SCÈNE II

A Londres, un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI ÉDOUARD, RICHARD, DUC DE GLOCESTER, CLARENCE ET LADY

GREY.

LE ROI ÉDOUARD.--Mon frère Glocester, le mari de cette dame, sir John

Grey, a été tué à la bataille de Saint-Albans. Ses terres ont ensuite

été confisquées par le vainqueur. La demande de sa veuve aujourd'hui,

c'est de rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons en bonne

justice les lui refuser, car c'est pour la querelle de la maison

d'York[9] que ce brave gentilhomme a perdu la vie.

[Note 9: Ce fut au contraire pour la cause de la maison de Lancastre

que sir John Grey combattit à la seconde bataille de Saint-Albans, où il

fut tué. Ses biens avaient été saisis par Édouard lui-même, après la

bataille de Towton. Ce fait est rapporté conformément à l'histoire dans

_Richard III_.]

GLOCESTER.--Votre Grandeur fera très-bien de lui accorder sa requête: il

serait honteux de la refuser.

LE ROI ÉDOUARD.--Oui, honteux.--Mais cependant je veux différer encore

un moment.

GLOCESTER, _à part, à Clarence_.--Oui: en est-il ainsi? Je vois que la

dame aura quelque chose à accorder avant que le roi lui accorde son

humble demande.

CLARENCE, _à part_.--Il n'est pas novice; comme il sait prendre le vent!

GLOCESTER, _à part_.--Silence!

LE ROI ÉDOUARD.--Veuve, nous examinerons votre requête. Revenez dans

quelque temps savoir nos intentions.

LADY GREY.--Très-gracieux seigneur, je ne puis supporter de délais:

qu'il plaise à Votre Majesté de me donner à présent sa décision; et,

quel que puisse être votre bon plaisir, je m'en contenterai.

GLOCESTER, _à part_.--Vraiment, veuve? je vous garantis bien que vous

aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira vous plaît

aussi.--Combattez plus serré, ou, sur ma parole, vous attraperez quelque

coup.

CLARENCE, _à part_.--Je ne crains rien pour elle, à moins d'une chute.

GLOCESTER, _à part_.--Dieu l'en préserve! car il prendrait son avantage.

LE ROI ÉDOUARD.--Dis-moi, veuve, combien as-tu d'enfants?

CLARENCE, _à part_.--Je crois qu'il a intention de lui demander un

enfant.

GLOCESTER, _à part_.--Allons donc; je veux être fustigé s'il ne lui en

donne plutôt deux.

LADY GREY.--Trois, mon gracieux seigneur.

GLOCESTER, _à part._--Vous en aurez quatre, si vous voulez vous laisser

gouverner par lui.

LE ROI ÉDOUARD.--Ce serait pitié qu'ils perdissent le patrimoine de leur

père.

LADY GREY.--Laissez-vous donc attendrir, auguste souverain, et

accordez-moi cette grâce.

LE ROI ÉDOUARD.--Lords, retirez-vous à l'écart: je veux éprouver le

jugement de cette veuve.

GLOCESTER.--Libre à vous; car vous en aurez toute liberté jusqu'à ce que

la jeunesse prenne la liberté de vous quitter, et ne vous laisse plus

que la liberté des béquilles.

LE ROI ÉDOUARD.--A présent, dites-moi, madame, aimez-vous vos enfants?

LADY GREY.--Oui; aussi chèrement que moi-même.

LE ROI ÉDOUARD.--Et ne feriez-vous pas beaucoup pour leur bien?

LADY GREY.--Pour leur bien, je saurais supporter quelque mal.

LE ROI ÉDOUARD.--Travaillez donc; regagnez les terres de votre mari pour

le bien de vos enfants.

LADY GREY.--C'est pour cela que je suis venue trouver Votre Majesté.

LE ROI ÉDOUARD.--Je vous dirai le moyen de rentrer dans la possession de

ces biens.

LADY GREY.--Ce sera m'attacher pour toujours au service de Votre

Majesté.

LE ROI ÉDOUARD.--Et quel genre de service puis-je attendre de toi si je

te les donne?

LADY GREY.--Tout ce que vous commanderez, et qui sera en mon pouvoir.

LE ROI ÉDOUARD.--Vous allez faire des objections à ce que je vais vous

proposer.

LADY GREY.--Non, mon gracieux seigneur, à moins que la chose ne me soit

impossible.

LE ROI ÉDOUARD.--Tu en feras, quoique tu puisses faire ce que j'ai envie

de te demander.

LADY GREY.--Certainement alors je ferai ce que me commandera Votre

Grâce.

GLOCESTER, _à part._--Il la presse vivement; à force de pluie le marbre

finit par s'user.

CLARENCE, _à part._--Il est rouge comme le feu: il faudra bien que la

cire finisse par se fondre.

LADY GREY.--Eh bien! qui arrête Votre Majesté? Ne me fera-elle point

connaître ma tâche?

LE ROI ÉDOUARD.--C'est une tâche aisée; il ne s'agit que d'aimer un roi.

LADY GREY.--Cela est bien simple, puisque je suis votre sujette.

LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, je te donne de grand coeur les terres de ton

mari.

LADY GREY.--Je prends congé de Votre Majesté, en lui rendant mes humbles

grâces.

GLOCESTER, _à part._--Le marché est conclu: elle le ratifie par une

révérence.

LE ROI ÉDOUARD.--Non, demeure: ce que j'entends, ce sont les fruits de

l'amour.

LADY GREY.--Et ce sont aussi les fruits de l'amour que j'entends, mon

bien-aimé souverain.

LE ROI ÉDOUARD.--Oui; mais je crains bien que ce ne soit dans un autre

sens. Quel amour crois-tu que je sollicite de toi, avec tant d'ardeur?

LADY GREY.--Mon amour jusqu'à la mort, ma reconnaissance, mes prières;

cet amour, en un mot, que peut demander la vertu, et que la vertu peut

accorder.

LE ROI ÉDOUARD.--Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un tel amour que

j'entends parler.

LADY GREY.--Ce que vous entendez n'est donc pas ce que je croyais?

LE ROI ÉDOUARD.--Mais à présent vous devez entrevoir ce que j'ai dans

l'âme.

LADY GREY.--Jamais mon âme n'accordera ce qui fait le but de vos désirs,

s'il est vrai que j'aie touché le but.

LE ROI ÉDOUARD.--Pour te parler sans détour, j'aspire à ton lit[10].

[Note 10:

To tell thee plain, I aim to lie with thee.

--To tell you plain, I had rather lie in prison.]

LADY GREY.--Pour vous répondre sans détour, j'aimerais mieux coucher en

prison.

LE ROI ÉDOUARD.--En ce cas, tu n'auras pas les terres de ton mari.

LADY GREY.--Eh bien, mon honneur sera mon douaire; car je ne les

rachèterai pas à ce prix.

LE ROI ÉDOUARD.--Tu fais par là grand tort à tes enfants.

LADY GREY.--Par là, Votre Majesté fait tort en même temps à eux et à

moi. Mais, puissant seigneur, ce désir folâtre ne s'accorde guère avec

la tristesse de ma requête; veuillez me congédier avec un oui ou un non.

LE ROI ÉDOUARD.--Oui, si tu dis oui à ma requête; non, si tu dis non à

ma demande.

LADY GREY.--En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai rien à vous

demander.

GLOCESTER, _à part_.--La veuve ne le goûte pas: elle fronce le sourcil.

CLARENCE, _à l'écart_.--C'est le galant le plus gauche de toute la

chrétienté.

LE ROI ÉDOUARD, _à part_.--Ses regards annoncent qu'elle est remplie de

vertu; ses discours décèlent un esprit incomparable. Ses perfections

réclament un trône; de façon ou d'autre, elle est faite pour un roi;

elle sera ou ma maîtresse, ou reine de mon royaume. (_Haut_.) Que

dirais-tu si le roi Édouard te choisissait pour reine?

LADY GREY.--Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon gracieux

seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir vos plaisanteries,

mais nullement faite pour devenir souveraine.

LE ROI ÉDOUARD.--Aimable veuve, je te jure, par ma grandeur, que je n'en

dis pas plus que je n'ai dessein de faire. Il faut que tu sois à moi.

LADY GREY.--Et c'est beaucoup plus que je ne puis consentir: je sais que

je suis trop peu de chose pour que vous me fassiez reine; et cependant

de trop bon lieu pour être votre concubine.

LE ROI ÉDOUARD.--C'est une mauvaise chicane que tu me fais; je veux dire

que tu seras reine.

LADY GREY.--Il serait désagréable à Votre Grâce d'entendre mes enfants

vous appeler leur père.

LE ROI ÉDOUARD.--Pas plus que d'entendre mes filles t'appeler leur mère.

Tu es veuve, et tu as quelques enfants: et, par la mère de Dieu! moi,

quoique garçon, j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un

bonheur d'être père de plusieurs enfants. Ne me réplique plus, car tu

seras ma femme.

GLOCESTER, _à part_.--Le saint père a achevé sa confession.

CLARENCE, _à part_.--Il ne s'est fait confesseur que pour séduire la

pénitente.

LE ROI ÉDOUARD.--Mes frères, vous cherchez à deviner ce que nous avons

pu nous dire?

GLOCESTER.--Cela ne plaît pas à la veuve, car elle a l'air triste.

LE ROI ÉDOUARD.--Vous seriez bien surpris si nous allions nous marier?

CLARENCE.--A qui, seigneur?

LE ROI ÉDOUARD.--Eh mais, ensemble, Clarence.

GLOCESTER.--On en aurait au moins pour dix jours à s'étonner.

CLARENCE.--Ce serait un jour de plus que ne dure d'ordinaire un

étonnement[11].

[Note 11: Allusion au proverbe anglais: _un étonnement ne dure pas

plus de neuf jours_.]

GLOCESTER.--Mais aussi l'étonnement serait-il des plus grands.

LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, plaisantez, mes frères. Je puis vous dire à

tous deux que sa requête pour les biens de son mari lui est accordée.

(Entre un lord.)

LE LORD.--Mon gracieux seigneur, Henri, votre ennemi, est pris, et amené

prisonnier à la porte de votre palais.

LE ROI ÉDOUARD.--Faites-le conduire à la Tour.--Et nous, mes frères,

allons interroger l'homme qui l'a pris, pour apprendre les circonstances

de cet événement. Allez, veuve.--Lords, traitez-la honorablement.

(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)

RICHARD.--Oui, Édouard traitera les dames honorablement.--Que n'est-il

épuisé jusqu'à la moelle des os, et hors d'état de voir sortir de ses

reins aucun rejeton capable de fonder des espérances, et de m'empêcher

d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire! Et cependant, quand même

le titre du voluptueux Édouard serait enseveli sous la terre, il reste

encore, entre le désir de mon âme et moi, Clarence, Henri, et son fils

le jeune Édouard, et toute la race inconnue qui peut encore sortir de

leur sein, pour remplir le trône avant que je parvienne à m'y placer;

fâcheuse perspective pour mes projets! Ainsi, je ne fais que rêver la

royauté; comme un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire, porte

sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler sous ses pas,

désirant que son pied pût suivre ses yeux, maudissant la mer qui l'en

sépare, et parlant de la mettre à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà

comme je désire la couronne, à cette distance, m'irritant contre les

obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant de succès

impossibles, je me dis que je les renverserai. Mon oeil est trop

perçant, mon coeur trop présomptueux, si ma main et mes forces ne

peuvent pas y répondre.--Mais s'il est une fois dit qu'il n'y ait point

de royaume à espérer pour Richard, alors quel autre bien le monde

peut-il m'offrir? Je chercherai mon paradis dans les bras d'une femme,

j'ornerai mon corps d'une parure élégante, et je captiverai par mes

paroles et mes regards le coeur des jeunes beautés? O pensée cruelle!

ressource plus impossible pour moi que de me procurer vingt couronnes

brillantes! Quoi! l'amour m'a renoncé dans le sein même de ma mère; et

pour m'exclure à jamais de son doux empire, il a suborné la fragile

nature, et l'a engagée à rétrécir mon bras amaigri comme un arbrisseau

desséché, à placer sur mon dos une odieuse éminence, où s'assied la

difformité pour insulter à mon corps; à former mes jambes d'une inégale

longueur, faisant de moi un tout sans aucune proportion, une espèce de

chaos semblable au petit que l'ourse n'a pas encore léché, et qui

n'apporte en naissant aucun trait de sa mère? Suis-je un homme fait pour

être aimé? Oh! quelle absurde erreur que de nourrir une pareille

pensée!--Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun plaisir que celui de

commander, de gouverner, de dominer ceux dont la figure est plus

heureuse que la mienne, mon ciel à moi sera de rêver à la couronne et de

regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfer pour moi, jusqu'à

ce que ma tête, que porte ce tronc contrefait soit ceinte d'une

brillante couronne... Et cependant je ne sais comment atteindre cette

couronne: tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi, comme

un voyageur perdu dans un bois épineux, brisant les épines, déchiré par

elles, cherchant un chemin, et s'écartant du chemin, sans savoir comment

parvenir aux lieux découverts, mais travaillant en désespéré pour en

retrouver la route, je me tourmente sans relâche pour saisir la couronne

d'Angleterre. Je m'affranchirai de ce tourment, je me frayerai un chemin

avec une hache sanglante. Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et égorger en

souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le chagrin au coeur,

mouiller mes joues de larmes artificieuses, et accommoder mes traits à

toutes les circonstances? Je saurai submerger plus de nautoniers que la

sirène, tuer de mes regards plus d'hommes que le basilic; je puis

prêcher aussi bien que Nestor, tromper avec plus d'art qu'Ulysse, et,

comme un autre Sinon, je gagnerai une autre Troie; je possède plus de

couleurs que le caméléon; je puis pour mes intérêts changer de plus de

formes que Protée, et faire la leçon au sanguinaire Machiavel. Je puis

tout cela, et je pourrais gagner une couronne! Allons donc; fut-elle

encore plus loin, je m'en emparerai.

(Il sort.)

Henri VI (3/3) · 第 22 / 45 题