Le capitaine Joussert, commandant la 5e batterie, n’était ni aussi
prétentieux que l’affirmait une fois par jour à sa femme le lieutenant
Calorgne, ni aussi entier que l’imaginait son colonel. Devant ses
supérieurs, il gardait un air d’indépendance qui ne plaisait pas à tous,
et qu’il avait rapporté de la guerre, où souvent il avait dû prendre des
décisions contraires aux ordres de ses chefs. Devant ses subordonnés, il
était presque toujours plein d’indulgence et de bonhomie: il savait de
quel dévouement, de quel courage, de quelle patience s’étaient montrés
ses hommes pendant la guerre; et si, la guerre finie, il ne commandait
plus qu’à des hommes dont il n’avait qu’à préparer l’instruction en vue
d’une guerre future, que tout le monde en France et lui-même espéraient
à jamais impossible, il songeait, lui, avec quelques autres, que
l’impossible parfois se réalise et il préparait, non sans une infinie
compassion, en vue de cette future guerre impossible, les jeunes soldats
que l’administration lui confiait. Le capitaine Joussert, officier né de
la guerre et formé par elle, car il avait à peine vingt ans le 2 août
1914, était officier comme certains sont prêtres. C’est pourquoi, bien
que sans morgue, il tolérait difficilement les préjugés et les scrupules
de son lieutenant, le lieutenant Calorgne, serviteur zélé, mais
serviteur trop zélé.
Qu’on ne s’y trompe pas: le colonel aimait à taquiner le capitaine
Joussert, en l’appelant, avec une pointe d’ironie, disciple de Maurras;
mais, si de jeunes officiers français ne cachent pas leur désir ardent
d’être les officiers d’un pays où l’ordre ne soit pas constamment menacé
et dont le sort ne soit pas à la merci d’une clique politique jouant,
pour son profit, des hasards du suffrage universel, le capitaine
Joussert, tête de mathématicien et cœur prompt à s’émouvoir, rêvait avec
plus de calme, sinon plus d’amour, d’une France grande, forte,
respectée, et par là même inattaquable. Jeune lui aussi, il observait
curieusement les jeunes recrues qu’il avait à instruire. Il cherchait en
eux les traces du destin misérable de leurs pères et de leurs frères
aînés, et quelle âme leur avait forgée le temps de guerre où d’enfants
ils devenaient hommes, et de quel avenir ils rêvaient, eux, pour leur
pays sauvé du désastre. Tête de logicien et cœur pitoyable, le capitaine
Joussert ne se résolvait à punir qu’à la dernière extrémité.
--Punir! disait-il. Punir, quand demain ils se feront tuer sans
broncher!
Un tel capitaine, on l’admettra, ne pouvait pas accepter les yeux fermés
l’affaire Panouille. Il connaissait Panouille pour un canonnier qui
tenait avec soin son attelage et qui ne s’était jamais fait remarquer.
--Un de ces hommes qui nous arrivaient du dépôt, se disait-il,
ravitaillaient de nuit la batterie en position, et, quinze jours plus
tard, étaient pulvérisés sur leur cheval par un 105, sans que le
capitaine eût vu, même une seule fois, à la lumière du soleil, leur
bonne figure tranquille et résignée.
* * * * *
Le capitaine Joussert avait décidé qu’il interrogerait Panouille,
l’après-midi, en présence du lieutenant.
--Vous ne parlerez, Calorgne, que lorsque je vous prierai de parler. Cet
homme est un simple. Ne l’intimidons pas, si nous voulons qu’il
s’explique.
--Il n’était pas si timide, ce matin, mon capitaine.
--Je sais, Calorgne, attendons.
Amené au bureau par le brigadier de semaine et laissé en face du
capitaine et du lieutenant, les deux fourriers ayant été renvoyés,
Panouille fut timide comme le capitaine l’avait prévu.
--Panouille, fit le capitaine, vous n’avez pas eu jusqu’ici de punition
grave. Vous êtes bientôt libérable. Comment avez-vous pu vous oublier,
ce matin, jusqu’à...
--J’ai pas frappé mon lieutenant, coupa Panouille.
--Pas si vite! fit le capitaine. Nous n’en sommes pas encore au
lieutenant. Procédons par ordre.
Le lieutenant lança:
--Il a commencé par insulter le brigadier. Il lui a dit...
Et il répéta le mot que Panouille avait dit.
--Je vous en prie, Calorgne!
Le lieutenant se tint coi.
Non sans peine, le capitaine Joussert parvint à remonter aux causes de
l’incident malheureux. Non sans peine, car Panouille, affirmant tout à
coup qu’il n’avait pas frappé le lieutenant, embrouillait le fil de
l’histoire. Non sans peine, car, pudique et secret comme la plupart des
simples, Panouille sembla longtemps vouloir refuser de prononcer le nom
de Marguerite.
--Mais parle donc! lui ordonna presque rudement le capitaine, qui le
tutoya, comme il tutoyait au front quelques-uns de ses canonniers. Parle
donc! Tu ne sens donc pas que c’est le principal que tu caches?
