Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie
positive.
Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande
de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de
l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi
profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle
et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement
nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu
consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise
finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations
d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin
tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus
essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la
philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième
chapitre a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la
grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle
actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont
l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il
ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un
aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le
nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu
être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer
successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence
humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il
faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre
politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins
naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique,
l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter
spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux
qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée
à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre
classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt
rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques,
d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever
rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a
toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité.
La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera
certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une
entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil
degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés.
Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la
phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit
longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative,
d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors
toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la
métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais,
quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie
aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre
stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près,
que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de
l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité
spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles
a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté
théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime
doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques,
depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un
caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable
d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de
faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette
harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons
vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire
de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système
monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se
manifester distinctement. La situation profondément contradictoire
propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont
habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore
moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à
la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste
idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos
deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon
sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et
pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du
domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation
de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure
imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir,
envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que
les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière
à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé
partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la
nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude
progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente,
d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le
plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit
publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances
étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous
la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront
toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui
ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi
satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état
correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle
appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique
avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement
indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels
ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais
exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste,
infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre
puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment
combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit
parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au
moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque
de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits
d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire,
à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit
aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas
jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus
complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La
puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante
et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens
assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre,
convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs
tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin
un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et
logique, qui est également propre au véritable esprit positif,
devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux
essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la
liberté fondamentale que la nature et la destination des théories
réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est,
en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues
n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres
essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à
cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement
mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi
obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement
d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime
mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement
vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la
plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les
plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est
impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces
seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine
promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre
un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la
tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent
nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage
cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite
harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les
spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin
relativement aux notions pratiques.
Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes
les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque
classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand
une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration
purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont
suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles,
soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à
cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des
différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de
signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle
connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de
chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes.
Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé
convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée
à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la
prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres,
et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles,
assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à
son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans
altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que
cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au
contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément
une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans
la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul
ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses
classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs
inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues;
l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles,
d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode
fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers
une même destination essentielle, et enfin de leur subordination
simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif
doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de
toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant
celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme
ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens,
contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives
que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort
insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable
conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue
aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver
l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le
spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également
vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître
simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif,
ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des
sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre
que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de
leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de
l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de
gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera
nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie
finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique,
à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en
second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même
discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu
de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation
des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution
dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des
impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées,
d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de
contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus
en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir
de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y
suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun
cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence
au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le
précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable,
doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que
leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent
davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus
intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement
rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant
ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation
scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet
de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute
véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se
trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura
fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion,
soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec
le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement
expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient,
en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage
discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération
rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison
et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop
aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent
plus spécieuses que réelles.
Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement
reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement
prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon
avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair,
suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que
la construction directe de la science concrète devra naturellement
constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel
esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement
se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison
continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit
être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus
usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation
effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels.
Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur
les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses
indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source
immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les
plus complexes et les plus élevés, une importante détermination,
qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la
réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine
consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de
l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit
de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement
accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de
l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et
entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette
grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un
lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état
progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il
serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant,
il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie
philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement
possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti,
comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même
indépendamment des altérations insurmontables du milieu général.
Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation,
d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au
rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au
premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins
disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui
n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort,
quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition
décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue
comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur
développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective
de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la
perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions
métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage
décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration
que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en
un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable
destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie
devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux
qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la
longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces
chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui
à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de
l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux
de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination
prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir
très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé
à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement
inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir
convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la
dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance
qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue
sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective
que pour la vie individuelle.
Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental
quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il
serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse
aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente
entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors
toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière
cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait
nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor
pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux
scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être
directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité
rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une
lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension
technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement
apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la
vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le
sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement
solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental
des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra
beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application
continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement
l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les
sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses
influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor
ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans,
l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après
l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors
promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable
unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été
suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes
sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement
se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale
entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à
tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité
pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature
humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères
qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais
leur double progrès et leur rapprochement décisif.
Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés
essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif,
enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa
pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément
aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire.
Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute
aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la
philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards,
la moralité humaine.
Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques
occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est
naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition
moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux,
et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à
craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également
satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui
tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit
de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer
un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement
provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser
une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était
d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant,
comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient
ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce
mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant
devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par
une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension
finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations
fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition,
en conférant directement au point de vue social la plus heureuse
prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et
politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré.
Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera
rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où
les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir
maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir
sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit
qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès
longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre
systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison
moderne.
Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité
théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde
impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par
l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais
principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler,
à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative
étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie
qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable
affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une
suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la
fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de
résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions
profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique
n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en
morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance
de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué,
dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément
superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale
propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la
suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos
explications antérieures, devront constituer le double caractère
final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle
fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes
suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement
contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de
la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales,
lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable
appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou
générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit
habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques,
successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la
fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera
plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant
de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme
à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les
doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité
sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant.
L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous
égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement
spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au
milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité
mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun
des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales,
elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés
publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui
n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant
continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés,
en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique.
J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au cinquante-septième
chapitre, que cette double efficacité morale de la philosophie
finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée
des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir
spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses,
vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans
l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous
le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre,
par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable
d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue
d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même
pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop
aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons
superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois
malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à
peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution
régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une
élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil
social qu'exigeait son application.
L'influence ultérieure de la philosophie positive n'étant donc, à
cet égard, maintenant appréciable que relativement aux doctrines
elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il
importe, pour en faciliter l'appréciation sommaire, d'y distinguer ici
rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus,
au cinquantième chapitre, propres à la morale universelle, d'abord
personnelle, puis domestique, et enfin sociale.
Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée,
comportera certainement beaucoup plus d'efficacité pratique que
n'a pu jamais en obtenir, même à l'état monothéique, la morale
religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre
que l'appréciation individuelle de chaque système de conduite est,
en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès
lors habituellement envisagé sous son aspect véritable, non plus
seulement quant à son utilité privée, mais comme base primordiale de
tout le développement moral, et, à ce titre, radicalement soustrait à
l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être désormais pleinement
incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens
n'ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti
l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment
réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours
accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une
franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu
jusqu'ici les avantages permanens que doit produire, sous une sage
direction philosophique, la concentration finale des efforts humains
sur la vie réelle, soit individuelle, soit surtout collective, dont
l'homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible
l'économie totale, d'après l'ensemble des moyens qui lui sont propres,
et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier
rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel
où réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable
restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une
prévoyance immodérée, en faisant mieux sentir le prix de l'actualité,
cette influence, facile à régler, peut elle-même utilement consolider
l'harmonie commune, en détournant davantage de toute excessive
accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d'abord
prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra
vulgaire l'obligation unanime d'exercer, sur nos diverses inclinations,
une sage discipline continue, destinée à les stimuler et à les
contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin, la conception
fondamentale, à la fois scientifique et morale, de la vraie situation
générale de l'homme, comme chef spontané de l'économie réelle, fera
toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse,
par un judicieux exercice, les nobles attributs, non moins affectifs
qu'intellectuels, qui nous placent à la tête de la hiérarchie vivante.
Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d'une telle
prééminence, surtout succédant à l'infériorité tant consacrée de
l'homme envers les anges, ne saurait d'ailleurs déterminer aucune
dangereuse apathie, puisque le même principe rappellera toujours un
type de perfection réelle, au-dessous duquel il sera trop aisé de
sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans
puissent nous en rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement
une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l'homme, à
l'abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d'autres
limites que celles que nous impose l'irrésistible ensemble de l'ordre
réel, qu'il faut d'ailleurs chercher à modifier le plus possible à
notre avantage, d'après son exacte appréciation continue.
Quant à la morale domestique, une comparaison décisive fera sans
doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie
positive, seule apte désormais, d'après les explications spéciales
du cinquantième chapitre, à refréner convenablement les dangereuses
aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie
pût les contenir. Peut-être fallait-il que l'anarchie actuelle fût
poussée jusqu'à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement
irrécusable la nécessité de constituer enfin l'ensemble des notions
morales sur une nouvelle base intellectuelle, seule propre à résister
suffisamment aux discussions corrosives, et même à les écarter
irrévocablement, en manifestant directement l'immuable réalité de la
subordination fondamentale qui constitue l'économie élémentaire des
sociétés humaines. C'est, en effet, envers l'union domestique, où
l'appréciation sociologique se confond presque avec l'appréciation
biologique, qu'on fera le plus aisément sentir combien les rapports
sociaux sont profondément naturels, puisqu'ils se rattachent ainsi
au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la
hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet
développement, en harmonie avec son universelle prééminence. Une
judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord
abstrait, ensuite concret, propre à la philosophie positive,
consolidera d'ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant
intimement à l'ensemble de la constitution spéculative, comme je l'ai
noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l'étude approfondie de
l'évolution humaine, sous cet aspect capital, démontrera pleinement,
suivant nos indications historiques, que les diversités naturelles sur
lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées
par le progrès commun, qui fait mieux tendre chaque élément vers
l'existence la plus conforme à son vrai caractère et la plus convenable
à l'harmonie générale. Pendant que l'esprit positif consolidera
systématiquement les grandes notions morales qui se rapportent à
ce premier degré d'association, il fera directement ressortir la
prépondérance croissante de la vie domestique pour l'immense majorité
de l'humanité, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche
davantage de son état normal. L'enchaînement naturel qui, sauf quelques
rares anomalies individuelles, érige toujours, et à tous égards,
l'existence domestique en préambule indispensable de l'existence
sociale, sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique
altération.
