LES DEUX AMIS

Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six

ans, nommé Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses

fonctions officielles pour se vouer à l'administration des

domaines que son père lui avait légués dans une des

provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers

l'obligeaient, disait-il, à prendre cette décision, et ces

motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait est

que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et

ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service,

vivre dans la capitale, comme il avait vécu jusque-là, et,

bien qu'il renonçât à regret à sa carrière de fonctionnaire,

la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour

mettre ordre à ses affaires.

À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa

métairie en désordre, sa maison dégradée. Il commença par

prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens,

fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'établit,

et clouer quelques planches au toit ouvert à la pluie. Là se

bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en

faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses

ressources et l'état de ses domaines.

Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à

l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un

homme qui cherche pour se distraire à prolonger le travail

qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait de telle

sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes

les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y

avait autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait

pas, non point qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce

qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec

eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un

de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine,

qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était

retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.

Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant

Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des

difficultés pour le partage de deux bandes de prairie de

quelques ares d'étendue. Plus d'une fois, ce terrain en

litige avait occasionné entre les deux communautés des actes

d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement

enlevées et transportées en une autre place. L'animosité

s'accroissait de part et d'autre, et ce fâcheux état de

choses menaçait de devenir encore plus grave. Par bonheur,

Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture

d'esprit et du caractère pacifique de Boris, résolut de lui

abandonner à lui-même la solution de cette question. Cette

démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la

décision de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite

de cet arrangement, les deux voisins entrèrent en bonnes

relations l'un avec l'autre, se firent de fréquentes

visites, et enfin en vinrent à vivre en frères presque

constamment.

Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature

de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui

n'était pas riche, mais dont les parents autrefois étaient

riches, avait été élevé à l'université et avait reçu une

excellente éducation. Il parlait plusieurs langues, il

aimait l'étude et les livres; en un mot, il possédait les

qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au

contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne

prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y était en

quelque sorte forcé, et ne pouvait être classé que dans la

catégorie des gens illettrés.

Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient

pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa

chevelure blonde, Boris ressemblait à un Anglais. Il avait

des habitudes de propreté extrême, surtout pour ses mains,

s'habillait avec soin, et avait conservé dans son village,

comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.

Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était

basané, ses cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait

un paletot-sac en drap bronzé, avec de grandes poches

entre-bâillées sur les côtés. «J'aime cette couleur de

bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;» mais

le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.

Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants,

recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près,

tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi

satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du

gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait

résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe

allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et

entassait le gruau sur son assiette.

Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa

boisson nourricière. Quant aux vins de France,

particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les

souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.

En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de

l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est

qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons.

Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait

acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre

n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun

lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux

portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que

Boris.

Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins

s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf

heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle

robe de chambre qui laissait à découvert une chemise

blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec

un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre

Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village

n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et

très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la

maison de Boris.

«Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment

avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit

domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses

cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre

qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre

commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis

se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de

thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un

entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de

longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la

veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la

campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins

et de leurs voisines.

Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre

s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le

mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points

scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions

assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et

l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de

cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris

n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en

loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de

formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris,

dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?»

Boris lui expliquait le plus clairement possible cette

merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait

pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait,

et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre

problème scientifique.

Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps,

la causerie des deux amis, en voici un échantillon:

Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et

la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à

Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout

à l'heure à votre porte?»

Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une

cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»

Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans

la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit

garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma

foi, pas laide.

--Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma

nouvelle blanchisseuse.

--D'où vient-elle?

--De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»

Après cette réponse, nouveau silence.

«Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de

nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de

tabac qui s'allumaient et pétillaient sous la cendre au fond

de sa pipe.

--J'en ai trois, répondait Boris.

--Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à

faire. Vous savez quelle est sa besogne.

--Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.

Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner.

