A l’habile Rechin, canonnier servant qui s’écriait «vivement la classe!»
le brigadier de garde avait répondu: «Cent quinze demain matin.» Les
deux hommes, comme Panouille, canonnier conducteur, avaient encore cent
quinze jours de service militaire à décompter jour par jour, selon la
coutume de tous les soldats, avant d’être rendus à la vie civile. Cent
quinze jours: à peine un peu moins de quatre mois: le tiers d’une année:
pour un soldat qui attend sa libération, le tiers d’une année est un
laps de temps considérable; pour les soldats de la classe de Panouille,
ces cent quinze jours représentaient à la fois une menace et un
réconfort: une menace, parce que chacun d’eux songeait aux hommes de la
classe 1911, qui comptaient moins de soixante jours à tirer quand la
guerre de 1914 éclata; un réconfort aussi, car chacun d’eux se
persuadait que, pour une guerre spéciale telle que celle qui venait
d’éclater dans le Sud-Algérien, on se contenterait d’employer des
volontaires de la métropole à côté des troupes coloniales, désignées
d’avance. Et si chacun souhaitait que de nombreux volontaires pussent
empêcher le gouvernement d’envoyer d’office contre le rebelle Abd El
Kracine des unités constituées, chacun se trouvait d’excellentes raisons
de ne pas grossir le nombre des volontaires.
Il est certain que Panouille, canonnier conducteur, ne s’était jamais
égaré dans de subtiles réflexions sur ces événements du Sud-Algérien
dont ses camarades s’entretenaient devant lui avec des opinions
diverses, et sur les conséquences que ces événements pouvaient avoir
quant à lui. Paysan des moins favorisés de toute façon, il était sans
famille. Si loin qu’il remontât vers le passé, il se revoyait
travaillant à des besognes ingrates pour un maître difficile. Plus tôt
qu’à son tour, il avait pesé de ses poings sur le manche d’une charrue,
abreuvé les chevaux, sué de fatigue et de poussière près d’une batteuse,
supporté les bourrades des valets plus âgés que lui et la perpétuelle
mauvaise humeur d’une maîtresse qui se plaignait qu’il la ruinât avec
son appétit, le tout au milieu du désordre et des exigences nés de la
guerre. L’humble Panouille, enfant trouvé, avait grandi sans connaître
aucune tendresse, voire aucune sympathie. Nul ne s’était inquiété des
droits que les lois inopérantes lui accordaient en principe. A vingt
ans, l’humble et solide Panouille ne savait pas lire, n’ayant au reste
jamais eu le temps ni le goût d’y penser.
Penser, établir des rapports entre certaines choses et certaines autres,
comparer et juger, qu’on l’observe, c’est faire œuvre de loisir et de
luxe, même quand l’intelligence n’est pas d’une évidente supériorité.
L’intelligence de Panouille ne s’était appliquée qu’aux réalités les
plus simples de son étroite vie journalière. Si maigrement partagé, il
était cependant sans méchanceté et sans jalousie. La caserne lui avait
donné conscience de sa force et cette revanche contre les brimades et
les moqueries dont il avait été l’objet dès le début de son service
militaire. Il s’était ainsi découvert un avantage qui l’avait soutenu.
Mais il avait fait une autre découverte au régiment: c’est que lui, le
Panouille sans famille, sans ami, sans attache d’aucune sorte, se
sentait plus seul à la caserne qu’il ne l’eût senti s’il n’avait pas
laissé à la ferme la Marguerite, fille simple comme lui, chargée des
travaux de la cuisine, comme lui toujours rabrouée par la maîtresse,
bien qu’elle le fût moins par le maître, comme lui sans famille quoique
pour des raisons différentes. S’il n’avait pas laissé la Marguerite à la
ferme, la Marguerite avec qui il pouvait causer de ce qui les
intéressait tous deux, il n’aurait peut-être jamais demandé ces
permissions qu’il demandait de temps en temps pour aller au village.
Mais Panouille désirait épouser Marguerite, qui n’avait pas refusé de
l’accepter. Il emporta sa promesse en partant pour la caserne. A la
caserne, il sentit, tandis que les jours s’accumulaient, qu’il tenait à
elle davantage. A chacune de ses permissions, il la retrouvait plus
belle et plus douce.
--Cent quinze demain matin!
Il avait, avec les autres, jeté son cri dans la chambre au réveil. Le
dimanche suivant, trois jours plus tard, il espérait aller voir sa
Marguerite. Il l’espérait et il le voulait. Ne lui avait-elle pas écrit,
car elle savait écrire, d’une grosse écriture bien lisible, que la
maîtresse lui conseillait avec trop d’insistance d’épouser le valet qui
avait remplacé Panouille à la ferme? Et Panouille entendait dire deux
mots à la maîtresse, et deux mots sérieux, le dimanche suivant, prêt
qu’il était à chercher une autre ferme et d’autres maîtres pour
Marguerite et pour lui, dès sa libération.
--Cent quinze demain matin!
Mais on sait comment le maréchal de logis de semaine, en assignant à
Panouille la garde d’écurie du dimanche suivant, avait dangereusement
détruit le projet de Panouille. Et l’on sait le reste, à cause de cette
brusque réponse que Panouille jeta dans la chambre, devant le lieutenant
Calorgne, à Rechin, son voisin de lit.