Projet conçu par Mazarin de marier le Roi avec sa nièce.—Opinion
des contemporains sur ce point.—Infructueuse tentative du Cardinal
auprès de la Reine.—Volte-face de Mazarin.—Il engage sa nièce à
renoncer à son projet de mariage avec le Roi.—Hostilités entre le
Cardinal et sa nièce.—Nouvelle mission de Pimentel.—Demande de la
main de Marie Mancini par le Roi.—Refus du Cardinal.—Séparation
des deux amants.—Leurs adieux.—Départ de Marie Mancini et de ses
deux sœurs Hortense et Marianne pour Brouage.—Protestation par
acte authentique de la Reine contre le mariage éventuel du Roi et
de Marie.
Quelle était à cette époque la pensée secrète du Cardinal sur le projet
du mariage d'Espagne? Dans la crainte sans doute que Marie-Thérèse,
dont il ne connaissait pas bien le caractère, n'échappât à sa
domination et n'entraînât Louis XIV à s'en affranchir, il était peu
porté à l'adopter sans avoir pris au préalable des garanties pour ses
intérêts. Il éludait une réponse définitive, et il est même certain
que, pendant les premières semaines qui suivirent les premières
ouvertures de Pimentel, il fut plutôt hostile que favorable aux offres
de Philippe IV. Mme de Motteville, la confidente de la Reine, nous
apprend, sans exprimer le moindre doute, que «_le Cardinal espérait
toujours que le mariage de l'Infante ne se ferait pas_.» Elle ajoute
qu'il était alors fort hésitant entre ces deux partis: ou continuer la
guerre à outrance contre le roi d'Espagne, dont les affaires étaient
en fort mauvais état, afin de lui imposer la paix aux meilleures
conditions possibles pour la couronne de France; ou accepter ses
propositions, dans la crainte que des événements imprévus ne lui
rendissent de nouvelles forces et que la Fortune cessât de lui être
contraire.
Mazarin semble avoir penché d'abord pour le premier parti, et peut-être
qu'en l'adoptant il eût mieux servi la cause de la France qu'en se
laissant entraîner au second par l'influence de la Reine. D'après
l'opinion des hommes d'État espagnols eux-mêmes, s'il eût continué la
guerre, il est fort probable que l'Espagne n'aurait pu soutenir plus
longtemps la lutte. Le Cardinal eût conquis facilement les Pays-Bas
et le Milanais; en échange du Milanais, il eût pu obtenir la Savoie
et Nice, et rendre ainsi nos frontières inexpugnables au sud-est.
Enfin, on eût évité de la sorte d'acquérir ces droits dangereux sur
la succession d'Espagne, qui ruinèrent en partie la France sous Louis
XIV[70].
En accomplissant ce premier projet, Mazarin en eût retiré de grands
avantages personnels soit par le mariage du Roi avec la princesse de
Savoie, qui devenait pour lui une alliance de famille, soit par le
mariage de sa nièce Marie avec Louis XIV.
L'extrême passion du Roi pour cette nièce lui permettait de croire
que cette alliance ne serait pas impossible. L'ambition du Cardinal
n'avait pas de limites; sa timidité naturelle pouvait seule y mettre
un frein. Il avait été inexorable pour l'amour naissant que le Roi
avait témoigné à Mlle de La Motte-Argencourt, et l'infortunée expiait
alors dans un couvent le crime d'avoir attiré sur elle les regards de
son souverain. Mais, pour sa nièce Marie, il s'était montré de bien
meilleure composition. Loin de couper court aux premiers entretiens
des deux amants par une simple séparation, il avait complaisamment et
pendant longtemps fermé les yeux.
La Reine était moins indulgente. «Elle fit voir qu'elle n'approuvait
pas la continuation de l'amour que le Roi paraissait avoir pour
Mlle de Mancini. Le même scrupule qui l'avait obligée de s'opposer
à l'inclination qu'il avait eue pour Mlle de La Motte, la faisait
désapprouver celle-ci, et la vénérable qualité de nièce ne l'empêchait
pas d'en dire ses sentiments avec assez de liberté: _Mais cette liberté
n'avait point eu d'effet, parce que la passion du Roi jusqu'alors avait
été comme protégée par le ministre_[71].»
Voici un témoignage irrécusable et qu'il est bon de noter en passant.
