CHAPITRE VI

Anxiétés de Mazarin.—L'exilée de Brouage.—Sèche réponse du Roi à

la lettre du Cardinal.—Accablement de Mazarin.—Ses lettres pleines

d'humilité au Roi.—Héroïque désistement de Marie Mancini.—Joie du

Cardinal.—Ses lettres inédites à Mme de Venel et à Marie Mancini.

Jamais le Cardinal ne s'était trouvé dans une situation plus difficile

et plus embarrassante. «Cette affaire, écrivait-il plus tard à

Colbert[160], est peut-être la plus délicate que j'aie eue de ma vie,

et qui m'a donné le plus d'inquiétude.» Il passa les trois ou quatre

jours qui s'écoulèrent avant qu'il reçût la réponse du Roi dans une

mortelle anxiété. De quelle manière le Roi recevrait-il ses conseils?

Quelle résolution prendrait-il? Mazarin attendait son arrêt de vie ou

de mort dans le trouble qui agite le cœur des ambitieux à la veille de

la chute ou du triomphe. Mais il avait l'art de dissimuler ses craintes

et il persévérait dans ses hardiesses de langage: «... Je prétends

nous avoir rendu un très important (service) depuis vingt-quatre

heures[161], écrivait-il au Roi, le lendemain du jour où il lui avait

adressé la mémorable dépêche[162], vous ayant écrit avec la liberté et

la franchise que doit un fidèle serviteur qui s'intéresse plus [en]

votre gloire et à votre bonheur que [nul] autre[163]. J'attends réponse

avec grande impatience, parce que je dois par là régler ma conduite,

et prendre les résolutions que j'estimerai pouvoir le plus contribuer

à vous délivrer de la passion qui présentement vous possède. Je

n'ajouterai autre chose à ce que je vous ai déjà écrit, si ce n'est que

si vous pouviez voir ce qu'on écrit de la cour aux personnes qui sont

ici, et ce que disent ceux qui en viennent, vous [connaîtriez[164]]

que, nonobstant la dissimulation avec laquelle vous vous appliquez à

présent à vous conduire, il n'y a personne qui ne lise ce que vous avez

dans le cœur, et qui ne soit persuadé que vous souffrez beaucoup dans

l'effort que vous faites sur vous-même pour faire bonne mine, et que

vous avez plus d'aversion que jamais pour le mariage qui est projeté, à

cause que la passion pour la personne est augmentée au dernier point...»

Il ne se passait pas de jour que le Cardinal, de plus en plus inquiet,

ne pressât instamment le Roi de lui répondre. «J'attends avec

impatience, lui disait-il, l'honneur de votre réponse à la lettre que

que je vous écrivis, il y a deux jours, puisque de là dépend mon repos

et ma joie, ou mon dernier malheur[165]...»

Don Louis de Haro avait ou feignait d'avoir l'illusion que Louis XIV

était amoureux de l'Infante, et le Cardinal en avertissait le Roi pour

lui dire à quel point une telle opinion, si éloignée de la vérité, le

mettait sur les épines. «Don Louis s'applique avec passion pour abréger

le temps de votre mariage, croyant que vous et l'Infante [avez eu],

dès votre bas âge, la plus tendre et la plus grande inclination l'un

pour l'autre et que [celle-ci[166]] s'étant présentement convertie en

amour, vous souffrez impatiemment les moments qui retardent ce que vous

souhaitez. Je vous avoue que don Louis m'a fait pitié, voyant à quel

point il se trompe, et le soin qu'il prend de me persuader qu'il vous

sert comme il doit pour faire venir promptement l'Infante. S'il savait

ce que je sais, il serait bien étonné; mais peut-être qu'il plaira à

Dieu de vous donner les sentiments qui vous sont nécessaires pour être

heureux...»

Marie Mancini, depuis son entrevue avec le Roi, avait, d'après ses

conseils, changé tout à fait de conduite à l'égard de son oncle, en

apparence du moins. Elle lui écrivait lettre sur lettre afin d'essayer

de rentrer dans ses bonnes grâces, mais le Cardinal, qui savait à

quoi s'en tenir sur ses sentiments véritables, et qui n'entendait

plus garder de ménagements, adressait à Mme de Venel cette dépêche,

en grande partie inédite, dans laquelle il laissait éclater toute sa

mauvaise humeur:

«J'ai reçu toutes vos lettres, dont la dernière est du 27e de ce mois,

avec celles de mes nièces; mais il m'a été impossible de vous faire

réponse, n'ayant pas un moment à moi dans les grandes occupations

qui m'accablent de tous côtés[167]. Je ne sais quelle démangeaison

a prise ma nièce (Marie) de m'écrire si souvent comme elle le fait.

