Il regrettait. Il regrettait beaucoup. C’était impossible. Absolument
impossible. (Le coupe-papier, soulignant le mot, fendit l’air.) M. Bance
devait ajouter qu’il ne gardait que par pitié M. Anatole Malabon, dont
la tenue ne répondait pas entièrement aux exigences d’une maison de
premier ordre. M. Bance ne pouvait pas cacher qu’il serait heureux que
M. Anatole Malabon trouvât, à l’occasion, une autre place, plus digne de
lui sans doute...
Malabon sentit la menace et eut froid dans le dos. Il vit l’indigence et
la faim. Il balbutia qu’il était trop heureux de collaborer avec M.
Bance. Il promit d’améliorer sa tenue. Il pria qu’on lui pardonnât sa
démarche, et sortit.
Il s’en alla chancelant, sans forces pour la colère, mais accablé d’une
si cruelle détresse qu’il décida lâchement de s’accorder ce qu’il
appelait un soir d’oubli.
Il passa chez lui, donna quelques soins à la vieille impotente, à qui il
ne parla pas de son insuccès, puis, après une légère hésitation, il
empaqueta les trois derniers livres qui restaient dans sa bibliothèque
et les porta chez un bouquiniste voisin, où il obtint quinze francs.
Alors Anatole Malabon gagna le quartier Latin.
Selon sa coutume, il commença le soir d’oubli dans une petite taverne
enfumée, tapie dans les parages de la rue des Écoles. C’était là qu’il
venait au temps où il était jeune, et, dans le décor sale et pauvre, il
retrouvait ingénument ses enthousiasmes de jadis. Le patron, qui datait
aussi de ces époques anciennes, avait pour lui une déférente tendresse
et lui faisait payer dix sous seulement ses consommations.
Ce soir-là, il en fallut cinq à Malabon pour commencer à oublier ses
misères, y compris l’institution Bance. Comme il achevait la dernière,
un optimisme puéril, que trente années d’épreuves n’avaient pu tuer,
l’envahit, et il se dit que rien n’était perdu et qu’il avait encore le
temps de conquérir la gloire. Il dîna d’un petit pain, pour ne pas
dépenser en aliments l’argent destiné à l’alcool bienfaisant. Puis, en
compagnie d’un philosophe roux, épave comme lui des temps lointains, et
qui n’était jamais plus lucide qu’étant ivre, il gagna, vers neuf
heures, la rue.
Le soir était doux et la vie lui parut digne d’être vécue. Dans tous les
cafés du boulevard Saint-Michel il s’arrêta, et, en même temps que
l’ivresse, la joie d’être au monde grandissait en lui. Avec le
philosophe roux, au hasard de leur fantaisie, ils burent et
discoururent, inlassablement. Ils parlèrent socialisme avec des réfugiés
russes. Ils parlèrent esthétique avec des artistes scandinaves. Des
adolescents chevelus et mal mis, pareils, eux aussi, malgré leur
jeunesse, à des vestiges d’âges abolis, s’annexèrent à eux. Il y en
avait deux qui, taciturnes, sentaient l’éther. Un autre toussait et,
d’une voix haletante, édifiait la société de l’avenir. Soudain,
inexplicablement, deux filles, très jeunes, violemment maquillées,
décolletées jusqu’à la taille, séduites par on ne sait quoi, se
joignirent à leur groupe. Malabon en pris une sous le bras, et,
tendrement, lui récita des vers latins, qu’elle écoutait, flattée.
Ils entrèrent dans une grande brasserie étincelante. Malabon marchait le
premier. Son chapeau rejeté en arrière, laissait voir son grand front
dépouillé, les mèches grises de ses longs cheveux flottaient le long de
ses joues hâves, où l’alcool avait mis des plaques enflammées, et les
basques de sa redingote s’envolaient derrière lui, car, en entrant, il
esquissa un pas de danse, avec la fille, qu’il tenait toujours par le
bras et qui riait sans interruption. Les autres suivaient.
Soudain, Malabon avec stupeur, vit Bance.
M. Nestor Bance était assis, seul, à un guéridon, de l’autre côté de la
salle, et il regardait fixement Malabon, la fille fardée et la bande
bizarre qui les accompagnait.
Malabon ne s’étonna pas de voir son directeur en ce lieu, tant, tout
d’abord, la terreur absorba ses facultés. Il se dit qu’il était perdu
et, une seconde, fut dégrisé. Mais l’ivresse revint plus forte; une
haine, contenue depuis trois ans, le saisit, et le démon pervers qui
habite l’alcool le poussa à l’irrémédiable.
Il traversa la salle et son bras étendu désigna au philosophe roux, aux
filles et aux adolescents chevelus M. Bance.
--Regardez tous! hurla-t-il d’une voix tragique qui emplit la brasserie.
Voilà le mauvais riche!
M. Bance ne bougea pas. Malabon battit un entrechat démoniaque et
reprit:
--Honte à toi! Mon malheur est sans bornes de par ta férocité cupide!
mais j’ai l’âme pure et le cœur bon, et je te méprise, Nestor Bance!
M. Bance se leva. Malabon était très ivre, mais reconnut pourtant que
les yeux de M. Bance, derrière les lunettes, étaient troubles et comme
vernis, qu’un sourire insolite tremblait sur ses lèvres et que, pour
tenir debout, il dut s’agripper au bord du guéridon, où s’écroula une
pile énorme de soucoupes.