Appréciée, en troisième lieu, envers la morale sociale proprement
dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment
que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la
philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l'égoïsme, ni
même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une
destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le
point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie
nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la
systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu
propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes
et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier
dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités
scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations
continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque
n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent,
surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder
le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus
complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement
ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs
suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable
éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec
les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément,
en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on
sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui
rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité,
envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion,
au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus
passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement
personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au
ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement
stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes
nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut
aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux
moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la
considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule
voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité
toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux
pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre
sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître
beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la
préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de
tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison
de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des
diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement
étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa
principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus
apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité
humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon
sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous
sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de
trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques
inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations
théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie
moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait
implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les
effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence
naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient
jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter
le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie
mentale d'où ils proviennent nécessairement.
D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra
de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun
comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et
des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même
ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous
les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement
d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son
efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra
toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans
aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial,
individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la
nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale
religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter
presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après
sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues.
Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces
éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux
vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient
déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité
soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et
sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui
voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique
appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples
devront manifester d'avance la possibilité continue de développer
désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet
de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas,
soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une
irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.
Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action
morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il
faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action
politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la
considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de
ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir,
et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour
l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à
l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale
entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou
pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en
sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement
normal et son application permanente.
La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son
éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir
dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard,
le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression
ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une
solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et
se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes
notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection
du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs,
pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus
discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines
arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au
contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique
grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un
ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est
enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc
encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental,
vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences
politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui
assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à
la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la
séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont
surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté,
au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à
l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il
ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu
l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de
cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les
chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute
utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première
consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la
politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la
constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui
en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la
concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante,
et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la
philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une
saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore
essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation
nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine,
soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers
cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que
suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les
intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations
usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale,
et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient
spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique
aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties
en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel
aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi,
quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de
vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré
son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme
je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième
chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce
qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de
résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi
reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération
décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir
positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après
une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car
le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la
morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel.
En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique
et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne
saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même,
qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au
cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à
l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois
morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres
précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur
nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables
dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique
le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement
identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien
plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale
que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale
proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la
politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur
division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué,
que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure
entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur
commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble
des conditions ultérieures propres au principal office politique de
la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme
devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée
de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen
âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin,
quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la
morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une
tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination
envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée
jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter
alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant
nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement
offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière
homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence,
un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis
que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge,
et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique
a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts,
quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire,
sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous
l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément
au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout
à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un
principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux
régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir
pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation
fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la
distinction systématique entre les justes exigences respectives de
l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette
répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut
plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la
doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au
cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la
suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique
doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes
perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination
des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la
profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des
ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles
prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la
réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire
aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où
l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait
aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait
plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et
sociales, que présentera certainement une telle pondération, première
base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des
sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la
relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au
fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations
les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration
générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble
des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore
présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement
aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure
entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs,
suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours
rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation
instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité
permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son
propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément
entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles,
où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des
lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration
moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications
journalières, cette double situation dans les cas les plus simples,
des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison,
en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En
systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la
philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement
les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à
l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories
initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain;
tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir
du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de
marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement
entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine,
dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art
politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire
coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre,
à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement
apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique,
qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la
sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une
situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup
plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de
vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître,
en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il
importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la
pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la
direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude
positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux
on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation
y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais
aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal
établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup
diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations
sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance
journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin
respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique
ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la
nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi
les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun
véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que
les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le
caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie
destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature,
à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais,
en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les
prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible,
l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement
politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment
les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à
cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première
condition sociale de la régénération finale.
En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration
initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la
restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale,
exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa
netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des
habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état
final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure
de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et
même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée.
Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre
une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu
le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente
qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir.