La Reine, par conscience, par devoir comme par instinct, avait une
grande aversion pour Marie Mancini, et ce qui l'augmentait encore,
c'est que le Roi, sans tenir compte de ses remontrances, ne paraissait
plus, même devant elle, sans être accompagné de son amie. Marie le
suivait partout et lui parlait toujours à l'oreille, même en présence
de la Reine, sans être retenue par le respect et la bienséance. La
Reine parla sévèrement au Roi, «mais il n'écouta pas ses conseils avec
la même docilité» qu'il lui avait toujours montrée jusque-là. Il lui
résista et même avec quelque aigreur[72].
Quelques critiques de notre temps ont supposé un peu trop légèrement
et sans preuves que le cardinal Mazarin, s'étant opposé énergiquement,
et par des lettres écrites au Roi de sa propre main, au mariage de ce
prince avec Marie Mancini, il s'ensuit qu'il ne nourrit jamais dans son
cœur cette ambitieuse pensée.
C'est là une grave erreur contre laquelle témoignent plusieurs des
Mémoires du temps, écrits par des témoins oculaires ou fort bien
informés.
Citons-les tour à tour: interrogeons Mme de Motteville, qui savait
mieux que personne tout ce qui se passait dans l'intérieur de la Reine;
le comte de Brienne, alors secrétaire d'État des affaires étrangères,
si au courant des secrets de l'État, et enfin Mme de La Fayette, que
ses relations avec les hommes les plus éminents de la cour ont souvent
initiée à tant de causes et de circonstances mystérieuses qui ont
échappé aux historiens de profession. Ce que l'on demande avant tout
aux auteurs de Mémoires, c'est la probité et la sincérité; or, quels
témoins plus probes, plus sincères, plus honnêtes que ceux que nous
venons de citer? Quels témoins, d'ailleurs, mieux renseignés, eux qui
vivaient incessamment dans le plus intérieur de la cour et qui étaient
à l'affût de tous les faits et gestes de la Reine et de son favori? Et
lorsque leurs témoignages sont conformes sur les mêmes faits, comment
pourrait-on en douter?
Et, d'abord, que nous dit la véridique Mme de Motteville[73], qui
n'était certes pas femme à inventer l'étrange, la curieuse scène
que nous allons raconter, scène qui se passa entre Mazarin et Anne
d'Autriche, si elle ne l'avait apprise de bonne source, peut-être de la
bouche même de la Reine? L'esprit le plus fertile et le plus délié ne
saurait rien imaginer de plus vraisemblable et sous des couleurs aussi
vraies.
Mazarin, au moment où nous sommes, n'avait eu nullement à se plaindre
jusque-là de sa nièce Marie; il était autorisé à croire qu'elle aurait,
comme par le passé, assez de bon sens pour se montrer toujours docile
à ses volontés et pour ne nuire en rien à son pouvoir dans l'esprit du
Roi. L'amour de Louis XIV pour sa nièce lui semblait si violent, si
enraciné, si inébranlable, qu'il crut fermement qu'il irait jusqu'au
mariage. Peut-être le Roi s'en était-il déjà ouvert à lui, comme il le
fit plus tard et à plusieurs reprises. Mais comment faire une pareille
demande à la Reine, qui sentait couler dans ses veines le sang de tant
de Rois et d'Empereurs, à la Reine qui était si entêtée de sa race et
si intraitable sur ce chapitre? Mazarin ne se dissimulait pas qu'il
aurait à vaincre de ce côté-là bien des difficultés et des répugnances.
Mais il savait aussi, lui, qui était maître du cœur de la Reine, qu'il
en avait surmonté bien d'autres dans cet esprit indolent, amoureux
du repos à l'excès, et qui, après lui avoir souvent résisté, avait
toujours fini par lui céder. Il n'était pas homme à attaquer la place
de front, et voici comment il s'y prit pour en sonder les approches.
Écoutons Mme de Motteville: «L'aversion que la Reine avait pour Mlle
de Mancini s'était fort augmentée par un discours que lui avait fait
son oncle. Il était esclave de l'ambition, capable d'ingratitude
et du désir naturel de se préférer à tout autre. Sa nièce, enivrée
de sa passion et persuadée de l'excès de ses charmes, eut assez de
présomption pour s'imaginer que le Roi l'aimait assez pour faire toutes
choses pour elle: de sorte qu'elle fit connaître à son oncle qu'en
l'état où elle était avec ce prince, il ne lui serait pas impossible
de devenir Reine, pourvu qu'il y voulut contribuer. Il ne voulut pas
se refuser à lui-même une si belle aventure, et en parla un jour à
la reine, en se moquant de la folie de sa nièce, _mais d'une manière
ambiguë et embarrassée, qui lui fit entrevoir assez clairement ce qu'il
avait dans l'âme_ pour l'animer à lui répondre ces mêmes paroles:
«Je ne crois pas, Monsieur le Cardinal, que le Roi soit capable de
cette lâcheté; mais s'il était possible qu'il en eût la pensée, je
vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contre
lui, que moi-même je me mettrais à la tête des révoltés et que j'y
engagerais mon fils[74].»
