Une pièce dans la Tour.
_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, WARWICK, SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND,
OXFORD, MONTAIGU, LE LIEUTENANT _de suite_.
LE ROI.--Monsieur le lieutenant, à présent que Dieu et mes amis ont
renversé Édouard du trône d'Angleterre, et changé mon esclavage en
liberté, mes craintes en espérance, et mes chagrins en joie, quels
honoraires te devons-nous en sortant de cette prison?
LE LIEUTENANT.--Les sujets n'ont rien à exiger de leurs souverains: mais
si mon humble prière peut être exaucée, je demande mon pardon à Votre
Majesté.
LE ROI.--Et de quoi donc, lieutenant? De m'avoir si bien traité? Sois
sûr que je reconnaîtrai tes bons procédés, qui m'ont fait trouver du
plaisir dans ma prison; oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître
en eux-mêmes les oiseaux mis en cage, lorsque après tant de pensées
mélancoliques les chants qui les amusaient dans leur ménage leur font
enfin oublier tout à fait la perte de leur liberté. Mais après Dieu,
c'est toi, Warwick, qui me délivres; c'est donc principalement à Dieu et
à toi que s'adresse ma reconnaissance. Il a été l'auteur, et toi
l'instrument. Aussi, pour triompher désormais de la malignité de ma
fortune, en vivant dans une situation modeste où elle ne puisse me
blesser; et afin que le peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas
la victime de mon étoile ennemie, Warwick, quoique ma tête porte encore
la couronne, je te résigne ici mon administration; car tu es heureux
dans toutes tes oeuvres.
WARWICK.--Votre Grâce fut toujours renommée pour sa vertu; et
aujourd'hui elle se montre sage autant que vertueuse, en reconnaissant
et cherchant à éviter la malice de la Fortune: car il est peu d'hommes
qui sachent gouverner prudemment leur étoile! Cependant il est un point,
où vous me permettrez de ne pas vous approuver: c'est de me choisir
lorsque vous avez Clarence près de vous.
GEORGE.--Non, Warwick, tu es digne du commandement: toi à qui le Ciel à
ta naissance adjugea un rameau d'olivier et une couronne de laurier,
donnant à présumer que tu seras toujours également heureux dans la paix
et dans la guerre: ainsi je te le cède de mon libre consentement.
WARWICK.--Et je ne veux choisir que Clarence pour protecteur.
LE ROI.--Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous deux la main. A
présent, unissez vos mains, et avec elles vos coeurs, et que nulle
dissension ne trouble le gouvernement. Je vous fais tous deux
protecteurs de ce pays: tandis que moi, je mènerai une vie retirée, et
consacrerai mes derniers jours à la dévotion, occupé à combattre le
péché, et à louer mon créateur.
WARWICK.--Que répond Clarence à la volonté de son souverain?
GEORGE.--Qu'il donne son consentement, si Warwick donne le sien; car je
me repose sur ta fortune.
WARWICK.--Allons, c'est à regret; mais enfin j'y souscris: nous
marcherons l'un à côté de l'autre comme l'ombre double de la personne de
Henri, et nous le remplacerons; j'entends en supportant, à sa place, le
fardeau du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et du repos. A
présent, Clarence, il n'est rien de plus pressant que de faire déclarer,
sans délai, Édouard traître, et de confisquer tous ses domaines et tous
ses biens.
GEORGE.--Je ne vois pas autre chose à faire de plus, que de régler sa
succession...
WARWICK.--Oui, et Clarence ne manquera pas d'y avoir sa part.
LE ROI.--Mais je vous prie (car je ne commande plus), mettez avant vos
plus importantes affaires, le soin d'envoyer vers Marguerite, votre
reine, et mon fils Édouard, pour les faire revenir promptement de
France; car jusqu'à ce que je les voie, le sentiment de joie que me
donne ma liberté est à moitié détruit par les inquiétudes de la crainte.
GEORGE.--Cela va être fait, mon souverain, avec la plus grande célérité.
LE ROI.--Milord de Somerset, quel est ce jeune homme à qui vous
paraissez prendre un si tendre intérêt?
SOMERSET.--Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de Richmond.
LE ROI.--Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (_Il pose sa main sur
la tête du jeune homme._) Si une puissance cachée découvre la vérité à
mes prophétiques pensées, ce joli enfant fera le bonheur de notre
patrie. Ses regards sont pleins d'une paisible majesté; la nature forma
son front pour porter une couronne, sa main pour tenir un sceptre, et
lui, pour la prospérité d'un trône royal. Qu'il vous soit précieux,
milords; car il est destiné à vous faire plus de bien que je ne vous ai
causé de maux[14].
[Note 14: Il fut roi sous le nom de Henri VII, après l'extinction
des maisons d'York et de Lancastre; il était fils d'Edmond, comte de
Richmond, demi-frère de Henri VI, par sa mère, Catherine de France, qui
après la mort de Henri V, avait épousé Owen Tudor, père d'Edmond.]
(Entre un messager.)
WARWICK.--Quelles nouvelles, mon ami?
LE MESSAGER.--Qu'Édouard s'est échappé de chez votre frère, qui a su
depuis qu'il s'était rendu en Bourgogne.
WARWICK.--Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il échappé?
LE MESSAGER.--Il a été enlevé par Richard, duc de Glocester, et le lord
Hastings, qui l'attendaient placés en embuscade sur le bord de la forêt,
et l'ont tiré des mains des chasseurs de l'évêque; car la chasse était
son exercice journalier.
WARWICK.--Mon frère a mis trop de négligence dans le soin dont il était
chargé. Mais allons, mon souverain, nous prémunir de remèdes contre tous
les maux qui pourraient survenir.
(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieutenant et sa suite.)
SOMERSET.--Milord, je n'aime point cette évasion d'Édouard; car, il n'en
faut pas douter, la Bourgogne lui donnera des secours, et nous allons de
nouveau avoir la guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont
Henri vient de nous présager l'accomplissement a rempli mon coeur de
joie par les espérances qu'elle me fait naître sur ce jeune Richmond, le
coeur me dit également que dans ces démêlés il peut arriver beaucoup de
choses funestes pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prévenir
le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne jusqu'à ce que
les orages de cette guerre civile soient dissipés.
OXFORD.--Votre avis est sage; car si Édouard remonte sur le trône, il y
a tout lieu de craindre que Richmond ne tombe avec le reste.
SOMERSET.--Cela ne saurait manquer; il va donc partir pour la Bretagne:
n'y perdons pas de temps.
(Ils sortent.)