Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
solitude de _Wassilianoskoi_ disparaît du monde. La mort frappe
successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.
* * * * *
Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
visiter le site de ses amours pour Lise.
La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans
la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que
Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas
bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à
côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia
Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement
toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son
heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la
terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna
ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit
point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka,
transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna,
récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le
printemps à O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de
seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la
petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner
les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y
avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes
garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé
les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans
sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de
chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;
l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse
ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les
heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et
confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était
établi, suivant l'expression des voisins.
Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison
Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka,
avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu
compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il
fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes
parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les
uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,
pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues
aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant
de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme
général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un
tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte
cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,
en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint
immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un
regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le
perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le
recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit
soudain à deux battants:--la petite Schourotschka s'en
échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande
joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants.
Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger;
mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur
expression caressante; les frais visages ne cessèrent point
de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de
l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.
--Je suis Lavretzky, murmura-t-il.
Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute
cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent
éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec
empressement la moindre occasion de s'agiter et de
manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
Lavretzky;
Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
première; elle assura que, quelques moments encore, et elle
l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le
reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même,
par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et
se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux
pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les
mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait
pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée
il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit
Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit
gravement place autour de lui. Les questions, les
exclamations, les récits se succédèrent rapidement.
«Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa
naïvement Lénotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.
--Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.--Je t'avais
emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté
tout ce temps à la campagne.
--Oui, et maman est morte depuis.
--Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.
--Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,--et M. Lemm.
--Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.
--Oui, répondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour
Odessa. On dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là
qu'il est mort.
--Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa
composition?
--Je ne sais; j'en doute.»
Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse
passa sur ces jeunes visages.
--Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.
--Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.
Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.
«Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria
Dmitriévna: et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna
la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier
du poivre dans sa tabatière.
--Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.
Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.
«Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa
santé se remet petit à petit.
--Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky
avec effort.
--Oui, toujours.
--Vous écrit-elle?
«Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»
Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du
silence qui passe.» Telle est la pensée de tous.
«Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en
s'adressant à Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,
quoique nous l'ayons un peu négligé.»
Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui
frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec
Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus
retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était recourbé; mais il
le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce
sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passée, le
bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les
allées avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un
peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur ombre
était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient
développés, les framboisiers s'étaient multipliés, les
noisetiers étaient plus touffus, et partout s'exhalait une
fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.
«Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout
à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte,
entourée de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.
--Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère...
ou est-ce toi-même que tu n'as point comptée?»
Lénotchka rougit légèrement.
«Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...?
commença-t-elle.
--Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne
faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à
moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas
à m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une
occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»
Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention
respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent
écouté la leçon d'un professeur; puis ils le quittèrent en
courant. Quatre d'entre eux se placèrent chacun auprès d'un
arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.
Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la
salle à manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une
des touches; un son faible, mais clair, s'en échappa et
éveilla une vibration secrète dans son coeur. C'est par
cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm
qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé
Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,
et il y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si
souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se présentait
plus vivement encore à son souvenir; il lui semblait sentir
autour de lui les traces de sa présence; sa douleur
l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du
calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,
mais perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une
personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il
avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition,
enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages
d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s'il
avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise,
que tous ne connaissent point, mais sans l'épreuve de
laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme
jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son
bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son
âme, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas
seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même
avait vieilli; conserver jusqu'à la vieillesse un coeur
jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.
Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail!
Lavretzky avait le droit d'être satisfait: il était devenu
véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la
terre, et ce n'était point pour lui seul qu'il travaillait;
il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de
ses paysans.
Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si
connu,--et à cette place chérie, en face de cette maison
vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la
dernière fois, dans l'espoir de vider cette coupe défendue,
où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.--Ce
voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle
génération qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en
arrière sur ses jours écoulés. Son coeur se remplit de
tristesse, mais il n'en fut pas accablé; il avait des
regrets, mais il n'avait point de remords. «Jouez,
amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans
amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus
facile: vous n'aurez pas, comme nous, à chercher le chemin,
à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres; nous
ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre nous n'y
ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre
bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous.
Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il
ne me reste qu'à vous saluer pour la dernière fois, et à
dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et
d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: «Je
te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te
consumer!»
Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en
aperçut, personne ne le retint; les cris joyeux
retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et
verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son
tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans
presser les chevaux.
«Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux.
Qu'arriva-t-il ensuite à Lavretzky? à Lise?»
Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà
descendues de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles?
On dit que Lavretzky a visité le couvent où s'était retirée
Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;
elle a passé tout près de lui, d'un pas égal, rapide et
modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;--et
elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'oeil tourné
vers lui a frissonné légèrement; mais son visage amaigri
s'est incliné davantage encore; mais ses mains jointes et
enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que
pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le saura? qui
le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y
arrêter est impossible.