CCVII

Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le

lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du

conseil de guerre.

Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la

femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la

plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude

de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la provoquai à me

raconter toutes les circonstances que déjà je connaissais de ses

disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma voix était douce,

attendrie encore par l'émotion que j'avais dans l'âme depuis le matin;

de plus nous étions du même âge, et la jeunesse ne se défie de rien,

pas plus que l'amour et le chagrin.

Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je

fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.

--Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que

votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?

--Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim

avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai

plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?

--Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre

pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui

est si maigre?

--Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien

trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma

veste, que sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il m'avait donnée

le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achetée pour limer

sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'évadant, comme deux

reliques de notre amour et de notre délivrance. Mais, excepté le coeur

de celle à qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces,

qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?

--Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je

n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu

d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des

prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait

à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on

supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on

doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait

sans doute la consolation.

--Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous

avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec

précipitation.

Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa

par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait

les deux reliques de son amant.

Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir

retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,

je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je

lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en

la cachant dans sa poitrine.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 74 / 186 题