La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée,
destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors
impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à
déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et
morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune
communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle
routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la
philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration
spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est
décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont
la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution
positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la
rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus
propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie
constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré
de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de
l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins
en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour
cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction
nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable
à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que
l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la
concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation
serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de
manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor
qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers
seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens
actuels d'une excessive centralisation pratique.
Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des
passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages
mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre
système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins
opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés
au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité
sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime,
bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis
ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation
anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un
prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des
grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et
morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à
devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires
entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une
influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour
l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a
de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement
destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé,
c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions
qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après
le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse
d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires,
quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans
cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver
la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même
temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant
social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous
les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule
peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera
suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action
normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une
intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière;
en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement.
Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés
d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au
cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et
les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé
l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité
mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent.
La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la
suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre,
sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais
besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel
ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations
scientifiques et les déterminations politiques.
C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une
extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les
satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement
appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus
convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en
extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.
Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des
mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne
s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens
les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément
une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes
les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles,
en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique
correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis
cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette
nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à
la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts,
incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive
être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération
philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop
prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques
doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables
poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action
esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait
avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace,
à la fois mental et social.
En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai
fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et
cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit
statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de
notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence,
intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit
toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les
plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet
aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure
que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent
évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui
les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont
jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs
reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle
prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de
l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor
général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui
suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité
privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation
historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les
modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude
d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité
progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable.
D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous
les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont
réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes
ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.
Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des
beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver
convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité,
où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et
très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence
militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement
épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et
pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine
ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la
direction philosophique et de la consistance politique convenables
à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science
et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au
fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du
type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu,
sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer
notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers
siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable,
contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des
facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu,
malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit
être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une
simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et
la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée,
faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation.
À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère
intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on
peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation
continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir
nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en
tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée,
ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action
générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement
liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre,
la régénération systématique de toutes les conceptions humaines
fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor
esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation
continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut
d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique,
d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui
constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps
favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude
initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que
je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement
cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient
qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement
prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale
époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la
divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore
plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne
l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même
enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la
métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde
stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en
philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment
confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les
sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez
ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction
de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent
exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont
fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir
aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son
côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation
détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une
sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés
pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une
véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie
historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même
à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire
avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de
cette double progression consiste dans la convergence spontanée de
toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité,
dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer
l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle
unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune
autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement,
sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura
convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être
bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie
théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art,
qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps
sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous
égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter
à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation
chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la
prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations
habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement
inconnu. Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier,
une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la
conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie
naturelle, qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage
hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute
terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites générales
que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées
par notre active intelligence: tandis que jusqu'alors l'humanité
restait, au contraire, passivement assujettie, à tous égards, à une
arbitraire direction extérieure, d'où devaient toujours dépendre ses
entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs
si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez
les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale,
longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie
initiale devait être essentiellement épuisé: en sorte qu'elle n'a
pu comporter aucune idéalisation. À l'irrationnelle imitation de la
poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse
sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement
constaté, sous tous les aspects importans, l'extrême imperfection de
cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique
n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les
ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux
sublimes constructions politiques, sont, en général, très-supérieurs,
soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir
de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur
des masses constitue seule ordinairement la principale cause des
admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme,
sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le
vrai génie esthétique trouvera surtout désormais, sous l'active
impulsion de l'esprit positif, une source féconde d'inspirations
neuves et puissantes, susceptibles d'une popularité qui n'eut jamais
d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec
le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec
l'ensemble de nos convictions rationnelles. Le plus éminent poète
de notre siècle, le grand Byron, qui a jusqu'ici, à sa manière,
mieux pressenti que personne la vraie nature générale de l'existence
moderne, à la fois mentale et morale, a seul tenté spontanément cette
audacieuse régénération poétique, unique issue de l'art actuel.
Sans doute la saine philosophie n'était point alors assez avancée
pour permettre à son génie d'apprécier suffisamment, dans notre
situation fondamentale, rien au delà de l'aspect purement négatif,
qu'il a d'ailleurs admirablement idéalisé, comme je l'ai noté au
cinquante-septième chapitre. Mais le profond mérite de ses immortelles
compositions, et leur immense succès immédiat, malgré de vaines
antipathies nationales, chez toutes les populations d'élite, ont déjà
rendu irrécusable, soit la puissance esthétique propre à la nouvelle
sociabilité, soit la tendance universelle vers une telle rénovation.
