Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
entendît pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je
finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
chanter, hélas! comme moi-même!...
Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
cachot.
Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,
assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à
travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux
yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la
nuit régnant derrière la seconde grille.
C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
regardait du fond de l'ombre.
À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
vers moi.
C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
d'Hyeronimo que par la seconde grille.
Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux
noués par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,
pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les enferme.
Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que
peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.
--Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon père et ma tante,
c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
moins pour mourir avec toi si tu meurs.