Pierre avait un goût particulier pour ce repas, et disait

qu'il fallait absolument le faire à midi. À cette heure-là,

il s'asseyait à table d'un air si heureux et avec un si bon

appétit, que son aspect seul eût suffi pour réjouir l'humeur

gastronomique d'un Allemand.

Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se

contentait d'une côtelette, d'un morceau de poulet ou de

deux oeufs à la coque. Seulement il assaisonnait ses repas

d'ingrédients anglais disposés dans d'élégants flacons qu'il

payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet appareil

britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas

pouvoir s'en passer.

Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient,

si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se

promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux.

Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son

village et le faisait entrer dans sa maison.

Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la

cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit

de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux,

s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis

construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre,

l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et

menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette

maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans.

Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de

caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent

les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une

maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son

ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années,

nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais

très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge,

et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition

convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.

Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était

très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait

surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par

l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,

courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se

rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait

ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un

verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, _contre_

l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris

ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre

apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin,

puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques

heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux

étrangers.

Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même

salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils

continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre

détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix

de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût

beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le

nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui

venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se

sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il

chantait en nasillant légèrement une des chansons de son

régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles

que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit

qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que

l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini

chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des

logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de

l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni

très-harmonieuse.

À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se

quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.

Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon

leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit

tout à coup d'un ton expressif:

«Il y a une chose qui m'étonne, Boris.

--Quoi donc?

--C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos

qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.

--Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette

remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à

ce genre de vie.

--Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez

considérable pour vous assurer partout une honnête

existence? Vous devriez entrer au service.»

Et, après un moment de silence, il ajouta:

«Vous devriez entrer dans les uhlans.

--Pourquoi dans les uhlans?

--Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le

mieux.

--Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.

--Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau

régiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un

pareil; un régiment merveilleux; colonel, officiers..., tout

était parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre

taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.

--Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements

militaires, je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité

de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle

carrière, et je ne sais pas même si à mon âge on voudrait

m'y admettre.

--C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien,

alors, reprit-il en levant subitement la tête, il faut vous

marier.

--Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!

--Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de

vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel

intérêt peut-il y avoir pour vous à ne pas vous marier?

--Il ne s'agit pas d'intérêt.

--Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non,

je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont

un tel éloignement pour le mariage... Ah! vous me

regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas

voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions meilleures,

vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du

célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont

étonnants...»

Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une

chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le

tuyau pour le nettoyer.

«Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas

à me marier?»

En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague

en velours ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait

très-gravement cette opération. Les paroles de Boris lui

firent faire un mouvement de surprise.

«Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne

et je l'épouse.

--En vérité?

--En vérité!

--Non..., vous plaisantez?

--Je vous assure que je ne plaisante pas.»

Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:

«Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une

femme.

--À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi

voulez-vous me marier?

--Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas

capable de régler vous-même cette affaire.

--Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que

je m'entendais assez bien à ces sortes de choses.

--Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea

d'entretien.

Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son

paletot sac, mais avec un frac bleu, à longue taille, orné

de très-petits boutons et chargé de deux manches bouffantes.

Ses moustaches étaient cirées, ses cheveux relevés en deux

énormes boucles sur le front et imprégnés de pommade. Un col

en velours, enjolivé d'un noeud en soie, lui serrait

étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante

raideur.

«Que signifie cette toilette? demanda Boris.

--Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une

chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec

gravité; elle signifie qu'il faut faire atteler votre

voiture. Nous partons.

--Et où donc allons-nous?

--Voir une jeune femme.

--Quelle jeune femme?

--Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus

avant-hier?

--Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque

embarras, c'était une plaisanterie.

--Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez

sérieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai déjà

fait mes préparatifs.

--Comment? que voulez-vous dire?

--Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de

vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite

avec vous.

--Quelle voisine?

--Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites

atteler.

--Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de

cette subite décision.

--C'est le temps de la saison.

--Et allons-nous loin?

--Non; à une quinzaine de verstes de distance.