Tous les esprits vraiment philosophiques peuvent donc comprendre
maintenant que l'avénement nécessaire de la réorganisation universelle
procurera spontanément à l'art moderne en même temps une inépuisable
alimentation, par le spectacle général des merveilles humaines, et une
éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie
finale. Quoique la philosophie dogmatique doive toujours présider
à l'élaboration directe des divers types, intellectuels ou moraux,
qu'exigera la nouvelle organisation spirituelle, la participation
esthétique deviendra cependant indispensable, soit à leur active
propagation, soit même à leur dernière préparation; en sorte que l'art
retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique,
essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que
le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé
sous la sombre domination monothéique. Nous devons évidemment écarter
ici toute indication générale relative aux nouveaux moyens d'une
exécution esthétique qui ne saurait être assez prochaine pour comporter
utilement aucune semblable appréciation actuelle. Mais, en évitant,
à ce sujet, les discussions prématurées et déplacées, il convient
pourtant d'annoncer déjà que l'obligation fondamentale nécessairement
imposée à l'art moderne, comme à la science et à l'industrie, de
subordonner toutes ses conceptions à l'ensemble des lois réelles, ne
tendra nullement à lui ravir la précieuse ressource des êtres fictifs,
et le contraindra seulement à lui imprimer une nouvelle direction,
conforme à celle que ce puissant artifice logique recevra aussi
sous ces deux autres aspects universels. J'ai, par exemple, signalé
d'avance, au quarantième chapitre, l'utile emploi scientifique, et même
logique, que la saine philosophie biologique pourra désormais retirer
de la convenable introduction d'organismes imaginaires, d'ailleurs
en pleine harmonie avec toutes les notions vitales: quand l'esprit
positif aura suffisamment prévalu, je ne doute pas qu'un tel procédé,
essentiellement analogue à la marche actuelle des géomètres en beaucoup
de cas importans, ne puisse vraiment faciliter, en biologie, l'essor
des conceptions judicieusement systématiques. Or, il est clair que le
but et les conditions de l'art doivent y permettre une application bien
plus étendue de semblables moyens, dont l'usage théorique deviendrait
aisément abusif. Chacun sent d'ailleurs que leur emploi esthétique
devra principalement se rapporter à l'organisme humain, supposé
modifié, soit en mal, soit surtout en bien, de manière à augmenter
convenablement les effets d'art, sans cependant jamais violer les lois
fondamentales de la réalité.
Dans cette rapide appréciation de l'action esthétique propre à la
philosophie positive, j'ai dû me borner à considérer explicitement
le premier de tous les beaux-arts, celui qui, par sa plénitude et
sa généralité supérieures, a toujours dominé l'ensemble de leur
développement. Mais il est évident que cette régénération de l'art
moderne ne saurait être limitée à la seule poésie, d'où elle s'étendra
nécessairement aux quatre autres moyens fondamentaux d'expression
idéale, suivant l'ordre indiqué par leur hiérarchie naturelle, signalée
au cinquante-troisième chapitre. Ainsi, l'esprit positif, qui, tant
qu'il est resté à sa phase mathématique initiale, a dû sembler mériter
les reproches habituels de tendance antiesthétique, que lui adresse
encore injustement une appréciation routinière, deviendra finalement,
au contraire, d'après son entière systématisation sociologique, la
principale base d'une organisation esthétique non moins indispensable
que la rénovation mentale et sociale dont elle est nécessairement
inséparable.
Cette triple élaboration positive, toujours dominée par un même
principe fondamental, conduira donc certainement l'humanité au
régime universel le plus conforme à sa nature, où tous nos attributs
caractéristiques trouveront habituellement à la fois la plus parfaite
consolidation respective, la plus complète harmonie mutuelle, et
le plus libre essor commun. Immédiatement destinée à l'ensemble de
l'occident européen, les cinq élémens essentiels de cette noble élite
de notre espèce y apporteront chacun l'indispensable participation
continue de son génie propre, annonçant déjà, par un tel concours,
leur intime combinaison ultérieure. Sous la salutaire prépondérance,
également philosophique et politique, assurée à l'esprit français
d'après l'ensemble de la transition moderne, l'esprit anglais y fera
puissamment sentir sa prédilection caractéristique pour la réalité
et l'utilité, l'esprit allemand y appliquera son aptitude native aux
généralisations systématiques, l'esprit italien y fera convenablement
pénétrer son admirable spontanéité esthétique, enfin l'esprit espagnol
y introduira son double sentiment familier de la dignité personnelle et
de la fraternité universelle.
