HOMMAGE

Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel

Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque

inconcevable, je sais bien toutefois par ce peu de la _Recherche du

Temps perdu_, que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle

les Lettres viennent de faire; et non seulement les Lettres, mais

davantage cette secrète société que composent, à chaque époque, ceux qui

lui donnent sa véritable valeur.

Il m’eût suffi, d’ailleurs, quand je n’aurais pas lu une ligne de ce

vaste ouvrage, de trouver accordés sur son importance les esprits si

dissemblables de Gide et de Léon Daudet, pour être assuré contre le

doute; une rencontre si rare ne peut avoir lieu qu’au plus près de la

certitude. Nous devons être tranquilles: il fait soleil, s’ils le

proclament à la fois.

D’autres parleront exactement et profondément d’une œuvre si puissante

et si fine. D’autres encore exposeront ce que fut l’homme qui la conçut

et la porta jusqu’à la gloire; moi, je n’ai fait que l’entrevoir, il y a

bien des années. Je ne puis proposer ici qu’une opinion sans force, et

presque indigne d’être écrite. Ce ne soit qu’un hommage, une fleur

périssable sur une tombe qui restera.

*

* *

Tout genre littéraire naissant de quelque usage particulier du discours,

le roman sait abuser du pouvoir immédiat et significatif de la parole,

pour nous communiquer une ou plusieurs «vies» imaginaires, dont il

institue les personnages, fixe le temps et le lieu, énonce les

incidents, qu’il enchaîne par une ombre de causalité plus ou moins

suffisante.

Tandis que le poème met en jeu directement notre organisme, et a pour

limite le chant, qui est un exercice de liaison exacte et suivie entre

l’ouïe, la forme de la voix, et l’expression articulée,--le roman veut

exciter et soutenir en nous cette attente générale et irrégulière, qui

est notre attente des événements réels: l’art du conteur imite leur

bizarre déduction, ou leurs séquences ordinaires. Et tandis que le monde

du poème est essentiellement fermé et complet en lui-même, étant le

système pur des ornements et des chances du langage, l’univers du roman,

même du fantastique, se relie au monde réel, comme le trompe-l’œil se

raccorde aux choses tangibles parmi lesquelles un spectateur va et

vient.

L’apparence de «vie» et de «vérité», qui est l’objet des calculs et des

ambitions du romancier, tient à l’introduction incessante

d’_observations_,--c’est-à-dire d’éléments reconnaissables, qu’il

incorpore à son dessein. Une trame de détails véritables et arbitraires

raccorde l’existence réelle du lecteur aux feintes existences des

personnages; d’où ces simulacres prennent assez souvent d’étranges

puissances de vie qui les rendent comparables, dans nos pensées, aux

personnes authentiques. Nous leur prêtons, sans le savoir, tous les

humains qui sont en nous, car notre faculté de vivre implique celle de

faire vivre. Tant nous leur prêtons, tant vaut l’œuvre.

Il ne doit point y avoir de différences essentielles entre le roman et

le récit naturel des choses que nous avons vues et entendues. Ni

rythmes, ni symétries, ni figures, ni formes, ni même de composition

déterminée ne lui sont imposés. Une seule loi, mais sous peine de la

mort: il faut,--et d’ailleurs, il suffit,--que la suite nous entraîne,

et même nous _aspire_, vers une fin,--qui peut être l’illusion d’avoir

vécu violemment ou profondément une aventure, ou bien celle de la

connaissance précise d’individus inventés. Il est remarquable,--on le

montrerait aisément par l’exemple des romans populaires,--qu’un ensemble

d’indications toutes insignifiantes, et comme nulles une à une

(puisqu’on peut les transformer, une à une, en d’autres d’égale

facilité), produise l’intérêt passionné et l’effet de la vie.--Il n’en

faut rien conclure contre le roman; mais tout au plus accuser quelque

peu la vie, qui se trouve une somme parfaitement réelle de choses dont

les unes sont vaines, et les autres, imaginaires...

Le roman peut donc admettre tout ce qu’appelle et admet chaque

développement ordonné de notre mémoire, quand elle reprend et commente

un temps que nous avons vécu: non seulement portraits, paysages, et ce

qu’on nomme «psychologie», mais encore toute sorte de pensées, allusions

à toutes les connaissances. Il peut agiter, compulser tout l’esprit.

C’est en quoi le roman se rapproche formellement du rêve; on peut les

définir l’un et l’autre, par la considération de cette curieuse

propriété: _que tous leurs écarts leur appartiennent_.

Mais l’on associe généralement les poèmes avec les songes, et ce me

semble légèrement pensé.

Au contraire des poèmes, un roman peut être _résumé_, c’est-à-dire

_raconté_ lui-même; il supporte qu’on en déduise une figure semblable;

il contient donc toute une part qui peut, à volonté, devenir implicite.

Il peut aussi être _traduit_, sans perte du principal. Il peut être

_développé_ intérieurement ou _prolongé_ à l’infini, comme il peut être

lu en plusieurs séances... Il n’y a d’autres bornes à sa durée et à sa

diversité, que celles mêmes des loisirs et des forces de son lecteur;

toutes les restrictions qu’on peut lui imposer ne procèdent pas de son

essence, mais seulement des intentions et des décisions particulières de

l’écrivain.

