Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant,
tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour encourager
Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma pensée à
mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son évasion
sans me livrer à sa place, à moins de perdre le _bargello_ et sa brave
femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais à aucun
prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens répondaient de
leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il pouvait leur
arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être expulsés,
sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes
complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de
leur porte-clefs.
Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
mourir, pourvu que lui il vécût pour nourrir et consoler mon père et
ma tante.
Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
coeur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.