Le cabinet du procureur du roi.
Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
Mme Danglars dans son excursion matinale.
Nous avons dit qu'à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux
et était sortie en voiture.
Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.
Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement,
comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.
Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa
course, la rue du Harlay.
À peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir
très épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la
prunelle étincelante de son oeil.
Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars
s'élançant vers l'escalier, qu'elle franchit légèrement, arriva bientôt
à la salle des Pas-Perdus.
Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairés au
Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée
que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.
Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme
Danglars n'eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu'elle parut,
un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n'était point la
personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et,
sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au
cabinet de M. de Villefort.
Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte:
il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles:
«Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui
s'éloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.
Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait être ni vu ni
entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:
«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»
Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le coeur lui
battait si fortement qu'elle se sentait près de suffoquer.
«Voilà, dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour et en faisant
décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce
bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous
retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.
--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier
appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible
pour moi que pour vous.»
Villefort sourit amèrement.
«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt
qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!
--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas?
ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont
passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour
honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison
pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
menaçant.»
Villefort secoua la tête et poussa un soupir.
«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le
fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé.
--Vous? dit Mme Danglars étonnée.
--Oui, moi.
--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la
situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une
fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l'instant même, ont été
tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà
du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que
l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour
soutien, à nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille
pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l'avoue, en me
reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est
bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous à craindre de
tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
scandale anoblit?
--Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si
mon front est sévère c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon
coeur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a
reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce
soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la
rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et
autour de moi; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à
briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou
involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on
veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des
mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous
la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise
dans un moment d'exaltation, de crainte et de délire, on voit qu'on
aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon
d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos
yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au
lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de
vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont
presque toujours le crime des autres.
--En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j'ai
commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j'en ai reçu hier la
sévère punition.
--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour
votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
cependant....
--Eh bien?
--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
car vous n'êtes pas encore au bout.
--Mon Dieu! s'écria Mme Danglars effrayée, qu'y a-t-il donc encore?
--Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
certainement... sanglant peut-être!...»
La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de
son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
mourut dans sa gorge.
«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? s'écria Villefort;
comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs où il dormait,
est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos
fronts?
--Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!
--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de
hasard!
--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de
Monte-Cristo a acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a
fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce
malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente
créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à
qui j'ai donné bien des larmes. Ah! tout mon coeur a volé au-devant du
comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des
fleurs.
--Eh bien, non, madame; et voilà ce que j'avais de terrible à vous dire,
répondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dépouille
trouvée sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré; non, il
ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!
--Que voulez-vous dire? s'écria Mme Danglars toute frémissante.
--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que
sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.
--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée,
indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! répéta-t-elle
encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.
--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
fois non!...
--Mais ce n'est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant,
monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?
--C'est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me
plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part
sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.
--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous écoute.
--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez
expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance.
L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
nous le crûmes mort.»
Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s'élancer
de sa chaise.
Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains comme pour implorer son
attention.
«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
l'enfouis à la hâte. J'achevais à peine de le couvrir de terre, que le
bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit à la gorge....
Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n'oublierai jamais votre
sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu'au
bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de
moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois
mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la
vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent
de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône,
puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je
descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles, je repris ma litière et continuai
mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous
étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de
Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.
«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue?
Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d'enfant qui, chaque
nuit, dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait
au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à
peine de retour à Paris, je m'informai; la maison n'avait pas été
habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée
pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand
désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui
appartenait au père et à la mère de ma femme; j'offris un dédommagement
pour qu'on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse
donné dix mille, j'en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je
fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette
cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
que j'en étais sorti, n'était entré dans la maison.
«Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans la chambre rouge
et j'attendis la nuit.
«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.
«Ce Corse qui m'avait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nîmes à
Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé,
m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait
en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous
ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
que je n'étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent
qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces
de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel; il n'y aurait
toujours que trop de réalité dans mon souvenir.
«C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que
j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais.
«La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière
dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les
portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière
moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon
coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis
s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne.
Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être
ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.
«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais
lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que
nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un
anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres,
je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande
de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus
près de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.
«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis
l'escalier marche à marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre,
c'était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la
rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.
«J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche
était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au
milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon
chemin.
«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et
les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.
«L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif
je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir
apparaître à travers les branches la figure du Corse.
«J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai
les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait
le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait
son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.
«J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà
remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour
creuser la fosse.
«L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et,
l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher.
Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident
que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre.
«J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un
an!
«Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche;
rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le
premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je
regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient
frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches
dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais
la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je
m'appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel
destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À
ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai
en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le
trou: rien! toujours rien! le coffret n'y était pas.
--Le coffret n'y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par
l'épouvante.
--Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort;
non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant déterré
le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer,
l'avait emporté; puis s'apercevant de son erreur, avait fait à son tour
un trou et l'y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu'il
n'avait point pris tant de précautions, et l'avait purement et
simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me
fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
la chambre et j'attendis.
--Oh! mon Dieu!
--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le
massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant
l'obscurité. J'avais retourné la terre sur une superficie de plus de
vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j'avais
fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.
«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que
j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur
le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette
nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le coeur
serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun
espoir.
--Oh! s'écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.
--Je l'espérai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur;
cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet
homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.
--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.
--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un
cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l'on fait sa
déposition. Or, rien de tout cela n'était arrivé.
--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.
--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
effrayant pour nous: il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que
l'assassin l'a sauvé.»
Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
Villefort:
«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant,
monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l'avez
enterré! ah!...»
Mme Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du
roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et
presque menaçante.
«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose»,
répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet
homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de
la folie.
«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'écria la baronne, retombant sur
sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l'orage maternel
qui s'amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
terreur qu'il éprouvait lui-même.
«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son
tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus
basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit,
quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un
enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret c'est lui qui l'a.
--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.
Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.
«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.
--Oh! que je l'ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que
de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un
million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai
pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un
enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'apercevant qu'il était
vivant encore, l'avait-il jeté dans la rivière.
--Oh! impossible! s'écria Mme Danglars; on assassine un homme par
vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!
--Peut-être, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés.
--Oh! oui, oui! s'écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!
--Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20
septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé
d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette
moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre
H.
--C'est cela, c'est cela! s'écria Mme Danglars, tout mon linge était
marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine.
Merci, mon Dieu! mon enfant n'était pas mort!
--Non, il n'était pas mort!
--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»
Villefort haussa les épaules.
«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
mois environ, était venue réclamer l'enfant avec l'autre moitié de la
serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
exige, et on le lui avait remis.
--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.
--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint
une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
d'adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces
jusqu'à Châlons; à Châlons, on les a perdues.
--Perdues?
--Oui, perdues; perdues à jamais.»
Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri
pour chaque circonstance.
«Et c'est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?
--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cessé de chercher, de
m'enquérir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai
donné quelque relâche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus
de persévérance et d'acharnement que jamais; et je réussirai,
voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la
peur.
--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.
--Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort,
puisqu'elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué
les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?
--Non.
--Mais l'avez-vous examiné profondément parfois?
--Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m'a frappée
seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a
rien touché, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.
--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce
que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touché à rien; j'aurais
cru qu'il voulait nous empoisonner.
--Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.
--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voilà
pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous
parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde,
mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là ses yeux sur la
baronne, vous n'avez parlé de notre liaison à personne?
--Jamais, à personne.
--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à
personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n'est-ce
pas?
--Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant;
jamais! je vous le jure.
--Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans
la matinée? vous ne faites pas de journal?
--Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je
l'oublie.
--Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?
--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»
Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de
Villefort.
«C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine.
--Eh bien? demanda la baronne.
--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste à faire, reprit Villefort.
Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo,
d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
qu'on déterre dans son jardin.»
Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le
comte s'il eût pu les entendre.
Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la
reconduisit avec respect jusqu'à la porte.
Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
l'attendant, dormait paisiblement sur son siège.