--Sans même déjeuner? demanda Boris.

--Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais,

tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai

une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera

pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.

--Ah! c'est donc une veuve?

--Oui, vous verrez.»

Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le

déjeuner et fit harnacher les chevaux.

L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre.

Pierre, impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un

second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit

apparaître vêtu comme un vrai citadin de bon goût. Il

portait un pardessus dont la couleur noire se détachait sur

un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet

noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son

gilet était suspendue une petite chaîne en or qui retombait

dans une poche de côté, et de son habit et de son linge

frais s'exhalait un doux arôme.

Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère

exclamation et prit son chapeau.

Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son

ami vers sa voiture.

«C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il,

que j'entreprends cette course.

--Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel

l'élégante toilette de son voisin exerçait un visible

ascendant, mais peut-être me remercierez-vous de vous avoir

fait faire ce petit voyage.»

Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta

dans la calèche.

Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se

tenaient immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit

Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous

connaissez sans doute déjà ce nom?

--Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec

qui vous voulez me marier?

--Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la

fortune et de bonnes façons, des façons de grande ville. Au

reste, vous en jugerez. Cette démarche ne vous impose aucun

engagement.

--Sans doute. Et quel âge a-t-elle?

--Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»

La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie

Cirilovna était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne

l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea

son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne

s'inquiétait guère en général du froid, et moins encore

quand il avait ses habits de grande cérémonie qui

l'étreignaient au point de le faire transpirer.

L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez

jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de

campagne qui décorent les environs de Moscou, mais qu'on ne

rencontre que rarement dans les provinces.

En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le

seuil de la porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et

d'une redingote ornée de boutons armoriés; dans

l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et

habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa

maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle

les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger,

où un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon,

décoré de meubles à la mode, façonnés en Russie,

très-agréables en apparence et en réalité très-incommodes.

Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit

entendre dans une chambre voisine, puis la maîtresse de la

maison entra d'un pas léger. Pierre s'avança à sa rencontre

et lui présenta Boris.

«Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris

d'un regard rapide. Il y a longtemps que je désirais vous

connaître, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien

voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie,

asseyez-vous.»

Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un

coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants

blancs, penchant la tête sur le dossier du canapé, tandis

qu'elle avançait sur le parquet deux petits pieds chaussés

de deux jolies bottines.

Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris,

assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait

attentivement. Elle avait la taille svelte, élancée, le

teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants

un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des

Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie

présentait un tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on

ne pouvait y saisir un caractère déterminé. Tantôt elle

clignait ses yeux, tantôt elle les ouvrait dans toute leur

étendue, et en même temps sur ses lèvres errait un sourire

affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient dégagés et

parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait

assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle

était coiffée étourdiment, qu'elle avait la raie de travers.

De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage,

car il avait à cet égard le même sentiment que Pouschkine,

qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses sans sourire,

ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un

mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme

des femmes séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un

vieux garçon, des enfants espiègles.

Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à

vivre dans un village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en

appuyant avec afféterie sur l'accentuation de certaines

syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui on puisse

converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer

dans un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une

petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions à voir,

s'éloignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!»

Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre

le regarda d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a

le don de la parole!

«Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.

--Oui... mais...

--N'ayez pas peur. Je fume aussi.»

À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en

argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit à ses

visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait

la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une

bougie.

«Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant

gracieusement la tête et en lançant en l'air une légère

bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas

qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce

qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point

asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.

--Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont

surtout très-sévères sur cet article.

--Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les

fréquente pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans

mon solitaire refuge.

--Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda

Boris.

--Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire,

je rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.

--Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre,

étonné.

--Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.

--À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.

Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se

retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je

suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la

littérature russe?

--Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris,

qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres

nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.

--Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à

présent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble

très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua

Boris.

--C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte

dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique

qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous

le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le

mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur

cette terre?

--Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la

regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»

Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla

vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en

silence.