Je vous prie de lui dire que je ne prétends pas qu'elle prenne plus

cette peine; que je sais fort bien ce qu'elle a dans le cœur et dans

l'esprit, et l'état que je dois faire de l'amitié qu'elle a pour moi.

«J'ai vu par sa dernière lettre qu'elle prend grand soin de se

justifier sur ce qui lui est arrivé avec la comtesse de Soissons.

Elle pouvait bien s'épargner la peine de m'écrire là-dessus, car je

me soucie fort peu de ces démêlés-là, lorsqu'il y a d'autres choses

qui m'affligent au dernier point, et je me vois si malheureux que,

devant attendre du soulagement de ma famille, dans l'accablement

d'affaires où je suis, je n'en reçois que des sujets de déplaisir et

particulièrement de ma nièce Marie.

«Je vous avoue que je ne puis pas m'imaginer à quoi elle songe quand le

Roi est à la veille de se marier, et je ne vois pas, après cela, quel

personnage elle prétendra de jouer. Je sais bien que je ne manquerai

pas de faire ce à quoi son honneur et le mien m'obligeront[168].»

Aux sujets de ressentiment et de crainte que la nièce inspirait à

l'oncle, s'étaient joints de nouveaux griefs. Marie, captive à Brouage,

avait jugé indispensable d'avoir à ses ordres des hommes de main et

d'exécution, soit pour la délivrer, soit pour porter secrètement ses

messages. D'abord, elle avait facilité l'évasion de son frère de la

citadelle de Brisac où il avait été enfermé par ordre du Cardinal[169],

à la suite d'une partie de débauche qui avait fait grand scandale.

Quel messager plus sûr et plus fidèle qu'un Mancini entre le Roi et la

prisonnière? Puis Marie avait corrompu un homme que son oncle avait

attaché à sa personne pour la surveiller. C'était le sieur Colbert du

Teron[170], cousin du ministre.

Du Teron, témoin de la passion des deux amants, et voyant déjà

Marie assise sur le trône de France, se dévoua à elle corps et âme,

et, trompant la vigilance de Mme de Venel, il lui faisait passer

secrètement toutes les lettres du Roi, et se chargeait aussi de faire

parvenir toutes ses réponses[171].

Cependant la réponse du Roi ne se fit pas longtemps attendre, car elle

parvint au Cardinal le 1er septembre. Malheureusement, nous n'avons pu

la retrouver dans les papiers d'État de cette époque, et il y a tout

lieu de croire que le Cardinal ne jugea pas à propos de la garder avec

celles dont il pouvait se faire un trophée. Elle était brève, fière et

sèche. Louis XIV avait dû être particulièrement blessé du reproche de

dissimulation que lui avait adressé Mazarin[172]. Le ministre effrayé

et consterné baissa le ton. Il demanda très humblement pardon au Roi

des termes peu mesurés de ses précédentes dépêches, et il eut soin

d'adoucir singulièrement désormais l'expression de ses remontrances.

Ce qu'il craignait avant tout, c'était la disgrâce, et, bien qu'il

eût souvent menacé de quitter le pouvoir, il n'est sorte de moyens

qu'il ne fût prêt à mettre en œuvre pour s'y maintenir. Pendant la

Fronde, lorsqu'il s'était réfugié à Cologne, il avait fait montre du

plus grand stoïcisme et du plus grand mépris pour les affaires, jurant

qu'il n'avait soif que du repos et de la vie privée, et l'on sait

comment il tint parole[173]. Il ne faut donc pas trop croire à son

désintéressement lorsqu'il adressait au Roi la lettre suivante[174]:

«A l'instant que je reçois votre lettre, je prends la plume pour me

donner l'honneur de vous dire que, bien que la réponse soit assez

succincte, je reconnais assez vos intentions, et l'assiette de votre

esprit à mon égard. Votre bonté ne vous [a jamais permis ni de me

parler, ni de m'écrire jusqu'à présent] comme vous faites en ce

rencontre: je n'en suis pas pourtant surpris, car, depuis Lyon,

[j'avais toujours douté][175] que, si je n'étais pas sacrifié à la

personne dont il est question, je le serais à une autre. Si vous aviez

voulu prendre la peine de bien examiner ma lettre, vous y auriez trouvé

beau champ pour me témoigner de la gratitude de ce que je vous mandais

par une pure et indispensable [amitié[176]] de votre service, gloire

et honneur. [J'aurais ce bonheur que vous] ne me traiteriez pas en

extravagant, en me disant que j'ai mauvaise opinion de vous, et que je

vous [crois[177]] menteur. Je ne mériterais pas de vivre, si j'avais de

semblables pensées de mon maître; mais je dis la vérité, sans manquer

au respect que je vous dois, lorsque je soutiens que la passion que

vous avez pour la personne que vous aimez, vous empêche de voir ses

défauts, et que je sais qu'elle n'a aucune amitié pour moi, nonobstant

ce que vous avez pris la peine de me mander au contraire; car, sans

vous faire tort, je crois de la connaître mieux que vous, et j'ai vu

mieux que qui que ce soit la manière dont elle a usé avec moi.