* * * * *
En achevant ici cette rapide indication générale de l'action définitive
propre à la philosophie positive que je me suis efforcé de constituer
par l'ensemble de ce Traité, j'ai donc enfin terminé complétement
la longue et difficile opération que j'ai osé concevoir et exécuter
pour renouveler convenablement aujourd'hui la grande impulsion
philosophique de Bacon et Descartes, qui, ayant dû se rapporter surtout
à l'élaboration préliminaire de la positivité rationnelle, devait
se trouver essentiellement épuisée depuis que, d'après le suffisant
accomplissement d'une telle préparation, l'esprit humain était conduit
à aborder directement la rénovation finale, qui n'avait pu être d'abord
que confusément entrevue, et qui maintenant devait correspondre aux
irrécusables exigences d'une situation sans exemple, où l'intervention
philosophique doit radicalement dissiper une anarchie toujours
imminente, en transformant l'agitation révolutionnaire en activité
organique. Dans le cours d'un travail que les embarras de ma position
ont fait durer douze ans, mon intelligence, à l'âge de la pleine
ardeur, a nécessairement marché, en reproduisant personnellement, avec
une fidélité spontanée, selon mon plan primitif, les principales phases
successives de cette moderne évolution mentale. Mais cet inévitable
progrès a toujours été, j'ose le dire, entièrement homogène, comme
chaque lecteur peut maintenant s'en convaincre d'après le parfait
accord de ces trois chapitres extrêmes de conclusions générales avec
les deux premiers chapitres d'introduction fondamentale: la longue
élaboration intermédiaire est d'ailleurs restée constamment conforme
aux conditions scrupuleuses d'une exacte continuité, à la fois logique
et scientifique. Un simple rapprochement entre la table totale des
matières et le tableau synoptique initial pourra même aisément rappeler
ci-dessous que le plan originaire n'a jamais subi aucune altération
réelle, au moins quant à l'ordre des diverses parties, dont l'extension
proportionnelle a seule éprouvé un accroissement imprévu envers la
science finale que j'avais à créer, et qui, en conséquence, ne pouvait
d'abord être aussi précisément mesurée que les différentes sciences
préliminaires déjà constituées. Même en ayant égard à cette unique
exception, tous les bons esprits reconnaîtront, j'espère, que, dans
cette appréciation systématique de tous les élémens essentiels propres
à la philosophie fondamentale, chacun d'eux a reçu spontanément le
développement effectif que méritait, au fond, sa véritable importance
philosophique.
Par cette universelle élaboration, mon intelligence, aussi
complétement dégagée de toute métaphysique que de toute théologie,
se trouve donc parvenue enfin à l'état pleinement positif, où elle
tente d'attirer tous les penseurs énergiques, pour y construire en
commun la systématisation finale de la raison moderne. Il me reste
maintenant à annoncer ici la part personnelle que je me propose de
prendre ultérieurement à cette construction directe, après l'avoir
convenablement instituée dans le Traité que je viens d'achever, et
qui devient désormais le simple point de départ général de tous les
travaux réservés à mon âge d'entière maturité. En indiquant ces quatre
ouvrages essentiels, je vais les mentionner suivant l'ordre où je
les ai successivement conçus, dès la première origine de ce Traité
fondamental, mais en avertissant déjà que je ne m'engage nullement
à le suivre, et que je me réserve, à cet égard, toute la liberté
d'exécution que me procure désormais la base universelle que je viens
de poser, et dont je puis toujours, sans aucune inconséquence, varier
à mon gré l'application spéciale, soit d'après les exigences plus ou
moins éventuelles du grand mouvement philosophique, soit même selon
les seules convenances de ma situation personnelle: tandis qu'il ne
pouvait en être ainsi auparavant, vu l'inflexible nécessité de suivre
scrupuleusement, à tout prix, l'ordre unique qui correspondait à une
telle fondation, en écartant avec une invariable opiniâtreté les
divers conseils irrationnels qu'une sollicitude peu judicieuse m'avait
souvent donnés jadis sur le morcellement arbitraire de la composition
actuelle. Au reste, je terminerai cette indication par la discussion
rapide du meilleur ordre d'une telle élaboration, étant d'ailleurs
très-disposé maintenant à accueillir avec reconnaissance les réflexions
que pourraient m'adresser à ce sujet tous ceux qui, ayant suffisamment
compris la nature et la portée de cette nouvelle philosophie,
s'intéressent aujourd'hui à son essor ultérieur.
Deux de ces ouvrages seront directement destinés à consolider
méthodiquement le nouveau système philosophique; les deux autres se
rapporteront surtout à son application générale.