L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant

rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune

question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à

parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients,

et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le

parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima,

s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de

la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait

les oeuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en

avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient

constamment son langage.

«Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse

dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que

la liberté de pensée, de sentiment, d'action?

--Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait

pris depuis quelques instants une expression marquée de

mécontentement. Pourquoi la femme réclamerait-elle cette

liberté? qu'en ferait-elle?

--Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de

l'homme?

--L'homme non plus n'en a pas besoin.

--Pas besoin?

--Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À

s'ennuyer ou à faire des folies.

--Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous

ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que

vous commettiez des folies.

--Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté,

répondit tranquillement Pierre.

--Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui

dois peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»

Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se

pencha vers Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se

complaît dans le paradoxe.

--Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.

--En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.

--À soutenir des paradoxes.»

Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses

dents: «Et moi je sais ce qui vous plairait...»

En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que

le dîner était servi.

«Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la

salle à manger?»

Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre

Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et

Boris Andréitch, avec ses goûts délicats en matière de

gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que

les mets fussent servis sous des cloches et que les

assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en

dépit des étiquettes argentées et dorées qui décoraient

chaque bouteille.

Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de

temps à autre un regard impérieux sur ses domestiques. Elle

vidait à de fréquents intervalles son verre d'une façon

assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient

très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on

trouvait que, de la part d'une femme, c'était un

inconvénient.

Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur

demanda ce qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris

accepta une tasse de thé, et, après en avoir pris une

cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé du café. Mais le

café n'était pas meilleur. Pierre, qui en avait demandé, le

laissa pour prendre du thé, et renonça également à boire

cette autre potion.

Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra

très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux

pétillaient et ses joues étaient échauffées... Mais ses deux

visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions à

l'éloquence. Ils semblaient plus occupés de leurs cigares

que de ses belles phrases, et, à en juger par leurs regards

constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu de

supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se

serait peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il

venait de s'engager dans un galant débat avec Sophie, qui,

d'une voix coquette, lui demandait s'il n'était pas surpris

qu'elle vécût ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre

voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher

d'atteler les chevaux.

Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir

ses deux hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté

de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude

irrésolue, par l'expression de son sourire, semblait lui

dire que ce n'était pas à lui que devaient s'adresser ses

reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était temps

de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même

temps, il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa

main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, à la

façon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et

serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De

nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui

fit promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà

dans l'antichambre, enveloppé dans son manteau.

Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à

quelques centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non,

murmura-t-il, cela ne va pas.

--Que voulez-vous dire? demanda Boris.

--Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression

de dédain.

--Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être

de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu

prétentieuse, mais agréable.

--C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but

que je m'étais proposé en vous conduisant près d'elle».

Boris ne répondit pas.

«Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous

déclarer qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque

deux dents au côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on

le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce là une

femme de ménage? Je sors de chez elle sans avoir pu

satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,

instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout,

donnez-moi une bonne ménagère, que diable! Je vous le

répète, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique,

avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en

fer-blanc, vous ont étonné?

X

Une seconde visite, où _Boris_ se trouve placé à table entre deux

soeurs, ne réussit pas mieux.

L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.

Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la

campagne avec une fille nommée _Viéra_.

Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit

par devenir pathétique.

--Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.

--Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.

--Je vous assure que j'ai été très-content de connaître

Sophie Cirilovna.

--J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»

En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en

avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.

--Je suis à votre disposition, répondit Boris.

--Très-bien.»

Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si

ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une

grande partie de la journée. Un matin, il se présenta de

nouveau chez son ami, dans ses vêtements d'apparat, et

invita Boris à venir faire avec lui une autre visite.

«Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait

attendu cette seconde invitation avec une certaine

impatience, et qui se hâta de faire atteler son traîneau,

car l'hiver était venu et les voitures étaient remisées pour

plusieurs mois.

--Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à

Tikodouïef. Le maître de cette maison est un excellent homme

qui s'est retiré du service avec le grade de colonel. Sa

femme est une personne fort recommandable, et il y a là deux

jeunes filles fort gracieuses, qui ont reçu une éducation du

premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne

sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive

et animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont

de vrais modèles. Vous verrez.

--Et comment s'appelle le père?

--Calimon Ivanitch.

--Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?

--Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi

Pélagie; l'autre Émérance.

Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être

promptement invité à une autre excursion; mais Pierre

semblait avoir renoncé à ses projets. Pour l'y ramener,

Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la famille

Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en

un premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait

d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne

pas vouloir comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette

froide réserve, lui dit un matin:

«Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler

vos promesses?

--Quelles promesses?

--Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier?

J'attends.

--Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le

goût trop délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme

qui puisse vous convenir.

--Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite

à votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais

infructueux; est-ce une raison pour désespérer? D'ailleurs,

la veuve ne m'a point déplu. Si vous m'abandonnez, je

retourne près d'elle.

--Allez à la grâce de Dieu!

--Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me

marier. Faites-moi donc connaître une autre femme.

--Je n'en connais pas dans tout ce canton.

--C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il

n'existe pas une agréable personne à plusieurs lieues à la

ronde.

--Je vous dis la vérité.

--Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»

Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long

silence, il reprit:

«Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une

très-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.

--Et pourquoi?

--Parce qu'elle est trop simple.

--Tant mieux!

--Et son père est si bizarre!

--Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami,

faites-moi connaître Melle... Comment l'appelez-vous?

--Viéra Barçoukova.»

Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre

de le conduire dans la maison de la jeune fille.

Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof

était en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la

nature la plus bizarre. Après avoir achevé d'une façon

brillante son éducation dans l'un des établissements de la

couronne, il était entré dans la marine, et y avait acquis

promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il

avait tout à coup quitté le service pour se retirer dans son

domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il

était devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite

et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque jour, enveloppé

dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains

dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa

chambre, en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on

lui disait il ne répondait que par un sourire et une

exclamation: «Braou! braou!» ce qui, pour lui, signifiait

Bravo! bravo!

Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son

étrangeté, il était très-bon et très-hospitalier. Si un ami,

à sa table, lui disait: «Savez-vous, Étienne, qu'au dernier

marché de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?

--Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le

sien à moitié prix.

--Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a

perdu vingt mille roubles au jeu?

--Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.

--On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté

dans le village voisin.

--Braou! braou!

--Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.

--Braou! braou!»

Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que

ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec

une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était

brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait

avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa

maison n'était point en désordre; il ne faisait point de

dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.

Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne

Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de

grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui

avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur

rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un

léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se

répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il

lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui

le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques

autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait

qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que

possible ses paroles.

Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que

lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient

plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux.

Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en

elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait

de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une

excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour

l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et

gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche

avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que

Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.

Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se

promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste

cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa

maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à

manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses

repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant,

mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien

connu des propriétaires du voisinage, un large divan,

très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de

coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une

chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient

inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le

jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit,

d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche,

elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et

de liqueurs préparées par la jeune fille.

En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de

l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à

se dégager de sa pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté

d'entrer.» Les deux amis s'avancèrent dans le salon, et

Pierre présenta son ami à Étienne.

«Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire

en lui tendant la main... Très-froid... Un verre

d'eau-de-vie?» et, du doigt ayant indiqué la bouteille qui

se trouvait sur la table, il continua sa promenade.

Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent

sur le canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y

eut pris place, Boris s'y trouva établi comme s'il faisait

usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de

Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même agréable

impression.

Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que

rarement il était seul. Près de lui était une sorte de

figure patibulaire, un individu nommé Onufre Ilitch, au

visage ridé et usé, au nez arqué comme le bec d'un épervier,

et à l'oeil inquiet. Il avait autrefois occupé un emploi

dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant

il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée

sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il

suivait du regard Étienne, et dès que les deux visiteurs

furent assis, il dit avec un profond soupir:

«Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme.

