LE PREMIER MILLION DE LA LOTERIE DE LA PRESSE

Le premier tirage de la grande loterie autorisée au profit des caisses

de retraite des Associations de la Presse fut un des notables événements

de la semaine.

Le Crédit Foncier étant l'organisateur de la loterie, l'opération eut

lieu à l'hôtel de la rue des Capucines, siège de cet établissement

financier. A neuf heures précises, on ouvrait au public matinal, déjà

rassemblé dans la cour, les portes du hall situé à droite du

rez-de-chaussée. Une salle assez vaste, bien éclairée; au fond, une

longue table recouverte d'un tapis vert; devant cette table, les roues

de la Fortune,--car, pour la circonstance, elle en avait deux, de

diamètres inégaux, contenant, l'une 100 numéros de série, l'autre les

15.000 numéros dont chacune des séries se compose.

Bientôt prenaient place au bureau, sous la présidence de M. Morel,

gouverneur du Crédit Foncier: MM. Olagnier, administrateur; Touchard,

secrétaire général; Leblanc, censeur, et M. Alfred Mézières, de

l'Académie française, sénateur, président de l'Association des

journalistes parisiens. Après les formalités et vérifications

préliminaires d'usage, des employés de l'administration mirent les roues

en mouvement; la tâche d'en extraire les étuis était confiée, suivant la

tradition, à deux jeunes pupilles de l'Assistance publique. Au milieu

d'un silence solennel, où l'attention se mêlait d'anxiété, on entendit

proclamer le numéro 2.174 (série 77), gros lot de _un million_.

Dès ce moment, curiosité naturelle et phénomène d'altruisme impulsif,

chez les assistants, l'amertume de la déception, vite oubliée, faisait

place à une préoccupation unique, obsédante, qui, tout à l'heure, au

dehors, allait s'emparer des acheteurs de listes et même des gens

n'ayant pas pris de billet: quel était l'heureux gagnant du gros lot?

La Fortune, on ne tarda pas à l'apprendre, avait favorisé Mme Hofer,

cantinière au 28e dragons, en garnison à Sedan, laquelle avait pris

trois billets--et qui, déjà, n'était pas sans une certaine fortune. Née

à Coulanges, en Lorraine, mais élevée à Paris--où elle va revenir--Mme

Hofer, dont nous donnons le portrait, est une accorte brune de

trente-huit ans, veuve depuis un an, sans enfants. Devenue millionnaire

du jour au lendemain, ce coup du sort ne paraît pas lui avoir tourné la

tête, qu'elle a solide, et, douée d'un bon coeur, elle projette, tout en

vivant désormais de ses rentes, de faire du bien autour d'elle. Son

premier acte de largesse, est-il besoin de le dire, a été de régaler son

régiment.

[La salle de la manufacture de Sèvres. AU PALAIS DES BEAUX-ARTS DE LA

VILLE DE PARIS.]

L'Illustration, No. 3258, 5 Août 1905 · 第 8 / 29 题