*

* *

Proust a tiré un parti extraordinaire de ces conditions si simples et si

larges. Il n’a pas saisi la «vie» par l’action même; il l’a rejointe, et

comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image

trouvait si aisément dans la propre substance de l’auteur. Il donnait

des racines infinies à tous les germes d’analyse que les circonstances

de sa vie avaient semés dans sa durée. L’intérêt de ses ouvrages réside

dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l’on veut; sa vitalité

ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte, de l’_illusion

acquise_; elle tient à ce qu’on pourrait nommer l’_activité propre_ du

tissu même de son texte.

Proust divise,--et nous donne la sensation de pouvoir diviser

indéfiniment,--ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.

Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un

_infini en puissance_, qui n’est que la propriété de tous nos souvenirs

de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et

satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette

propriété d’imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits

intimement d’une chose qui se fait; et qui se fait aux dépens du

possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement

inépuisables,--nous qui ne pouvons nous arrêter en nous-mêmes, sans

subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l’une à

l’autre, ou bien se développer l’une dans l’autre, ouvrant une

perspective de parenthèses... L’âme ne peut sans cesse qu’elle ne crée,

et qu’elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant

d’autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des

théories, commence des poèmes... Tout ce que l’on perd, ou que l’on

croit perdre, mais tout ce que l’on peut espérer de soi, ce trésor de

toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu’il

est,--c’est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le _Temps

perdu_. Personne, ou presque personne, n’en avait jusqu’à lui

délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son

être; c’est à quoi il l’a consumé.

Proust sut accommoder les puissances d’une vie intérieure singulièrement

riche et curieusement travaillée, à l’expression d’une petite société

qui veut être, et qui doit être, _superficielle_. Par son acte, l’image

d’une société superficielle est une œuvre profonde.

Tant d’esprit devait-il s’y employer? L’objet valait-il tant de soins,

et une attention si soutenue?--Ceci est très digne d’examen.

Ce qui soi-même se nomme le «Monde» n’est composé que de personnages

symboliques. Nul n’y figure qu’au titre de quelque abstraction. Il faut

bien que tous les pouvoirs se rencontrent; que l’_argent_, quelque part,

cause avec la _beauté_; que la _politique_ s’apprivoise avec

l’_élégance_; que les _lettres_ et la _naissance_ se conviennent et se

donnent le thé. Sitôt qu’une puissance nouvelle se fait reconnaître, il

ne se passe pas un temps infini que ses représentants n’apparaissent

dans les réunions du «monde»; et le mouvement de l’histoire se résume

assez bien dans l’accession successive des espèces sociales aux salons,

aux chasses, aux mariages et aux funérailles de la tribu suprême d’une

nation.

Toutes ces abstractions dont je parlais, ayant pour suppôts des

individus qui sont ce qu’ils sont, il en résulte des contrastes et des

complications qui ne s’observent que sur ce petit théâtre. Comme le

billet de banque n’est, d’autre part, qu’une feuille de papier, ainsi le

personnage du monde compose une sorte de valeur fiduciaire avec une

substance vivante. Cette combinaison est merveilleusement propice aux

desseins d’un subtil auteur de romans.

Il ne faut pas oublier que nos plus grands écrivains n’ont presque

jamais considéré que la Cour. Ils ne tiraient de la Ville que des

comédies, et de la campagne que des fables. Mais le très grand art,

l’art des figures simplifiées, et des types les plus purs, entités qui

permettent le développement symétrique, et comme musical, des

conséquences d’une situation bien isolée, est lié à l’existence d’un

milieu conventionnel, où se parle un langage orné de voiles et pourvu de

limites, où le _paraître_ commande l’_être_, et le tient noblement dans

une contrainte qui change toute la vie en exercice de présence de

l’esprit...

*

* *

Le «monde» d’aujourd’hui n’est pas si clairement ordonné que l’était

cette Cour de jadis. Il n’en mérite pas moins,--et sans doute par un

certain désordre, et par d’intéressantes contradictions qui s’y

remarquent,--que l’inventeur de Charlus et des Guermantes y ait pris ses

figures et ses prétextes,--dont quelques-uns fort délicats. Mais dans

ses profondeurs personnelles, Marcel Proust a cherché la métaphysique

dont aucun monde ne se passe.

Quant à ses moyens, ils se rattachent sans conteste à notre tradition la

plus admirable. On trouve quelquefois que ses ouvrages ne sont pas d’une

lecture bien aisée. Mais je ne cesse de répondre qu’il faut bénir les

auteurs difficiles de notre temps. S’ils se forment quelques lecteurs,

ce n’est pas seulement pour leur usage. Ils les rendent du même coup à

Montaigne, à Descartes, à Bossuet, et à quelques autres qui valent

peut-être encore d’être lus. Tous ces grands hommes parlent

abstraitement; ils raisonnent; ils approfondissent; ils dessinent d’une

seule phrase tout le corps d’une pensée achevée. Ils ne craignent pas le

lecteur, ils ne mesurent pas leur peine, ni la sienne. Encore un peu de

temps, et nous ne les comprendrons plus.

Variété I · 第 19 / 23 题