Sous le coup de cette foudroyante réponse, Mazarin rentra sous terre,
mais il en garda un implacable ressentiment. Soit qu'une déclaration
si hautaine et si emportée lui ôtât toute envie de recommencer, soit
qu'il eût appris que sa nièce, enivrée et affolée de sa faveur,
le tournait sans cesse en ridicule et ne négligeait rien pour le
perdre dans l'esprit du Roi, toujours est-il que désormais il devint
absolument muet sur ce chapitre du mariage, qu'il rentra en lui-même,
qu'il se retourna contre sa nièce et qu'il se dévoua corps et âme au
mariage espagnol. Comme il craignait que la nouvelle de son échec n'eût
transpiré et qu'il en éprouvait autant de dépit que d'humiliation,
il s'attacha, à partir de ce jour, à faire montre du plus complet
désintéressement, et à se donner le beau rôle pour écarter tout soupçon
de la comédie qu'il avait jouée et dont le dénouement lui avait si mal
réussi.
Mais ceux qui savaient à quoi s'en tenir n'eurent garde de le croire
sur parole. Le comte de Brienne, premier secrétaire d'État des affaires
étrangères, fut de ce nombre: «Quoi que m'ait pu dire cette Éminence,
écrit-il dans ses Mémoires[75], si le mariage de Sa Majesté eût pu se
faire avec sa nièce et que son Éminence y eût trouvé ses sûretés, il
est certain qu'elle ne s'y serait pas opposée.»
Mme de La Fayette dit, de son côté, que le trône que Mazarin avait rêvé
pour sa nièce Hortense, il le rêva aussi pour sa nièce Marie, et que
s'il renonça à ce dernier projet, c'est qu'il apprit que cette nièce
mettait tout en œuvre pour le perdre dans l'esprit du Roi[76].
Enfin, l'abbé de Choisy, s'appuyant sur le témoignage oral du maréchal
de Villeroi et de Beringhen, le premier écuyer, est d'avis comme eux
que le Cardinal ne battit en retraite que parce qu'il ne se sentait pas
assez fort pour imposer à la Reine le mariage de sa nièce[77].
Voilà de quelle façon les contemporains, les mieux placés pour
connaître le secret de la comédie, s'exprimaient sur le prétendu
désintéressement de Mazarin.
Un critique éminent et consciencieux, M. Chéruel, suppose qu'il y
eut, en cette circonstance, plus d'unité dans le rôle de Mazarin et
qu'il ne cessa de se prononcer depuis le commencement jusqu'à la
fin pour le mariage de l'Infante[78]. Il écarte, sans aucune raison
plausible, le témoignage si formel de Mme de Motteville, ne dit mot
de celui de Brienne et de Mme de La Fayette, et se fonde uniquement,
pour établir la sincérité de Mazarin, sur les lettres qu'il écrivit
au Roi, _à une date postérieure_, afin de le détourner d'épouser
sa nièce. Il n'admet pas que Mazarin, qui joua tant de personnages
divers suivant ses intérêts du moment, ait pu changer de rôle en cette
circonstance. A l'appui de sa thèse, M. Chéruel n'oppose que ces
lettres du Cardinal et quelques autres lettres intimes, _et toujours
d'une date postérieure_, adressées par lui à Mme de Venel, gouvernante
de ses nièces. A nos yeux, toutes ces lettres n'ont aucune valeur pour
éclairer la question, précisément à cause de leur date. Pour détruire
les témoignages unanimes de Mme de Motteville, de Brienne, de Mme de La
Fayette, il aurait fallu produire des lettres de la même date que les
faits dont ils affirment l'authenticité. C'eût été la seule manière de
les réfuter. Mais comme ces lettres n'existent pas, les déclarations
de ces témoins contemporains, de ces témoins fort bien informés, et
dont personne ne saurait contester la sincérité et la véracité, gardent
toute leur valeur. Rien dans les arguments du savant M. Chéruel n'est
de nature à les détruire[79].
