Comme on le mentionne d'autre part, le musée de la ville de Paris, au
Petit Palais des Champs-Elysées, vient de s'enrichir d'une importante
collection d'oeuvres de Ziem; il convient d'ajouter que, cette bonne
fortune, il la doit à la libéralité du maître. De pareils cadeaux sont
le plus souvent posthumes; en effet, pour les offrir de son vivant, il
faut que le donateur ait pleine conscience de la consécration de sa
renommée avant le verdict définitif de la postérité. Or, tel est, sans
conteste, le cas du peintre des splendeurs lumineuses de Venise.
[Illustration: Le peintre Ziem dans son jardin.]
[Illustration: Dans son atelier.]
Mû par un sentiment de respectueuse curiosité, j'ai ambitionné l'honneur
d'être admis en présence de ce notoire contemporain. Des gens soi-disant
avertis m'avaient objecté la témérité de mon dessein: «Ziem,
assuraient-ils, est un original peu sociable; depuis des années il mène
une existence d'ermite au fond de sa retraite de Montmartre et l'on
n'entre pas chez lui comme au proche Moulin de la Galette.» Baste!
pensai-je, risquons toujours l'aventure!
Donc, me voici devant le numéro 72 de la rue Lepic, tirant timidement le
fil de fer qui sert de cordon de sonnette. Certes, la maison est
d'aspect peu engageant: un cube massif de briques rouges, aux baroques
adjonctions parasitaires, aux étroites fenêtres, la plupart masquées
d'auvents, une porte de prison. Ouverture préalable d'un judas,
pourparlers, entre-bâillement de l'huis, introduction. Dès l'entrée du
jardin foisonnant de folles verdures, le pied se heurte à un sarcophage
de pierre et à des fragments de sculpture antique, tandis que la tête
s'incline instinctivement sous la menace illusoire d'un énorme crocodile
empaillé pendu au toit. Cela sent déjà l'alchimie, la sorcellerie; que
sera-ce quand on pénétrera dans les ténèbres de l'«antre» mystérieux?
Mais un octogénaire de belle prestance, d'une verdeur extraordinaire,
paraît sur le seuil, et la légende s'évanouit. Le sorcier se contente
d'être un magicien de la palette; le prétendu misanthrope rébarbatif est
un homme d'un accueil avenant, prêt à faire au visiteur, avec une
exquise courtoisie, les honneurs de ses deux ateliers, de son
«capharnaüm», étrange pêle-mêle d'oripeaux fanés, de bibelots précieux,
de bouquins rares, où se complaît son recueillement. Causeur disert, le
maître parle d'une voix très douce: un susurrement musical, où revient
souvent le mot «superbe», qualifiant les réalités pittoresques, sujets
de son enthousiasme, et que l'auditeur, lui, applique aux tableaux
qu'elles ont inspirés à son prestigieux pinceau. Et enfin, soulignée
d'un geste large vers une esquisse toute nouvelle, une phrase ayant
l'éloquente concision d'une devise lapidaire: «Travailler jusqu'au
bout!...»
Deux heures après, je sortais de la sombre maison, foyer de radieuse
lumière, emportant la certitude d'avoir approché et entendu non
seulement un incomparable virtuose, mais encore un très grand artiste.