Quant aux premiers, il faut reconnaître que, dans ce Traité original,
je devais essentiellement apprécier chaque élément fondamental de
la systématisation finale en restant, autant que possible, dans la
situation d'esprit conforme à sa constitution actuelle, afin de
m'élever ainsi successivement, en même temps que le lecteur, avec
une pleine sécurité et une efficacité mieux assurée, jusqu'à l'état
définitif que j'avais d'abord aperçu, mais qui ne pouvait être
suffisamment caractérisé que par cet essor graduel, reproduction
spontanée, suivant le précepte cartésien, de l'ensemble de l'évolution
moderne. Or, quels que dussent être les avantages essentiels de cette
marche à posteriori, sans laquelle mon but eût été certainement
manqué, il en résulte nécessairement que les diverses philosophies
spéciales, d'après lesquelles je crois avoir enfin fondé la vraie
philosophie générale, ne sauraient avoir ici leur véritable caractère
définitif, qui ne peut maintenant s'établir que sous l'universelle
intervention normale de la nouvelle unité philosophique, régénérant
ainsi, à son tour, tous les élémens qui ont dû concourir à sa propre
formation. Cette réaction nécessaire, qui, convenablement accomplie,
constituera directement, au moins dans l'ordre abstrait, l'état
final de la systématisation positive, exigerait donc, par sa nature,
autant de Traités philosophiquement spéciaux, tous dominés par
l'esprit sociologique, qu'il existe réellement de différentes sciences
fondamentales. Mais l'évidente impossibilité d'exécuter dignement cette
entière élaboration pendant le peu de vie qui me reste, même quand le
temps m'y serait désormais mieux ménagé, m'a d'avance déterminé à me
restreindre, à cet égard, aux deux termes extrêmes, qui doivent être,
en effet, les plus décisifs, et qui d'ailleurs me sont plus familiers:
ce qui me conduira donc à systématiser méthodiquement, d'une part, la
philosophie mathématique, d'une autre part, la philosophie politique;
laissant ainsi à mes divers successeurs ou collègues à constituer
semblablement les quatre philosophies intermédiaires, astronomique,
physique, chimique et biologique.
La philosophie mathématique sera l'objet direct d'un ouvrage spécial
en deux volumes, dont le premier se rapportera naturellement à la
mathématique abstraite, ou analyse proprement dite, et le second à
la mathématique concrète, spontanément décomposée en géométrie et
mécanique, suivant les principes ici établis. Quand j'ai composé, il
y a douze ans, le tome premier du Traité actuel, j'avais encore une
opinion beaucoup trop favorable de la portée philosophique propre aux
géomètres de notre siècle; en sorte que j'y ai dû croire suffisamment
indiquées plusieurs vues importantes de philosophie mathématique,
qui sont au contraire restées jusqu'ici complétement inaperçues,
faute d'avoir été assez distinctement caractérisées pour des esprits
maintenant parvenus, à force de dispersion empirique, à un degré de
rétrécissement dont j'avais moi-même d'abord une trop faible idée avant
une telle épreuve, quoique je sois forcé de vivre au milieu d'eux.
Ainsi, outre le motif fondamental ci-dessus indiqué, qui m'impose
l'obligation directe de construire spécialement, d'après mon point
de vue actuel, une vraie philosophie mathématique, on voit que des
considérations passagères, mais aujourd'hui fort importantes, doivent
me faire mieux sentir le besoin d'accomplir une portion aussi décisive
de la construction générale.
Envers le second ouvrage, uniquement consacré à la philosophie
politique, il a été ici si souvent indiqué, depuis le début du tome
quatrième, qu'il serait maintenant superflu d'en signaler expressément
la destination et l'urgence. Il se composera de quatre volumes,
dont le premier traitera de la méthode sociologique, le second de
la statique sociale, le troisième de la dynamique sociale, et le
dernier de l'application générale d'une telle doctrine. Tous ceux
qui auront convenablement apprécié ma création de la sociologie
dans la seconde moitié de ce Traité sentiront aisément, d'après mes
nombreux avis incidents, qu'elle ne rend nullement superflue cette
nouvelle composition, à laquelle se trouve seulement ainsi préparée une
base indispensable. Ayant ici consacré deux volumes à l'élaboration
originale de la sociologie dynamique, on doit d'abord craindre
qu'un seul ne puisse pas me suffire ultérieurement pour sa propre
construction finale: mais il faut considérer que j'ai été forcé de
mêler, à beaucoup d'égards, à l'étude purement dynamique que je devais
avoir surtout en vue, des discussions spontanées relatives à la partie
statique, et même à la méthode, qui auront été alors suffisamment
constituées d'avance; en sorte que, d'après l'ensemble des préparations
antérieures, ce volume unique suffira, j'espère, à l'appréciation
abstraite de l'évolution sociale. Cet ouvrage est, ce me semble, par
sa nature, le plus important de tous ceux qui me restent à exécuter;
puisque le Traité actuel ayant finalement abouti à l'universelle
prépondérance mentale, à la fois logique et scientifique, du point de
vue social, on ne saurait, à tous égards, plus directement coopérer à
l'installation finale de la nouvelle philosophie qu'en élaborant l'état
normal de la science correspondante, quand même les hautes nécessités
pratiques ne commanderaient pas évidemment une telle construction
spéciale.
Passant maintenant aux deux ouvrages relatifs à l'application générale
du nouveau système philosophique, je dois d'abord annoncer, en
troisième lieu, un Traité fondamental sur l'éducation positive, qui,
d'après la maturité actuelle de mes idées, me semble réductible à
un seul volume. Ce grand sujet n'a pu encore être abordé chez les
modernes d'une manière convenablement systématique, puisque la marche
générale de l'éducation individuelle ne peut être, à tous égards,
suffisamment appréciée que d'après sa conformité nécessaire avec
l'évolution collective, seule immédiatement jugeable, suivant les
explications directes du cinquante-huitième chapitre. Mais, la vraie
théorie de cette évolution fondamentale étant maintenant établie, on
peut enfin traiter aussi de l'éducation proprement dite. D'une autre
part, la destination sociale d'un tel travail est ici nettement posée
d'avance, en même temps que son principe philosophique, comme devant
constituer la première base universelle de la régénération politique,
dont l'inévitable avénement se trouve déjà démontré et caractérisé.
