INSTALLATION

Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils

voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis

par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers

était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque

chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le

moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait

bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en

train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps

d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous

ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le

fourré. J'espère bien qu'ils reviendront.

Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du

premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le

moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut,

immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des

tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis,

tout effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!»

et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de

penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses

yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît

encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son

bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une

entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce

blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.

* * * * *

C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

[Illustration: MOULIN ALPHONSE DAUDET.]

Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi

jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs

crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de

fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route...

Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris

bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin

que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des

journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour

de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la

tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard

qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une

ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais

pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris

cette semaine. Jugez plutôt.

Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les

chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq

ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au

ventre; puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au _mas_, et

l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que

parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis

le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries

étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait:

«Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à

coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain,

nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la

route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la

corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les

mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à

pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles

bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues

jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des

manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.

Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail,

en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la

maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de

tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable

coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en

sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons,

pintades. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer

la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec

un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise

et qui fait danser.

C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de

charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en

revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés

dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec

étonnement.

Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de

berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le

_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau

du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne

veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le

gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers

attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le

chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à

leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne,

un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre

pleines de rosée jusqu'au bord.

Lettres de mon moulin(#36780) · 第 11 / 63 题