XII

Le beau rêve fut d’abord incomparable: en quelque lieu que Romaine

Vacaza emmenât Panouille, et elle l’emmena de tous côtés à travers

Paris, on les recevait comme des personnages de qualité. Romaine, que

certains nommaient sans façon Zaza, ce qui offensait Panouille, était

fière du héros que chacun désirait connaître. On questionnait Panouille

avec empressement. Il savourait les douceurs de la gloire.

Il estimait cependant que la plupart de ces inconnus, qui se montraient

si empressés à le connaître, auraient pu se rappeler qu’il était député

et conseiller municipal. Au lieu de quoi, chacun le congédiait avec des

mots de compassion et d’encouragement. Avait-on donc à Paris si peu de

respect pour les élus du peuple?

Il craignait d’interroger Romaine là-dessus.

Dès le lendemain de leur rencontre, il lui avait demandé si Rechin était

de ses amis.

--Rechin? Qui c’est?

--Le copain au maréchal des logis Faituel, tu sais bien?

--Faituel?

--Oui, le maréchal des logis.

Et elle lui avait répondu:

--Il n’y a que sept maréchaux de France, et on sait déjà pas leur nom à

tous les sept. Tu penses alors ce que c’est pour tes maréchaux des

logis!

--N’empêche, avait-il répliqué. J’aimerais voir Rechin.

--Pourquoi faire?

--Ben! pour le voir. Il doit être baba que je soye député.

--Oh! tu es député sans l’être.

--Sûr et certain, avait-il conclu, afin d’éviter des complications.

Mais Romaine l’avait blessé. Et il s’était engagé à part soi à ne plus

lui poser de questions de ce genre.

Pauvre Panouille! Même aux plus pures heures de sa gloire, il gardait

cette pudeur qui lui avait toujours été funeste. Ne lui suffisait-il pas

d’être content, sans approfondir?

Romaine Vacaza, elle, n’eut pas besoin d’approfondir beaucoup pour juger

Panouille.

--Un vrai ballot! glissa-t-elle à l’oreille de Maître Pigace, dès le

lendemain de l’arrivée de Panouille. Quelle pochetée!

--Dame! répondit sobrement l’avocat.

Et Romaine, déçue, répétait la même courte phrase définitive, à tous ses

amis.

Éberlué par sa conquête, victoire qui couronnait ses autres victoires,

Panouille, rabroué par Romaine, ne comprenait pas pourquoi il avait

perdu si vite l’ascendant qu’il avait pris, si vite aussi, sur elle. Il

songeait à Marguerite, qui l’aimait déjà tant quand il n’était rien du

tout. Ah! que n’assistait-elle à la manifestation de la salle Wagram!

Elle aurait vu quel homme était devenu son Panouille, comment une foule

de quinze mille prolétaires accueillait son Panouille, avec quels

applaudissements on approuvait le discours qu’il avait prononcé.

Croyait-il vraiment qu’il eût prononcé un discours?

Le surlendemain de la manifestation à la salle Wagram, il était prié de

présider à une réunion des employés des Postes et Télégraphes. Il

accepta, ajoutant qu’il prononcerait un discours; car les journaux

communistes, qui avaient relaté les circonstances de son entrée

triomphale à Paris, ne s’étaient pas privés d’enguirlander la réalité.

Panouille donc s’assit dans le fauteuil de président que lui offraient

les postiers et télégraphistes assemblés. Romaine Vacaza était au

premier rang des spectateurs.

Salué d’applaudissements serrés lorsqu’il se leva, Panouille déclara,

non sans bredouiller:

--La séance est ouverte.

Puis, aussitôt:

--La parole est au camarade...

Et il nomma le camarade qu’on lui avait dit de nommer.

Les postiers et télégraphistes s’étaient assemblés pour discuter de

l’insuffisance de leurs salaires et pour rédiger un ordre du jour qui

intéressât le gouvernement à leur situation. Panouille écouta les

orateurs qui se succédèrent à la tribune ou qui, demandant de leur place

la parole, dissertaient d’indices, d’échelles mobiles et de

péréquations,--langage trop mystérieux pour Panouille. Mais Panouille

comprit du moins que ces orateurs protestaient contre un état de choses

inique, car l’un d’eux parla précisément d’iniquité sociale, et qu’ils

se plaignaient d’être les victimes du capitalisme. Et il applaudit à son

tour les orateurs. Si bien que, sur l’air des lampions, l’assemblée

exigea de lui quelques mots.

Il dut obéir.

Il se leva.

--Camarades!

Sa bouche s’était desséchée, comme à la salle Wagram, deux jours plus

tôt.

Il se raidit.

--Camarades! reprit-il.

Et à nouveau il bredouilla:

--J’ai qu’une parole à vous dire: A bas la guerre!

De maigres applaudissements s’égrenèrent. Les employés des Postes et

Télégraphes comptaient, de la part de ce fameux Panouille, sur un

discours mieux approprié à la circonstance.

--Non, fit aigrement Romaine, à la sortie. Tu es trop gourde. Je préfère

arrêter les frais. Bonsoir, mon vieux.

Elle lui tendit la main. Il la serra, sans être sûr d’avoir compris.

Elle s’éloigna, d’un pas rapide. Il la regarda s’éloigner. Avait-il

compris?

Panouille · 第 38 / 42 题