III

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande

salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en

bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le

vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de

gélinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape

et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme,

qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu

seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le

ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à

penser comme il y fut reçu.

--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge,

notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une

vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en

payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu

auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en

présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...

...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au

pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus,

mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,

dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe,

l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans

l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu

depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une

lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes

et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle

éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la

neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de

l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a

affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était

perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait

vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé.

Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un

vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. Bientôt, dans

le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres

indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait:

--Bonsoir, maître Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave,

s'approcha doucement et, regardant par la porte cassée, eut un singulier

spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour du

choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient

encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des

seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries

ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané,

poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes

habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient

rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si

elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue,

c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à

chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se

tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu

du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans

voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant

l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien

sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.

Lettres de mon moulin(#36780) · 第 37 / 63 题