«Si vous êtes fâché contre moi, ainsi que vous me dites au commencement

de votre lettre, ajoutait Mazarin du ton le plus humble et le plus

suppliant, vous n'avez qu'à m'ordonner le lieu où je me devrai rendre

pour ressentir les marques de votre indignation, et je n'y manquerai

pas; car je vous suis soumis au point que, sans faire la moindre

contestation, je publierai hautement que vous avez raison et que je

suis coupable. Je vous crois pourtant trop équitable pour vouloir

récompenser mes longs et fidèles services en m'ôtant l'honneur, étant,

ce me semble, assez que vous disposiez, comme bon vous semblera, de

ma vie, et de tout ce que j'ai au monde, en me laissant, tant que

je vivrai, ainsi que les lois divines et humaines l'ordonnent, la

disposition de ma famille. Je vous supplie très humblement de me

pardonner si je vous ai importuné, vous assurant que je ne le ferai

plus à l'avenir et je finirai cette lettre en vous [protestant][178]

qu'en exécution de vos ordres, je presserai pour abréger le temps du

mariage, et j'en signerai les articles et ceux de la paix; [et je ferai

après ce à quoi votre service m'obligera, me confinant en lieu qui me

donnera le moyen de vous servir en ce rencontre[179]], comme j'ai eu le

bonheur de faire, trente ans durant, le Roi votre père et vous, sans

que vos armes et vos affaires aient perdu de la réputation, pendant que

j'ai eu l'honneur de les conduire. Je vous demande seulement la grâce

d'être persuadé que, quelque chose qui me puisse arriver, je serai,

jusqu'au dernier moment de ma vie, la plus fidèle et la plus passionnée

de toutes vos créatures.»

Le Cardinal avait épanché son chagrin dans le cœur de la Reine, et elle

s'était empressée de lui répondre dans les termes les plus affectueux,

mais, en même temps, en lui donnant le conseil de céder à l'orage et

de courber la tête devant la colère du Roi comme s'il se fût rendu

vraiment coupable envers lui[180].

Il lui adressa sur-le-champ, pour la remercier, une lettre dans

laquelle il lui exprimait, sans déguiser rien, toutes les émotions de

son âme[181]. Le même jour, afin d'obéir aux conseils de la Reine,

il faisait amende honorable au Roi dans cette lettre inédite, si

différente par le ton des fières dépêches de Cadillac et du 28 août

précédent. «J'ai, lui disait-il, une telle vénération et un si profond

respect pour votre personne et pour tout ce qui vient de vous, que je

ne puis seulement avoir la pensée de disputer les moindres choses[182].

Au contraire, je n'ai nulle peine à me soumettre à vos sentiments et de

déclarer que vous avez raison en tout. Je tiendrai cette conduite toute

ma vie, et, quelque malheur qui me puisse arriver, je réponds bien

qu'il ne m'arrivera pas celui de manquer en la moindre chose à ce que

je vous dois, ni même de n'avoir, jusqu'au dernier moment de ma vie, la

dernière amitié et tendresse pour vous. Quoique j'eusse sujet d'être

assuré que vous n'en avez plus que moi, vous me feriez justice et je le

recevrais pour une très grande grâce si vous avez la bonté de croire

qu'il n'y a rien de si vrai et que les effets vous le confirmeront en

toutes rencontres.....»

Les choses en étaient là, lorsque le Cardinal reçut une lettre de sa

nièce qui le combla de joie autant que de surprise. Marie Mancini,

ayant appris d'une manière certaine, et sans aucun doute par les soins

de Mazarin, que les clauses du mariage du Roi avec l'Infante allaient

être signées, prit une résolution que l'on peut dire héroïque. Sa

fierté fut plus forte que son amour et sa douleur. Elle eut le courage

de ne plus écrire un mot à Louis XIV et, en même temps, elle fit sa

soumission à son oncle.

A cette nouvelle inespérée et à laquelle il devait son salut, Mazarin

prit la plume et écrivit-sur-le-champ à Mme de Venel cette lettre où

éclate toute sa joie et dont jusqu'à ce jour on n'avait publié que

quelques fragments[183]:

«Je vous avoue que je n'ai pas eu depuis longtemps un si grand plaisir

que celui que j'ai reçu en voyant la lettre que ma nièce m'a écrite

et la nouvelle que vous me donnez de l'assiette où est présentement

son esprit, après qu'elle a su que le mariage du Roi était tout à fait

arrêté.

