VIII

Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent

d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à

Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa

solitude de _Wassilianoskoi_ disparaît du monde. La mort frappe

successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une

génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.

* * * * *

Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient

visiter le site de ses amours pour Lise.

La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans

la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que

Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas

bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à

côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia

Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle

n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement

toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son

heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la

terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna

ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit

point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka,

transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,

jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna,

récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le

printemps à O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de

seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la

petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle

était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner

les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y

avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes

garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé

les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans

sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de

chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;

l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes

robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse

ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les

heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et

confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était

établi, suivant l'expression des voisins.

Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison

Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka,

avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu

compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il

fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes

parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les

uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,

pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues

aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant

de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme

général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un

tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte

cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,

en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint

immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un

regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le

perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le

recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit

soudain à deux battants:--la petite Schourotschka s'en

échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande

joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants.

Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger;

mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur

expression caressante; les frais visages ne cessèrent point

de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de

l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.

--Je suis Lavretzky, murmura-t-il.

Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute

cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent

éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec

empressement la moindre occasion de s'agiter et de

manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de

Lavretzky;

Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la

première; elle assura que, quelques moments encore, et elle

l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le

reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même,

par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et

se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux

pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les

mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à

broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait

pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée

il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit

Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit

gravement place autour de lui. Les questions, les

exclamations, les récits se succédèrent rapidement.

«Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa

naïvement Lénotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.

--Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.--Je t'avais

emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté

tout ce temps à la campagne.

--Oui, et maman est morte depuis.

--Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.

--Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,--et M. Lemm.

--Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.

--Oui, répondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour

Odessa. On dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là

qu'il est mort.

--Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa

composition?

--Je ne sais; j'en doute.»

Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse

passa sur ces jeunes visages.

--Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.

--Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.

Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.

«Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria

Dmitriévna: et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna

la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier

du poivre dans sa tabatière.

--Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.

Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.

«Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le

jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa

santé se remet petit à petit.

--Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky

avec effort.

--Oui, toujours.

--Vous écrit-elle?

«Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»

Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du

silence qui passe.» Telle est la pensée de tous.

«Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en

s'adressant à Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,

quoique nous l'ayons un peu négligé.»

Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui

frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec

Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus

retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était recourbé; mais il

le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien

n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce

sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passée, le

bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les

allées avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un

peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur ombre

était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient

développés, les framboisiers s'étaient multipliés, les

noisetiers étaient plus touffus, et partout s'exhalait une

fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.

«Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout

à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte,

entourée de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.

--Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère...

ou est-ce toi-même que tu n'as point comptée?»

Lénotchka rougit légèrement.

«Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...?

commença-t-elle.

--Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne

faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à

moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas

à m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une

occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune

distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»

Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention

respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent

écouté la leçon d'un professeur; puis ils le quittèrent en

courant. Quatre d'entre eux se placèrent chacun auprès d'un

arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.

Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la

salle à manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une

des touches; un son faible, mais clair, s'en échappa et

éveilla une vibration secrète dans son coeur. C'est par

cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm

qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé

Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,

et il y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si

souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se présentait

plus vivement encore à son souvenir; il lui semblait sentir

autour de lui les traces de sa présence; sa douleur

l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du

calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,

mais perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une

personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il

avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition,

enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages

d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s'il

avait pu se voir de la même façon dont il se représentait

Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise,

que tous ne connaissent point, mais sans l'épreuve de

laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme

jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son

bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son

âme, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas

seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même

avait vieilli; conserver jusqu'à la vieillesse un coeur

jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.

Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le

bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail!

Lavretzky avait le droit d'être satisfait: il était devenu

véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la

terre, et ce n'était point pour lui seul qu'il travaillait;

il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de

ses paysans.

Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si

connu,--et à cette place chérie, en face de cette maison

vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la

dernière fois, dans l'espoir de vider cette coupe défendue,

où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.--Ce

voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle

génération qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en

arrière sur ses jours écoulés. Son coeur se remplit de

tristesse, mais il n'en fut pas accablé; il avait des

regrets, mais il n'avait point de remords. «Jouez,

amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans

amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus

facile: vous n'aurez pas, comme nous, à chercher le chemin,

à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres; nous

ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre nous n'y

ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre

bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous.

Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il

ne me reste qu'à vous saluer pour la dernière fois, et à

dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et

d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: «Je

te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te

consumer!»

Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en

aperçut, personne ne le retint; les cris joyeux

retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et

verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son

tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans

presser les chevaux.

«Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux.

Qu'arriva-t-il ensuite à Lavretzky? à Lise?»

Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà

descendues de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles?

On dit que Lavretzky a visité le couvent où s'était retirée

Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;

elle a passé tout près de lui, d'un pas égal, rapide et

modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;--et

elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'oeil tourné

vers lui a frissonné légèrement; mais son visage amaigri

s'est incliné davantage encore; mais ses mains jointes et

enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que

pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le saura? qui

le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces

émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y

arrêter est impossible.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 185 / 186 题