Une autre partie des mêmes plaines.
_Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent_ LE ROI
ÉDOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, _et des troupes conduisant_ LA REINE
MARGUERITE, OXFORD ET SOMERSET _prisonniers_.
LE ROI ÉDOUARD.--Enfin nous voilà au terme de ces tumultueux démêlés.
Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ au château de Hammes. Pour Somerset,
qu'on tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène; je ne veux
rien entendre.
OXFORD.--Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes paroles.
SOMERSET.--Ni moi; je me soumets à mon sort avec résignation.
(Les gardes emmènent Oxford et Somerset.)
MARGUERITE.--Nous nous quittons tristement dans ce monde agité, pour
nous rejoindre plus heureux dans les joies de Jérusalem.
LE ROI ÉDOUARD.--A-t-on publié qu'on promet à celui qui trouvera Édouard
une riche récompense, et au prince la vie sauve?
GLOCESTER.--Oui, et voilà le jeune Édouard qui arrive.
(Entrent des soldats amenant le prince Édouard.)
LE ROI ÉDOUARD.--Faites approcher ce brave: je veux l'entendre.--Quoi!
qui aurait pensé qu'une si jeune épine voulût déjà piquer? Édouard,
quelle satisfaction peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre
moi, pour avoir excité mes sujets à la révolte, et pour toute la peine
que tu m'as donnée?
LE PRINCE.--Parle en sujet, superbe et ambitieux York! Suppose que tu
entends la voix de mon père: descends du trône, et quand j'y serai
assis, tombe à mes pieds, pour répondre toi-même, traître, aux questions
que tu viens de me faire.
MARGUERITE.--Ah! que ton père n'a-t-il eu ton courage!...
GLOCESTER.--Afin que tu continuasses de porter la jupe et que tu ne
prisses pas le haut-de-chausses dans la maison de Lancastre.
LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'Ésope garde ses contes pour une veillée d'hiver:
ses grossiers quolibets ne sont point ici de saison.
GLOCESTER.--Par le ciel, morveux, cette parole t'attirera malheur.
MARGUERITE.--Oh! oui, tu ne naquis que pour le malheur des hommes.
GLOCESTER.--Pour Dieu, qu'on nous délivre de cette captive insolente.
LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'on nous délivre plutôt de cet insolent bossu.
LE ROI ÉDOUARD.--Paix, enfant mutin, ou je saurai enchaîner votre
langue.
CLARENCE.--Jeune mal appris, ton audace va trop loin.
LE PRINCE ÉDOUARD.--Je connais mon devoir: vous tous vous manquez au
vôtre. Lascif Édouard, et toi, parjure Clarence, et toi, difforme Dick,
je vous déclare à tous que je suis votre supérieur, traîtres que vous
êtes.--Et toi, tu usurpes les droits de mon père et les miens.
LE ROI ÉDOUARD _lui donne un coup d'épée_.--Prends cela, vivant portrait
de cette femme criarde[15].
[Note 15: Édouard le frappa de son gantelet; alors les autres se
jetèrent sur lui et le massacrèrent.]
GLOCESTER _lui donne un coup d'épée_.--Tu as de la peine à mourir;
prends cela pour finir ton agonie.
CLARENCE _lui donne un coup d'épée_.--Et voilà pour m'avoir insulté du
nom de parjure.
MARGUERITE.--Oh! tuez-moi aussi.
GLOCESTER, _allant pour la tuer_.--Vraiment je le veux bien.
LE ROI ÉDOUARD.--Arrête, Richard, arrête; nous n'en avons que trop fait.
GLOCESTER.--Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir l'univers de ses
discours.
LE ROI ÉDOUARD.--Elle s'évanouit; voyez à la faire revenir.
GLOCESTER, _bas à Clarence_.--Clarence, excuse mon absence auprès du roi
mon frère: je cours à Londres pour une affaire importante; avant que
vous y soyez rentrés, comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.
CLARENCE.--Quoi donc? quoi donc?
GLOCESTER.--La tour! la Tour!
(Il sort.)
MARGUERITE.--O Ned! Ned! parle à ta mère, mon fils.--Tu ne peux
parler?--O traîtres! ô assassins! Non, les meurtriers de César n'ont pas
versé le sang, ils n'ont pas commis de crime, ils n'ont mérité aucun
blâme, si l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était un
homme, et lui pour ainsi dire un enfant! et jamais les hommes n'ont
déchargé leur furie sur un enfant. Quel nom plus odieux que celui de
meurtrier pourrais-je trouver à vous donner? Non, non, mon coeur va se
briser si je parle.--Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise, bouchers
infâmes, sanguinaires cannibales! Quelle aimable fleur vous avez
moissonnée avant le temps! Vous n'avez point d'enfants, bouchers que
vous êtes; si vous en aviez, leur souvenir eût éveillé en vous la pitié.
Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le verrez ainsi
massacrer dans sa jeunesse! Ah! bourreaux, qui avez immolé cet aimable
et jeune prince!...
LE ROI ÉDOUARD.--Emmenez-la, allez, emmenez-la de force.
MARGUERITE.--Non, que je ne m'éloigne jamais de cette place; tuez-moi
ici: tire ton épée; je te pardonne ma mort. Quoi! tu me refuses?...
Clarence, que ce soit donc toi...
CLARENCE.--Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si grand service.
MARGUERITE.--Bon Clarence, tue-moi; cher Clarence, je t'en conjure.
CLARENCE.--Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je n'en ferais rien?
MARGUERITE.--Oui, mais tu es si accoutumé à être parjure! Ton premier
parjure était un crime; celui-ci serait une charité. Quoi! tu ne le veux
pas? Où est ce boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu
donc?--Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton oeuvre de miséricorde; tu ne
refusas jamais celui qui te demanda du sang.
LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle s'en aille! Je vous l'ordonne! Emmenez-la
d'ici.
MARGUERITE.--Puisse-t-il, à vous et aux vôtres, vous en arriver autant
qu'à ce prince!
(On l'entraîne de force.)
LE ROI ÉDOUARD.--Où donc est allé Richard?
GEORGE.--A Londres en toute hâte; et je conjecture qu'il est allé faire
un souper sanglant à la Tour.
LE ROI ÉDOUARD.--Il ne perd pas de temps quand une idée lui vient en
tête.--Allons, mettons-nous en marche. Licenciez les hommes de basse
condition avec des remercîments et leur paye; et rendons-nous à Londres
pour savoir des nouvelles de notre aimable reine: j'espère qu'à l'heure
qu'il est, elle m'a donné un fils.