--Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
l'aveugle, père de Fior d'Aliza.
--Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
venait à découvrir son déguisement? Où trouverait-elle un gîte pour
les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme
elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants,
parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans des cachots,
soit à s'introduire dans des palais gardés par des sentinelles, pour
tomber à genoux devant monseigneur le duc?
Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
vus?
Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal étouffés sur
nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du
petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupée, qui
n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma
main pour le retourner sur sa paille.
Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.
Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.
Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.