Ainsi toute la déplorable vérité s’était révélée. Une seule ombre
subsista: Panouille parut ne pas comprendre quand on lui demanda
pourquoi un numéro de _l’Humanité_ se trouvait dans son paquetage. Mais
le capitaine comprit mieux sans doute que le délinquant. Du moins ne
s’attarda-t-il pas sur ce détail.
--Ma religion est faite, conclut-il. Qu’on le reconduise en prison,
Calorgne, voulez-vous?
Panouille inquiet, salua. Avant de sortir, il dit au lieutenant:
--Je vous jure, mon lieutenant, je vous ai pas frappé.
Mais le lieutenant n’avait pas prétendu que Panouille l’eût frappé.
* * * * *
--Qu’en pensez-vous, Calorgne? demanda le capitaine, tête à tête.
--Mon capitaine...
Il n’osait pas.
--Mon capitaine, je m’en rapporte entièrement à votre décision.
--Je pense, Calorgne, que, si nous appliquons le règlement dans toute sa
rigueur, nous commettrons une mauvaise action. Tenez-vous à ce que cet
homme fasse du rabiot et n’aille pas épouser la pauvre fille qui a
besoin de lui?
--Il est certain, mon capitaine...
--Il mérite pourtant une punition. Je n’entends pas l’absoudre. Mais il
a droit aux circonstances atténuantes. Je suis d’avis de lui infliger
quatre jours de prison, avec un motif adouci.
--Quatre jours...
--Ça lui en fera huit par le colonel, Calorgne. Vous ne croyez pas que
ce soit suffisant? Franchement? Entre nous?
--Surtout qu’il n’a jamais eu de punition grave, mon capitaine, comme
vous disiez.
--Comme vous dites, Calorgne. Rappelez-moi les fourriers, voulez-vous?
X
Le lendemain, la 5e batterie ne parlait plus de Panouille.
Un lit avait été inoccupé dans la chambre, mais un lit inoccupé ne se
remarque pas dans une chambre de caserne: l’homme est de garde, ou
permissionnaire, ou à la salle de police, et il reviendra le lendemain
occuper son lit. Et Panouille, au surplus, n’était pas de ces soldats
dont la présence s’impose à l’attention de leurs camarades. Il était
absent, on savait que le capitaine, bon fieu comme à son ordinaire,
n’avait pas chargé le motif de Panouille; Panouille s’en tirait avec
quelques jours de prison.
Le gros événement de la veille s’était réduit à un incident de chambrée.
Et tout le monde, sans doute, était content.
Rechin, voisin de lit de Panouille, Rechin seul pensait encore au gros
événement de la veille. Habitué, par principe plutôt que par expérience,
à compter tous les officiers et tous les sous-officiers, du général au
maréchal des logis,--le maréchal des logis Faituel excepté,--pour autant
de brutes à galons, il se sentait maussade. La matinée lui parut
éternelle. Désigné de corvée au parc pour le nettoyage des pièces, il
avait apporté à sa tâche plus de nonchalance que jamais. En vain
pourtant s’efforçait-il de travailler le plus lentement possible, afin
de se donner l’illusion que le temps coulerait plus vite: il bâillait,
et, à neuf heures, s’écriait déjà, d’une voix pâteuse:
--Vivement la soupe! Je la crève.
C’est qu’à l’heure de la soupe, les exercices du matin terminés, le
cycliste du colonel revenait de la gare avec sa grande sacoche pleine de
journaux. Il n’avait le droit,--encore vaut-il mieux dire que ce n’était
qu’une tolérance,--de rapporter que les journaux qu’on nomme journaux
d’informations, ceux-là étant considérés comme inoffensifs. Mais il en
rapportait d’autres, qu’il dissimulait et que, en raison des risques
qu’il courait, il revendait avec un sou de bénéfice. Il faisait
d’ailleurs preuve d’une stricte neutralité et revendait indifféremment
_l’Humanité_, _l’Égalité_, _l’Ami du Peuple_, feuilles communistes et
révolutionnaires, _les Temps nouveaux_, organe radical plus rouge que
rose, ou _l’Action française_, feuille royaliste.
Rechin ne fut pas le dernier à prendre, des mains noires d’encre du
cycliste, le journal qu’il préférait. Mais d’autres avaient déjà leur
_Ami du Peuple_ ou leur _Humanité_.
--Grouille, grouille! lui dit le cycliste. Je n’ai plus d’_Humanité_. Ça
barde. Le colonel a lu le canard, il est dans une colère de tout le
tremblement.
--Ah! fit Rechin.
--Tu parles!
--Donne vite.
Et, son journal enfoui dans la poche de son pantalon de treillis, il
courut s’enfermer au fond de la cour.
_L’Ami du Peuple_ avait monté en épingle la nouvelle qu’il tenait du
maréchal des logis Faituel et qu’il déclarait tenir d’un groupe de
canonniers exaspérés.
Des titres, en caractères énormes étalés sur la largeur de deux
colonnes, en bonne place, en première page, annonçaient: