Devant York.
_Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES;
CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, _suivis de soldats_.
MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans cette belle ville
d'York. Là-bas est la tête de ce mortel ennemi qui cherchait à se parer
de votre couronne. Cet objet ne réjouit-il pas votre coeur?
LE ROI.--Comme la vue des rochers réjouit celui qui craint d'y
échouer.--Cet aspect soulève mon âme. Retiens ta vengeance, ô Dieu
juste! Je n'en suis point coupable, et je n'ai pas consenti à violer mon
serment.
CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de côté cette
excessive douceur, cette dangereuse pitié. A qui le lion jette-t-il de
doux regards? ce n'est pas à l'animal qui veut usurper son antre. Quelle
est la main que lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur
qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au dard homicide du
serpent caché sous l'herbe? ce n'est pas celui qui le foule sous ses
pieds; le plus vil reptile se retourne contre le pied qui l'écrase, et
la colombe se sert de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux York
aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, tandis
qu'il fronçait un sourcil irrité! Lui, qui n'était que duc, voulait
faire son fils roi, et en père tendre agrandir la fortune de ses
enfants; et toi qui es roi, que le Ciel a béni d'un fils riche en
mérite, tu consentis à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père
sans tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent leurs
enfants; et malgré la terreur que leur imprime l'aspect de l'homme, qui
ne les a vus, pour protéger leurs tendres petits, employer jusqu'aux
ailes qui souvent ont servi à leur fuite, pour combattre l'ennemi qui
escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la défense de leurs
enfants? Pour votre honneur, mon souverain, prenez exemple d'eux. Ne
serait-ce pas une chose déplorable, que ce noble enfant perdit les
droits de sa naissance par la faute de son père, et pût dire dans la
suite à son propre fils: «Ce que mon bisaïeul et mon aïeul avaient
acquis, mon insensible père l'a sottement abandonné à un étranger.» Ah!
quelle honte ce serait! Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle
visage, où se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme trop
molle de la force nécessaire pour retenir ton bien, et laisser à ton
fils ce qui t'appartient.
LE ROI.--Clifford s'est montré très-bon orateur, et ses arguments sont
pleins de force. Mais, Clifford, réponds, n'as-tu jamais ouï dire que le
bien mal acquis ne pouvait prospérer? ont-ils toujours été heureux les
fils dont le père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors[6]?
Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions; et plût à Dieu
que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre, car la possession de tout
le reste est à si haut prix, qu'il en coûte mille fois plus de peine
pour le conserver, que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin
York, je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur est navré de
voir là ta tête.
[Note 6: Allusion au proverbe anglais: _Heureux l'enfant dont le
père est allé au diable_.]
MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage: nos ennemis sont à
deux pas, et cette mollesse décourage vos partisans.--Vous avez promis
la chevalerie à votre brave fils; tirez votre épée, et armez-le
sur-le-champ.--Édouard, à genoux.
LE ROI.--Édouard Plantagenet, lève-toi chevalier, et retiens cette
leçon: Tire ton épée pour la justice.
LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux père, avec votre royale permission, je la
tirerai en héritier présomptif de la couronne, et l'emploierai dans
cette querelle jusqu'à la mort.
CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous prêts; Warwick s'avance à
la tête d'une armée de trente mille hommes, et il est accompagné du duc
d'York, qu'il proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on
court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car ils sont tout
près.
CLIFFORD.--Je désirerais que Votre Altesse voulût bien quitter le champ
de bataille; la reine est plus sûre de vaincre en votre absence.
MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à notre fortune.
LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je veux rester.
NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la résolution de combattre.
LE JEUNE PRINCE.--Mon royal père, animez donc ces nobles lords, et
inspirez le courage à ceux qui combattent pour vous défendre; tirez
votre épée, mon bon père, et criez: _saint George_!
(Entrent Édouard, Richard, George, Warwick, Norfolk, Montaigu et des
soldats.)
ÉDOUARD.--Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander la grâce à genoux,
et placer ton diadème sur ma tête, ou courir les mortels hasards d'un
combat?
MARGUERITE.--Va gourmander tes complaisants, insolent jeune homme: te
convient-il de t'exprimer avec cette audace devant ton maître et ton roi
légitime?
ÉDOUARD.--C'est moi qui suis son roi, et c'est à lui de fléchir le
genou. Il m'a, de son libre consentement, adopté pour son héritier; mais
depuis, il a violé son serment: car j'apprends que vous (qui êtes le
véritable roi, quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez
fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mon nom, pour y
substituer celui de son fils.
CLIFFORD.--Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire: qui doit
succéder au père, si ce n'est le fils?
RICHARD.--Vous voilà, boucher?--Oh! je ne peux parler.
CLIFFORD.--Oui, bossu, je suis ici pour te répondre, à toi, et à tous
les audacieux de ton espèce.
RICHARD.--C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-ce pas toi?
CLIFFORD.--Oui, et le vieux York aussi; et cependant je ne suis pas
encore satisfait.
RICHARD.--Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du combat.
WARWICK.--Eh bien, que réponds-tu, Henri? Veux-tu céder la couronne?
MARGUERITE.--Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous avez la langue bien
longue; osez-vous bien parler? Lorsque vous et moi nous nous sommes
mesurés à Saint-Albans, vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.
WARWICK.--C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui c'est le tien.
CLIFFORD.--Tu en as dit autant avant le dernier combat, et tu n'en a pas
moins fui.
WARWICK.--Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y a forcé.
NORTHUMBERLAND.--Et ce n'est pas votre courage qui vous a donné l'audace
de tenir ferme.
RICHARD.--Northumberland, toi, je te respecte.--Mais rompons cette
conférence.... car j'ai peine à contenir les mouvements de mon coeur,
gonflé de rage contre ce Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.
CLIFFORD.--J'ai tué ton père: le prends-tu pour un enfant?
RICHARD.--Tu l'as assassiné en lâche, en vil traître, comme tu avais tué
notre jeune frère Rutland. Mais avant que le soleil se couche, je te
ferai maudire ton action.
LE ROI.--Finissez ces discours, milords, et écoutez-moi.
MARGUERITE.--Que ce soit donc pour les défier, ou garde le silence.
LE ROI.--Je te prie, ne donne pas des entraves à ma langue. Je suis roi,
et j'ai le privilége de parler.
CLIFFORD.--Mon souverain, la plaie qui a amené cette entrevue ne peut se
guérir par des paroles: restez donc en paix.
RICHARD.--Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qui nous a tous créés,
je suis intimement persuadé que tout le courage de Clifford réside dans
sa langue.
ÉDOUARD.--Parle, Henri: jouirai-je de mon droit ou non? Des milliers
d'hommes ont déjeuné ce matin qui ne dîneront pas, si tu ne cèdes à
l'instant la couronne.
WARWICK.--Si tu la refuses, que leur sang retombe sur ta tête! car c'est
pour la justice qu'York se revêt de son armure.
LE JEUNE PRINCE.--Si la justice est ce que Warwick appelle de ce nom, il
n'y a plus d'injustice dans le monde, et tout dans l'univers est juste.
RICHARD.--Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère (_montrant la
reine_); car, je le vois bien, tu as la langue de ta mère.
MARGUERITE.--Toi, tu ne ressembles ni à ton père ni à ta mère: odieux et
difforme, tu as été marqué par la destinée comme d'un signe d'infamie
qui instruit à t'éviter comme le crapaud venimeux, ou le dard redouté du
lézard.
RICHARD.--Vil plomb de Naples, caché sous l'or de l'Angleterre, toi dont
le père porte le titre de roi, comme si un canal pouvait s'appeler la
mer, ne rougis-tu pas, connaissant ton origine, de laisser ta langue
déceler la bassesse native de ton coeur?
ÉDOUARD.--Je donnerais mille couronnes d'un fouet de paille, pour faire
rentrer en elle-même cette effrontée coquine.--Hélène de Grèce était
cent fois plus belle que toi, quoique ton mari puisse être un Ménélas;
et cependant jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par cette femme
perfide, comme ce roi l'a été par toi. Son père a triomphé dans le coeur
de la France; il a soumis son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant
lui; et lui, s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu
conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire. Mais lorsqu'il a
admis dans son lit une mendiante, et honoré de son alliance ton pauvre
père, le soleil qui éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a
balayé de la France tous les trophées de son père, et qui, dans notre
patrie, amassa la sédition autour de sa couronne. Et quelle autre cause
que ton orgueil a suscité ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste,
notre titre dormirait encore; et, par pitié pour ce roi plein de
douceur, nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé nos prétentions.
GEORGE.--Mais lorsque nous avons vu ton printemps fleurir sous nos
rayons, et ton été ne nous apporter aucun accroissement, nous avons mis
la hache dans tes racines envahissantes; et quoique son tranchant nous
ait quelquefois atteints nous-mêmes, sache cependant qu'à présent que
nous avons commencé à frapper, nous ne te quitterons plus que nous ne
t'ayons abattue, ou que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur
toujours croissante.
ÉDOUARD.--Et c'est dans cette résolution que je te défie, et ne veux
plus continuer cette conférence, puisque tu refuses à ce bon roi la
liberté de parler.--Sonnez, trompettes!--Que nos étendards sanglants se
déploient! et la victoire ou le tombeau!
MARGUERITE.--Arrête, Édouard!
ÉDOUARD.--Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons pas un moment de
plus. Tes paroles seront payées de dix mille vies.
(Ils sortent.)