Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
environs pendant la semaine.
Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une
cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et qu'à la
suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son cousin, le
sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni de
soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.
Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_
pour le monastère.
Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
particulier; quand le monde a été dehors de sa bibliothèque, je lui ai
demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi
secrets qu'en confession sur un certain scribe attaché au tribunal de
Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.
--Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
habile complice?
--Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
ne rit pas souvent.
--Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
justifier par de mauvais moyens.
--Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.
--Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule
du vice.
Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
jamais bien criminel.
Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
son ami Nicolas del Calamayo!
--Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
coudes.
--Je vous écoute, dit Bernabo.
Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes présentés par lui à
la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens
parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout le petit
héritage de vos pères et de vos enfants.
En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.
--Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.
--Non, répondis-je.
--Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
arracher des ongles ses victimes.
Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence
sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres
gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque embûche
tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va juger sur de
si vilaines apparences!