

travail sédentaire, qui consistait à faire des adresses sur des bandes,

pour un grand magasin de nouveautés. On avouera que ce n'est pas,

non plus, l'intérêt palpitant de ce travail qui a pu modifier

avantageusement sa mentalité. En dehors de ses douze heures de travail

quotidien, elle avait des préoccupations angoissantes, qui auraient

suffi pour ébranler un système nerveux moins équilibré. C'est donc bien

uniquement, toute analyse faite, à la restriction du régime, et à cet

élément seul, qu'elle a dû son retour à la santé. Et je pourrais, là

encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut être plus typique

que celui que je viens de relater à grands traits.

Ceci étant, j'aurai peu de choses à dire de l'alimentation insuffisante.

II. _Alimentation insuffisante en quantité_.--Tout le monde connaît

les désastres occasionnés par les famines qui sont encore, hélas! trop

fréquentes en Russie, aux Indes, en Algérie. En France, nous estimons

que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est

une honte pour une société civilisée d'avoir un seul de ses membres

manquant du nécessaire. Nous n'hésitons pas à proclamer que ce déshérité

aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable

à sa vie, et cela sans être même tenu de le rendre si un jour la

capricieuse fortune venait à lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine

de l'Église, nettement formulée par saint Thomas, et très bien expliquée

dans un livre récent (_Socialisme et Christianisme_) de l'abbé

Sertillanges, professeur de philosophie à l'Institut catholique. Mais

laissons là ces considérations d'ordre social, renonçons au délicat

plaisir qu'il y aurait à errer dans les sentiers adjacents, et

reprenons notre grande route! Ce qui est sûr, c'est que le problème de

l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent à être résolu, chez les

gens bien portants; notre état social n'étant pas aussi détestable

que se plaisent à le dire quelques pessimistes, ou encore quelques

jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par

leurs discours et par leurs écrits. En France, personne ne meurt de

faim, et bien peu de gens sont menacés d'insuffisance alimentaire, étant

donné le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter.

La lutte pour la santé: essai de pathologie générale · 第 6 / 17 段