CXCV

Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir

apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître

avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai

doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,

afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il

entendît pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je

finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui

semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses

montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et

tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que

chanter, hélas! comme moi-même!...

Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence

que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,

sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le

cachot.

Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,

assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à

travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux

yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la

nuit régnant derrière la seconde grille.

C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me

regardait du fond de l'ombre.

À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la

paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et

vers moi.

C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux

traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du

pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans

parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,

comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai

tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée

d'Hyeronimo que par la seconde grille.

Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de

force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux

noués par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,

pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les enferme.

Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces

habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que

peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber

ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait

l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de

quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.

--Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,

parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te

rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon père et ma tante,

c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour

t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du

moins pour mourir avec toi si tu meurs.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 62 / 186 题