Après la conversation du Cardinal avec la Reine et dans laquelle il
avait été si malmené, les choses changèrent bientôt de face. Il est
probable que, dans la crainte de perdre son crédit, il changea aussitôt
de rôle et qu'il s'appliqua sur-le-champ à détourner sa nièce de ses
ambitieux projets, en lui déclarant qu'elle ne pouvait plus compter
sur son appui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de ce jour,
elle conçut le plus vif ressentiment contre son oncle et contre la
Reine dont elle connaissait l'aversion pour elle. Elle s'attacha à les
dénigrer l'un et l'autre dans l'esprit du Roi pour déraciner toute
leur autorité et leur influence. Elle osa même, afin de détruire dans
le cœur du fils tout sentiment d'affection pour sa mère, lui apprendre
tout ce que la médisance, ou la calomnie, avait raconté ou inventé
contre elle pendant la Fronde. En un mot, elle fit si bien qu'elle se
rendit maîtresse absolue de l'âme du jeune prince[80].
Cependant Pimentel s'était rendu à Paris _incognito_ aussitôt après
la naissance du second fils de la reine d'Espagne, et il avait arrêté
avec le Cardinal les principales bases du traité. Mais pour ne paraître
pas désirer la paix à tout prix, et pour rendre les Espagnols moins
exigeants dans leurs prétentions, Mazarin affectait de dire que
l'alliance avec l'Espagne lui faisait peur, et qu'il n'entrait en
négociation que par reconnaissance pour la Reine. En même temps il
faisait donner sous main de grandes espérances à la duchesse de Savoie,
et il déclarait assez haut que, pour lui, il ne désirait pas l'Infante,
qui non seulement ne lui saurait aucun gré de la marier avec le Roi,
mais qu'à l'exemple de sa tante Anne d'Autriche, qui avait mortellement
haï le cardinal de Richelieu, elle lui ferait peut-être une guerre à
outrance.
L'Espagne fit un pas de plus en avant. Don Juan d'Autriche, fils
naturel de Philippe IV et de la comédienne Calderona, quitta la Flandre
dont il était gouverneur, et, avant d'aller en Espagne, il rendit
visite à la Reine. Marie Mancini avait été très alarmée de la venue
de Pimentel à Paris. Elle le fut encore plus du séjour qu'y fit don
Juan. Comme il prenait des airs très hautains, même en présence du
Roi, Marie mit tout en œuvre pour indisposer contre lui son royal
amant[81]. Don Juan avait eu l'étrange fantaisie d'amener avec lui une
certaine aventurière du nom de Capiton, qu'il faisait passer pour sa
folle. Elle avait de l'esprit; «c'était à qui l'aurait[82]», et le Roi
s'amusa d'abord à ses causeries. Mais comme elle vantait sans cesse les
qualités de l'Infante, Marie Mancini en prit de l'ombrage et se vengea
d'elle en la tournant en ridicule.
A la suite de cette entrevue avec don Juan, Mazarin ordonna, au nom du
Roi, de faire cesser les hostilités sur les frontières d'Espagne, et
il se prépara à partir pour Saint-Jean-de-Luz, afin de travailler à la
conclusion de la paix avec don Louis de Haro. «Forcé d'être sage et
timide par les grandes paroles que la Reine lui avait dites, il avait
pris le parti de sacrifier tous ses autres désirs à l'honneur qu'il
avait de contribuer à un si grand bien. La Reine le voyait partir avec
joie, persuadée qu'il avait chassé de son esprit tout ce qui pouvait
lui déplaire[83].» Elle n'était pas cependant sans crainte que l'amour
de son fils pour Marie Mancini ne l'entraînât à renoncer à l'Infante
pour l'épouser. Qu'imagina-t-elle pour conjurer autant que possible
le danger d'un tel mariage? Ce fut de séparer les deux amants. Elle
s'en ouvrit au Cardinal avant son départ, et celui-ci, usant de son
autorité sur ses nièces, ordonna à Mme de Venel, leur gouvernante, de
les conduire dans la citadelle de Brouage, près de La Rochelle[84].
La veille de leur départ, le Roi, accablé de douleur, vint chez la
Reine. «Comme la sensibilité d'un cœur qui aime demande la solitude,
la Reine prit elle-même un flambeau qui était sur sa table et, passant
de sa chambre dans son cabinet de bains, elle pria le Roi de la
suivre[85].» Ils y restèrent environ une heure, que la Reine employa à
le rappeler au sentiment de sa dignité et à le consoler. Il la quitta
les yeux en feu, mais résigné au sacrifice. Il sentit que le mal que
lui faisait sa mère «était de la nature de celui que les chirurgiens
font à ceux qu'ils veulent guérir de leurs blessures par des incisions
et des caustiques[86]». «Le Roi me fait pitié, dit Anne d'Autriche à
Mme de Motteville, en sortant de ce pénible entretien, il est tendre
et raisonnable tout ensemble; mais je viens de lui dire que je suis
assurée qu'il me remerciera un jour du mal que je lui fais, et, selon
ce que je vois en lui, je n'en doute pas[87].»