Mais vous connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes,

pécheurs coquins, tout le monde vit dans le péché, et moi je

fais comme les autres.

--Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence,

il ajouta:--Mauvaise sentence!

--Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité

cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en

appelle à ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les

détails de mon affaire, s'ils veulent bien m'écouter.

--Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.

Celui-ci fit un signe d'assentiment.

«Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre

moi-même et contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé

une généreuse indignation!

--Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»

Onufre tressaillit.

«Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les

fripons qui affectent de faire voir une généreuse

indignation?»

Étienne répondit par un signe affirmatif.

L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis

tout à coup éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui

restait pas une dent. Pourtant il parlait assez

distinctement.

«Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre

avocat a bien raison de dire que vous êtes un faiseur de

calembours.

--Braou! braou!» répéta Barçoukof.

En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas

léger, portant sur un plateau vert deux tasses de café et de

la crème. Une robe grise lui serrait gracieusement la

taille. Boris et son ami se levèrent vivement à son

approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son plateau

sur la table:

«Mon père, dit-elle, voici votre café.

--Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il.

Ma fille, voilà M. Boris Andréitch.»

Boris s'inclina de nouveau.

«Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui

ses yeux doux et calmes. Nous ne dînerons pas avant une

heure et demie.

--J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.

--Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.

--Très-volontiers.

--À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous

ne vous avons vu.»

À ces mots Viéra sortit.

Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:

«Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle

grâce dans ses mouvements!

--Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est

comme une auberge; dès qu'une personne est sortie, il en

arrive une autre.»

En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme

d'une énorme corpulence, large tête, larges joues, grands

yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie

était empreinte d'une expression d'aigreur et de

mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et

très-ample vêtement.

«Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même

regarder ceux à qui s'adressait ce bref salut.

Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.

«Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.

--Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous

donc?

--De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous

oblige d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur,

ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai

fatigué mes chevaux à courir à travers la ville que Dieu

maudisse!

--Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre,

désigné si lestement par cette épithète de petit monsieur.

--Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras,

fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas

bientôt être pendu?»

Onufre ne répondit pas.

«Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice

est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te

fait-il d'être dans l'attente de ton jugement? Pas la

moindre. Seulement tu es vexé de ne plus pouvoir... et en

disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui

saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel

malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les

côtés.

--Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez

que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui

reçoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul

qui ai été l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a

pris part, comme je l'ai démontré.

--Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache

sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas

sur lui. Mais l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un

gaillard habile!

--Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua

Onufre en bégayant.

--Oui, oui.

--Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.

--Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne.

Quelle créature admirable! Près des filous et des ivrognes,

c'est un vrai colosse.

--«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.

Viéra rentra avec deux tasses.

--Encore une, lui dit son père, tandis que Michel

s'inclinait devant elle.

--Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant

pour la délivrer de son plateau.

--Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu

seulement que ce café soit bon!

--Servi par vos mains...

Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment,

sortit et revint un instant après offrir une tasse à Michel.

«Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui

est arrivé à Marie Ilinichna?»

Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.

«Oui... elle est tombée en paralysie.»

--Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour

elle se met à table avec plusieurs convives. On sert de la

batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle

en reprend encore, puis tout à coup sa vue se trouble, sa

tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse

autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On

dit que le médecin du district s'est distingué en cette

occasion. Dès qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant:

«Un docteur! vite un docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne

vit que du produit des morts que l'on trouve dans

l'arrondissement. Quelle heureuse profession!

--Braou! braou! répéta Barçoukof.

--Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la

batvine, dit Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des

angles du salon.

--De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.

--Précisément.

--À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne

convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est

une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre

Vasilitch?

--Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?

--Oui.

--Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une

chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.

--Ni moi.»

L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton.

Étienne n'y prenait aucune part et continuait à se promener

dans sa chambre.

Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en

faisait elle-même les honneurs, servait avec soin ses hôtes,

et cherchait à deviner leurs désirs. Boris, assis à côté

d'elle, ne la quittait pas du regard. De même que son père,

elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui

seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes

questions, non pas tant pour les réponses qu'il pouvait en

attendre que pour voir ses lèvres s'entr'ouvrir.

Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se

mirent à jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus

que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers

Onufre, quoiqu'il continuât encore à lui adresser plusieurs

acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait d'être

semblable aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les

ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais

le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un

air riant vers celui qu'il avait tant maltraité et lui dit:

--Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après

tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je

t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite,

parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et

qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.

--C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces

paroles. C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la

calomnie....

--Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La

calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la

tour de Pugatschef, enfermé et enchaîné? Donne-nous des

cartes.»

Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en

passant à plusieurs reprises son doigt sur sa langue

effilée.

Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa

chambre, et Boris était assis près de Viéra. Il voulait

causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques

difficultés et sans être obligé de se résigner à de

fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche

de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui

demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins,

si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui

étaient agréables. Puis il lui demanda si elle lisait; à

quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le temps.

Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui

annoncer que ses chevaux étaient attelés. Il se leva à

regret, il s'affligeait déjà de partir, de s'éloigner de ce

bon regard, de ce pur sourire. Il serait resté si Étienne

avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais

Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient

passer la journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y

décider et ordonner qu'on préparât leurs lits. Ainsi firent

Michel Micheïtch et Onufre. Ils s'installèrent dans la même

chambre, et on les entendit longtemps causer. C'était

surtout Onufre qui se livrait à une faconde extraordinaire.

Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait de

lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui

répondre de temps à autre par un monosyllabe qui, de sa

part, n'indiquait encore qu'une confiance très-équivoque. Le

lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord

pour se rendre à la métairie de Michel, et de là à la ville.

Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci,

bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval

et par le balancement du traîneau, s'était assoupi.

«Pierre! lui cria son ami après un long silence.

--Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.

--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?

--Sur quoi donc?

--Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes

excursions.

--Sur Viéra?

--Oui.

--À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous

convient pas.

--Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que

la blonde Émérance et que la jeune veuve.

--Est-il possible?

--Je vous assure.

--Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille

d'une simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à

conduire une maison, mais ce n'est pas là ce qu'il vous

faut.

--Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.

--Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même

prononcer un mot français.

--Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler

français?»

Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:

«Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne

peut être.... Vous plaisantez.

--Je ne plaisante nullement.

--À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne

pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»

À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la

tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à

Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant

sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide

et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient

comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les

pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses

couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et

brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la

lune.

Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt

rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que

de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de

sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de

Viéra.

Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de

l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le

fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première

visite, son ami lui dit:

«J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes

pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»

Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à

partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la

première fois, il y avait chez Étienne plusieurs étrangers à

qui Viéra offrait, avec sa grâce habituelle, du café et des

liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris eut avec elle un

entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que

la première fois. Il lui parla de son existence passée, de

Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui

vint à l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible

curiosité, quelquefois en souriant et en le regardant, mais

sans oublier une minute ses devoirs de maîtresse de maison.

Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son père

avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait

elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa

place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir

près de lui, reprenait son travail de broderie, et il

continuait ses récits. Une ou deux fois Étienne, en se

promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta

l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et

continua sa marche.

Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la

première. Ils couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne

la quittèrent que le lendemain soir. En partant, Boris

tendit la main à Viéra. Elle rougit. Aucun homme jusque-là

ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que c'était un

usage de Pétersbourg.

Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois

même Boris y allait seul. Il était de plus en plus attiré

vers la demeure de Viéra. De plus en plus la jeune fille lui

plaisait. Entre elle et lui, il s'était établi des rapports

affectueux; seulement il la trouvait trop réservée et trop

raisonnable.

Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin,

cependant, après l'avoir regardé quelques instants en

silence, tout à coup il lui dit:

«Boris!

--Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement

sans savoir pourquoi.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 164 / 186 题