En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui
devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi
longtemps une attention persévérante, l'explication générale des
motifs, essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans
cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est
ici d'autant plus convenable, que des obstacles analogues pourront
également entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que
j'annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de
cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination
principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le
grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans
aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, si son objet propre les
intéresse suffisamment.
La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait
d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva,
aussitôt après la publication du tome premier, par suite de la crise
industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de 1830.
Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre,
pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature
et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une
impression immédiate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite
de l'extension très-prononcée qu'acquit graduellement mon opération
philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs
la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront
pas oublié l'annonce initiale pourront maintenant se convaincre,
soit d'après l'accroissement du nombre des volumes, soit en vertu de
leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est
réellement plus que double de ce qui avait été originairement promis.
Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs
de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en
1836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en 1832. Si donc,
au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il
faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérens à ma situation
personnelle. Or, je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée
essentielle, soit passée, soit future, qu'en appelant ici une attention
directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai,
d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité
avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du
reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle
philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche
spéculative et même aussi de sa position individuelle.
Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et
monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un de ces lycées où Bonaparte
s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique
prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j'avais à
peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous
les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le
besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique
et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont
la principale phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible
ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme
à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de
moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique,
heureusement développée à l'École Polytechnique, me fit bientôt
pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût
réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement
compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée
à la première phase de la positivité rationnelle, étendue seulement
jusqu'à l'ensemble des études inorganiques, j'éprouvai ensuite, avant
même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin
d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière
de philosopher que j'y avais apprise envers les plus simples sujets.
Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en
biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels,
mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie
hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi
que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances
intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement
indépendantes, quoique toujours également impérieuses[1]. Cet équilibre
décisif résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me
conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale
et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée
sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de
l'évolution humaine, individuelle ou collective: elle fut directement
appliquée, en 1825 et 1826, à la réorganisation politique, dans
les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai
ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés.
Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement
constituée que d'après la première exécution, commencée en 1826, et
réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration
écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale
de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers
prédécesseurs depuis Descartes et Bacon[2].
Note 1: A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à
la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de
Condorcet, mon évolution spontanée fut profondément troublée
pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée
ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort
ingénieux, mais très-superficiel, dont la nature propre,
beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu
philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile
essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre
M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à
sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée
sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente
notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre,
d'après la profonde irrationnalité de son éducation générale.
Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base
d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une
partie notable de mon activité philosophique vers de vaines
tentatives d'action politique directe; quoique, du reste,
il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation
à une publicité immédiate et peut-être même prématurée,
une attention plus décisive à l'efficacité sociale du
développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été
auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier
fondement réel de la direction qui caractérisait surtout
M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique
très-incomplète en effet, constitua aussi, après notre
rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations
dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en
philosophie politique, en attribuant une importance factice à
une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1824, une
générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée,
et que ne portait point, deux ans auparavant, la première
édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor
ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines
récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le
dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort
au-delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la
double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails
indifférens au public en rapportant la valeur totale de
chaque conception à celui qui en a manifesté le premier
germe distinct, lors même que la saine appréciation et la
réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit
à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui
peuvent donner plus de force à mes propres pensées.
Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement
abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer
mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposée à
l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant
profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des
graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes
sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations
éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort.
S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de
vraies convictions et son entraînement presque irrésistible
vers les bruyans succès immédiats eussent peut-être égaré
sa vieillesse fort au-delà des bornes qu'il avait toujours
spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une
telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant
six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas
entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes
profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui
lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs
qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en
lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression
physique, cette tendance banale vers une vague religiosité,
qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de
l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la
réorganisation sociale sans y être convenablement préparés
par leur propre rénovation mentale.
Note 2: L'essor initial de cette opération orale fut
douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une
crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes
peines morales avec de violens excès de travail. Sagement
livrée à son cours spontané, cette crise eût sans doute
bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra
clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop
irréfléchie, d'ailleurs si naturelle en de tels cas,
détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une
médication empirique, dans l'établissement particulier du
fameux Esquirol, où le plus absurde traitement me conduisit
rapidement à une aliénation très-caractérisée. Après que
la médecine m'eut enfin heureusement déclaré incurable,
la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée
d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en
quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la
maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement
spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement
consolidé que, en août 1828, appréciant, dans un journal, le
célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie,
j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles
que cette triste expérience venait de me procurer si
chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez
d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année
suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré
la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant
jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois
ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que
j'achève aujourd'hui.
Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute
point à de vaines préoccupations personnelles la confidence
hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront
l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte,
chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes
moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des
antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me
garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les
insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter
les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor
de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume
doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion.
Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de
semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en
1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens
privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom
doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle
conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs
oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue
avait aussi été employé en vain, dans le monde savant,
quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin
de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur
qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par
ces deux exemples incontestables du déplorable égarement
pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions,
même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le
motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans
cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la
malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes
indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident
qui en est l'objet.
Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune
personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon
existence matérielle devait directement reposer sur des occupations
professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le
succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour
jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que
cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer
ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis
spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique,
envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà
remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi
bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans
cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous
tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant
ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais
troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi
scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé,
elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire
avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans
services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui
en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement
livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations.
Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite
de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la
principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette
carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux
diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse
envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant,
avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma
part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici
le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa
conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent
de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins
en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle
n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours
résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance
philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses
branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades
et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse
secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement
aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été
pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre,
soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait
éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je
trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une
telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a
toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement
pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été
exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant
s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement
dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le
grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un
géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation
morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique
trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à
un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement
devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite
solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve
décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me
trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique.
Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude
de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait,
j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le
monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées
à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement
opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru
jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir
suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office
précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions
plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement
initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant
la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé,
pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un
actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens
spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de
ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations
journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours
consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement
consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes
travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle
ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que
de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en
me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je
pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et
son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première,
en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ
chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement
continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur
sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui,
d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse
existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi
soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple
formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout
instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui
légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et
que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout
d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur,
mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses
impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à
la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la
conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne,
son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement
exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que
doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit
même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes
seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des
récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient
pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement
averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir
inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis
savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième
année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement
bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes
devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée
des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est
afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable
situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon
égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse
être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une
imminente oppression.
Note 3: Notre École Polytechnique est essentiellement régie,
en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil
formé principalement de tous les professeurs quelconques, y
compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand,
en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non
obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis
dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis
une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre
de compétence, la nomination exclusive ou la présentation
décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la
confiance irréfléchie que sa composition caractéristique
a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé
à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective
aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel
ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement
amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle,
tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou
convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même
excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus
évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister
suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions
spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice,
comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur
préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli
par ce qu'on appelle improprement les _répétiteurs_, les
ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été
poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun
d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel
du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance
législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre
la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus
injustes animosités que pourrait susciter une rivalité
individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être
fréquente, on plutôt presque habituelle.
D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres
à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi,
en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la
profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en
matière quelconque de gouvernement, même scientifique.
L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives
n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles
si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de
l'homme et de la société qui distingue naturellement la
classe administrative, et qui, même à l'état empirique,
constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre
plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans
voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la
responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour
tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu,
à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop
de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et
des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée
sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et
oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique
émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M.
Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations
propres à la classe qu'il domine si déplorablement
aujourd'hui.
Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle
appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher
convenablement à la position nécessaire où me place directement
l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois
influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se
disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel.
Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne
devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs
patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel,
quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique
prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune
conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation
sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence,
j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable
antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de
ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de
l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre
réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla
tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse
naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes
de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à
y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur
de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même
origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation
partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades,
cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement
continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction
publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement
privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé
par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une
inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les
malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis
cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune
véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à
exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré
sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé,
contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures
qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore
au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet,
et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer
d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion
de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je
professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes
de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé
demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la
destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir
systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre
enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse,
d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement
érigé en unique base solide de toutes les notions humaines.
Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant,
ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins
prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause
de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards,
en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti
équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor
graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément
contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui
que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout
prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En
considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant,
je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple
très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant
que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans
une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant
été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié,
à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait
l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique,
de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je
me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels
en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis.
Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer
de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à
l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais
remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un
caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique
de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations,
M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses
flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt
entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement
une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait
d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite
obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques
commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer
à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui,
en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât
finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie
de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle
vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans
la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute,
assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes,
quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans,
pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique.
C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance,
que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse
appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora,
en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes,
quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération
philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale,
pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet.
Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment
philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans
aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément
attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance
d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens
les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce
sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en
effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut
douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance
involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout
la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie
supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser
leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de
rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques,
qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.
Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule
constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie
spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur
de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma
famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des
deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et
même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle
dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier
convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut
distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui
s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général
de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite,
dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études
inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui
pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première,
l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que
celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile,
parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend
directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé
non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la
personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux
et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle
sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe,
comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux
géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé
de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce
que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de
mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit
nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée
pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux
derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres
extrêmes de ce volume final.
Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il
me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement
décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une
nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École
Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant,
avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis,
et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma
propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé
jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong,
en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait
personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement
conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à
partager involontairement envers moi les préventions routinières de
nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette
éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage
eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a
privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité
avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que
je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement
continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son
heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef,
honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle,
dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui
offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans
la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels
l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise
pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être
que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves
à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement
le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma
faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette
convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et
les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes
les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires,
qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable
ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue
de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école
parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre
que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été
certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées
à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser
irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de
nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de
leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un
tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction
la plus conforme à sa véritable destination pour le système général
de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon
exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du
projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre
le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis
croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel
l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent
habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la
discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès
de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de
candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce
volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut
expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement
académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à
la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous
les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature
où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune
discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement
ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire
à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de
sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle
suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre
moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale.
En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour
indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première
disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable
contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à
maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel
des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite
prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme
le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle.
On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers
l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie,
avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice
pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans
doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition
mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après
la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal
moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être
continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à
la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit
au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.
Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit
compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans
doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi
accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses
confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme
une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle
autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique
exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût
distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une
séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question
ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que
l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions,
individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas,
éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici
spécialement rectifier cette officieuse erreur.
Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles
qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime
toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui
partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de
faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver
accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent
de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes
droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse
restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte,
la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne
pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en
philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie
où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de
réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les
plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement
des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que,
quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces
diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les
réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de
fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique
et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune
discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les
centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de
substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans
un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai
franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur
l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir
prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité
rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée
à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu
d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y
prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les
explications précédentes, celui qui a directement fondé une science
nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en
même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des
sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on
appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait
se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement
jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il
laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à
la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque
machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent,
l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace,
malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une
chimérique éternité.
Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de
l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor
philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence
théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de
notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la
première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être,
au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger
habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison
publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et
sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous
vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique
laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque
aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et
les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement
les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de
leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes
dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant
que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur
propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office
modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie
hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au
vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à
la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après
leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt
justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise
les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure
spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus
fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment
représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux
inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement
la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés
à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente
que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend
depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour
garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux
profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes
suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement
abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition
effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec
une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la
royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste
civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre
aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant
la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts
mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers
à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique
possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir
aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence
que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans
la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe
momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais
les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance
spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor
systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires
où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards,
entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les
craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde
de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres
à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où
ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais
la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple
et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse
aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions
présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une
solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages
personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à
prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire,
en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative,
que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter
d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit
nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne
spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance
spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique
n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se
développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard,
soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle
philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final:
l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime
réalité de mes prévisions à ce sujet.
D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire
qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale
du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette
préface était vraiment indispensable pour placer directement, par
un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs
annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion
publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue
mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes
réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer
sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup
contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils
redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop
superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en
apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de
puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement
placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a
naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison
avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un
seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie,
une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance
que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée.
Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du
public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en
Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée
contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique
ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance
de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats
que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois
premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences
existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand
même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané
des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on
ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si
pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou
générale.
Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que
je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans
incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant
désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans
l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que
mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à
la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins
pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même
à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si
jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir
spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne
soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et
des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre
avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal
obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la
régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter
directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens
de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement,
quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens;
car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines
réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double
position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé
à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde,
comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel:
elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre
de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment
facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à
faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le
moins possible de cette infâme iniquité finale.
Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois
devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement,
suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques
renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation
et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume
termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant
mieux dans les conditions de l'auteur.
J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement
moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait
beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son
homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse,
rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la
grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me
suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale,
l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne
jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation,
même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement,
sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles
acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a
constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré
la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions,
quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les
sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état
récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes
formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que
celles qui concernent la science finale du développement social, que je
devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale
moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon
principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement
confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais
à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux
politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc.
Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul
journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences
de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette
fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage
habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici
faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel
régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire,
peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation
des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir
le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément
l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse
périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération
journalière.
Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément
reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours
réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je
n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni
Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages
que d'après quelques relations indirectes et certains
extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les
inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis
convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à
l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie
étant enfin irrévocablement constituée, je me propose
d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande,
pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle
unité mentale avec les efforts systématiques des principales
écoles germaniques.
Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me
suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont
le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y
apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon
entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable.
Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai
cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin
de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des
treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles
très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication
caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le
temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long
travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont
la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution.
Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une
pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net
pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération
typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement
ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère,
susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une
telle composition.
En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle
rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance
tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon
essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais
prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine
polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée
naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des
graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment
exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne
pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce
volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de
l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie,
quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas
spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires.
Paris, le 19 juillet 1842.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER.
Pages.
EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
DE COMMERCE DE PARIS III