Il y eut encore bien des larmes le jour qui précéda la cruelle
séparation. Marie Mancini montra le plus profond désespoir, et le jeune
Roi fut si touché de sa douleur que, n'écoutant que sa passion, il
en vint à proposer au Cardinal d'épouser sa nièce «plutôt que de la
voir souffrir pour l'amour de lui[88]». Et comme la Reine et Mazarin
résistaient à ses instances, il les supplia à genoux de lui accorder
leur consentement[89].
La Reine fut inflexible et le Cardinal «entra de si bonne foi dans ses
sentiments que, malgré la force du sang et contre ses intérêts[90],» il
eut le courage de ne pas céder aux supplications de son souverain. La
négociation de la paix et du mariage de l'Infante était trop avancée
pour qu'il pût songer un seul instant à la rompre. Il «prit sans
balancer le parti de se faire honneur, en refusant celui que le Roi
lui voulait faire dans le premier mouvement d'une passion violente
dont il se repentirait bientôt et qu'il lui reprocherait de n'avoir
pas retenue, quand il verrait son royaume se soulever contre lui pour
l'empêcher de se déshonorer par un mariage si indigne. Il répondit
donc qu'ayant été choisi par le feu Roi son père, et, depuis, par
la Reine sa mère, pour l'assister de ses conseils, et l'ayant servi
jusqu'alors avec une fidélité inviolable, il n'avait garde d'abuser
de la confidence qu'il lui faisait de sa faiblesse et de l'autorité
qu'il lui donnait dans ses États, pour souffrir qu'il fît une chose si
contraire à sa gloire; qu'il était le maître de sa nièce et qu'il la
poignarderait plutôt que de l'élever par une si grande trahison[91].»
Le lendemain, 22 juin 1659, Marie Mancini partait avec ses sœurs
Hortense et la petite Marie-Anne. «Le Roi l'accompagna jusqu'à son
carrosse, montrant publiquement sa douleur[92].»
Ce fut alors que Marie adressa à son royal amant ces paroles si
connues, toutes pleines de tendresse et de reproches:
«Vous pleurez et vous êtes le maître[93]!»
Il n'eut pas le courage de résister, malgré son affliction; mais il lui
promit qu'il n'abandonnerait pas le dessein de l'épouser et qu'il ne
consentirait jamais au mariage avec l'Infante[94].
«Puis il vint prendre congé de la Reine et partit à l'instant même pour
Chantilly, où il alla passer quelques jours afin d'y reprendre des
forces[95].»
Cette séparation des deux amants fut la plus grande victoire que la
Reine remporta jamais sur le Cardinal. Jusqu'alors il s'était insinué
si avant dans sa faveur que l'on peut dire qu'elle n'avait jamais eu
d'autre volonté que la sienne. Non seulement il avait usurpé toute
l'autorité de sa souveraine, mais il s'était attaché à la détruire dans
l'esprit du jeune Roi, à ruiner l'estime du fils pour la mère, soit par
des discours sérieux, soit par des railleries. La Reine avait si bien
abdiqué tous ses pouvoirs au profit de son favori, qu'elle ne pouvait
obtenir aucune grâce pour ses amis sans être obligée de passer par ses
mains. Recommandait-elle une affaire au chancelier, au surintendant,
à quelque autre ministre? ils lui répondaient invariablement qu'il
fallait en parler à M. le Cardinal. Avait-elle besoin d'argent pour ses
dépenses les plus nécessaires et les plus urgentes? Mazarin, qui était
riche à cent millions, trouvait toujours quelque méchante excuse, pour
serrer les cordons de sa bourse. Il avait les insolences d'un amant las
de son bonheur, d'un parvenu qui avait triomphé de toutes les rigueurs
de la Fortune.
La Reine, reconnaissante de tant d'éclatants services qu'il avait
rendus au Roi son fils et à la France, la Reine qui, par amour, avait
tenu tête, pour le sauver, à tous les orages de la Fronde, avait
toujours supporté le joug sans essayer de le secouer et sans se
plaindre. Mais le jour où le favori s'oublia au point de vouloir unir
son sang roturier au sang de tant de Rois et d'Empereurs, ce jour-là
Anne d'Autriche retrouva toute sa fierté et elle fit rentrer dans son
néant le fils du pêcheur sicilien.