Ce troisième ouvrage dérive donc, de la manière la plus naturelle,
du Traité actuel. Quant à sa haute importance, elle ne saurait être
douteuse, surtout à cause de l'organisation positive de la morale,
qui constituera la principale partie d'une telle élaboration, et
qui doit aujourd'hui déterminer avec le plus d'efficacité l'entière
élimination de la philosophie théologique, dont la domination surannée
entrave encore, à tant d'égards, malgré sa propre impuissance, l'essor
fondamental de la pensée et de la sociabilité modernes.
Enfin, le quatrième ouvrage, également formé d'un seul volume,
consistera en un Traité systématique de l'action de l'homme sur
la nature, qui n'a jamais été, à ma connaissance, rationnellement
appréciée dans son ensemble. Malgré l'intérêt propre de ce vaste sujet,
il n'y saurait être conçu que dans son institution philosophique;
puisque son élaboration spéciale exigerait évidemment, d'après mes
principes encyclopédiques, la construction préalable de la science
concrète, encore essentiellement prématurée. En cet état, il est aisé
de concevoir l'intime connexité de cette dernière composition avec le
Traité fondamental: car son principal objet consistera à organiser
directement la vraie relation finale qui doit exister, à tous égards,
entre la science et l'art. La fluctuation radicale qui persiste encore
à ce sujet, surtout envers les cas les plus importans, et qui suscite
ou maintient tant de vicieux conflits élémentaires où la théorie et la
pratique sont également compromises, caractérise certainement l'une
des plus intimes difficultés de la situation moderne. Il est donc aisé
de sentir aussi l'importance spéciale d'un ouvrage destiné surtout à
dissiper directement ces obstacles intellectuels à l'établissement
durable de l'harmonie la plus décisive entre les deux élémens
nécessaires de l'organisme positif.
D'après cette indication successive, le lecteur voit maintenant
que, comme je l'ai annoncé ci-dessus, l'ensemble de mon élaboration
ultérieure peut indifféremment affecter un ordre quelconque envers
ces quatre ouvrages essentiels, puisque chacun d'eux se rapporte
directement à la pensée fondamentale dont je viens d'achever la
constitution originale, et au plein ascendant de laquelle tous sont
réellement indispensables. Si j'étais certain de pouvoir l'accomplir
entièrement, malgré la brièveté de ma vie et les graves embarras d'une
position que la préface de ce volume a suffisamment caractérisée, je
serais encore disposé à conduire cette exécution suivant l'exposition
précédente, comme je l'ai projeté il y a vingt ans, en arrêtant déjà
la conception et la destination de ces divers travaux philosophiques,
tous incidemment promis, quoique avec une inégale insistance, dans
ce Traité: ce serait peut-être l'ordre le plus efficace, au moins
finalement, pour le progrès général de la raison publique. Mais, une
telle sécurité étant fort loin d'exister chez moi, je serai sans
doute conduit à exécuter d'abord, pendant les quatre ou cinq années
qui vont suivre, le second de ces ouvrages, comme étant à la fois
le plus étendu et le plus décisif. Le quatrième est assurément le
moins urgent, quelle qu'en soit la haute utilité; et le troisième n'a
probablement pas autant besoin que le second d'une exécution immédiate
à laquelle le public actuel est d'ailleurs moins préparé. D'une autre
part, quelque éminent avantage logique que dût offrir aujourd'hui
l'apparition directe du premier Traité, pour attirer aussitôt à la
grande élaboration philosophique des esprits qui s'arrêtent maintenant
au premier degré de l'initiation scientifique, son ajournement n'offre
peut-être aucun grave inconvénient réel; puisque les géomètres actuels
semblent peu mériter d'ordinaire qu'on s'occupe tant de les élever
méthodiquement à la dignité philosophique, que le mouvement universel
les forcera bientôt de rechercher.
Telle est l'indication générale par laquelle j'ai cru devoir terminer
enfin ce grand ouvrage, qui doit aussi constituer désormais une simple
introduction fondamentale aux divers travaux essentiels du reste de
ma carrière spéculative, si je n'y suis pas trop entravé d'après
l'état, à la fois subalterne et précaire, où, suivant les douloureuses
explications de ma préface, se trouve encore, au milieu de ma
quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle, toujours
exposée jusqu'ici, malgré le scrupuleux accomplissement continu de mes
divers devoirs spéciaux, à être inopinément bouleversée sous l'aveugle
ou malveillante impulsion des préjugés et des passions propres à notre
déplorable régime scientifique.