«Je n'avais jamais douté de son esprit, mais je m'étais méfié de son

jugement et, particulièrement, dans un rencontre dans lequel une forte

passion, accompagnée de tant de circonstances qui la rendent furieuse,

ne donnait pas lieu à la raison d'agir.

«Je vous réplique de nouveau que j'ai la plus grande joie du monde

d'avoir une telle nièce, voyant que, d'elle-même, elle a pris une si

généreuse résolution et si conforme à son honneur et à ma satisfaction.

Je mande au Roi ce qu'elle et vous m'écrivez qu'elle a fait. Je

m'assure que Sa Majesté l'en estimera davantage, et si la France savait

la conduite qu'elle a tenue en ce rencontre, [elle] lui souhaiterait

toute sorte de bonheur et lui donnerait mille bénédictions. Mais je

suis assez en état de lui faire ressentir les effets de mon amitié

et de l'inclination que j'ai toujours eue pour elle, laquelle a été

seulement interrompue parce qu'il paraissait qu'elle n'en avait aucune

pour moi et qu'elle ne faisait nul cas de mes conseils, quoiqu'ils

n'eussent autre but que son bien et le repos de son esprit.

«Je vous prie de lui témoigner de ma part que je l'aime de tout mon

cœur; que je m'en vais songer sérieusement à la marier et à la rendre

heureuse, et qu'elle le sera au dernier point si elle s'applique tout

de bon à profiter de la tendresse que j'ai pour elle et de l'estime que

j'en fais par l'action qu'elle vient de faire, car, sans l'exagérer,

je vous déclare qu'elle est telle qu'il eût été malaisé d'en attendre

une semblable d'une personne de quarante ans, qui eût été toute sa vie

nourrie parmi les philosophes.

«Et, puisqu'elle se plaît à la morale, il faut que vous lui disiez

de ma part qu'elle doit lire des livres qui en ont bien parlé,

particulièrement Sénèque dans lequel elle trouvera de quoi se consoler

et se confirmer avec joie dans la résolution qu'elle a prise.

«Je suis persuadé qu'elle aime trop sa gloire, son avantage et sa

réputation pour y apporter le moindre changement, et vous lui direz

de ma part que je serais au désespoir si cela arrivait, et qu'elle

perdrait le mérite de la plus belle action qu'elle puisse faire de sa

vie.

«Je ne lui fais pas une longue réponse, parce que cette lettre servira

pour elle. Je désire qu'elle m'écrive par toutes les occasions et

qu'elle me dise avec liberté tous ses sentiments, car je serai ravi de

la pouvoir, par mes réponses, mettre en état d'être aimée et estimée de

tous et de procurer, par toutes sortes de voies, son contentement avec

solidité.

«Il faut qu'elle se divertisse et qu'elle se promène et qu'elle prenne

tous les divertissements qui pourront contribuer à entretenir son

esprit dans la tranquillité que je lui souhaite, et, s'il faut faire

dépense pour ses divertissements, vous n'avez qu'à prendre de l'argent

du sieur de Teron, qui ne vous refusera rien de ce que vous lui

demanderez.»

On remarquera que le Cardinal, qui ne se montrait guère chrétien que

pour sauver les apparences, et qui, au fond, était aussi indifférent,

aussi païen que le cardinal de Retz, ne conseille à sa nièce, pour

qu'elle puisse supporter son malheur avec courage, ni la lecture de

l'Évangile, ni celle de l'_Imitation de Jésus-Christ_. Étrange illusion

d'un esprit uniquement appliqué aux choses de la politique, il lui

semble que la lecture de Sénèque est bien suffisante pour calmer la

blessure que sa nièce porte au fond du cœur. Sénèque, les distractions,

les promenades, la chasse, la pêche, les bons dîners, pour le moment

il ne trouve rien de mieux. Quant à permettre à Marie qu'elle retourne

à la cour, il ne peut (on en comprend les motifs) lui donner cette

autorisation qu'après le mariage du Roi avec l'Infante[184].

Le même jour il adressait à sa nièce cette lettre inédite:

«Vous ne me pouviez donner une plus grande joie que de m'écrire la

résolution que vous avez prise. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il

lui plaise de vous assister, en sorte que vous l'exécutiez ainsi que

vous devez par toutes sortes de raisons, vous pouvant dire, sans vous

flatter, que vous ne sauriez rien faire en votre vie qui vous donnât

plus de gloire et de réputation que celle que vous tirez de l'action

que vous venez de faire. J'écris au long là-dessus à Mme de Venel.

C'est pourquoi je ne m'étendrai pas ici davantage, car je ne pourrais

que vous répliquer les mêmes choses. Je vous prie seulement d'être

assurée de mon amitié et de ma tendresse, qu'il ne tiendra qu'à vous

d'en recevoir des effets en toutes rencontres[185].....»

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 13 / 91 题