Le Capucin de Resina.
Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel
nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le
Stromboli.
Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes
lecteurs aux descriptions que j'ai déjà données des deux autres
volcans.
Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme
dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté
du mérite réel il y a la réputation.
Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière
volcanique datent à peine de l'an 79, c'est-à-dire d'une époque où
l'Etna était déjà vieux, il s'est tant remué depuis dans ses cinquante
éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position
et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de
fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères,
qui n'étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu'il
a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du
géant homérique.
Il faut aussi convenir qu'il s'est révélé au monde par un coup de
maître.
Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; répandre la
terreur et la nuit sur une immense étendue; envoyer ses cendres
jusqu'en Afrique, en Syrie, en Égypte; supprimer deux villes telles
qu'Herculanum et Pompeïa; asphyxier à une lieue de distance un
philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la
catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas
trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.
A dater de cette époque le Vésuve n'a rien négligé pour justifier
la célébrité qu'il avait acquise d'une manière si terrible et si
imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf
bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l'eau de la mer et
la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille
personnes, tantôt se couronnant d'un panache de flammes qui s'éleva
en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds
de hauteur, ses éruptions, qu'on peut suivre exactement sur une
collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et
offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On
dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué
ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi
pour agrandir sa renommée: les récits des voyageurs, les exagérations
des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique
enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus
pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n'est pas
jusqu'à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité,
où le saint a remporté tout l'avantage, qui n'ait aussi ajouté à la
gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu,
comme Satan par Dieu; mais une telle défaite est plus grande qu'un
triomphe. Aussi le Vésuve n'est plus seulement célèbre, il est
populaire.
On comprend, après cela, qu'il m'était impossible de quitter Naples
sans présenter mes hommages au Vésuve.
Je fis donc prévenir Francesco[1] qu'il eût à tenir prêt son corricolo
pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d'être
exact, et en joignant à la recommandation six carlins de pour-boire,
seul moyen de rendre la recommandation efficace.
Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique
attelage étaient à la porte de l'hôtel. Jadin refusa de m'accompagner
dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n'en serait que
plus exact s'il ne quittait pas sa fenêtre, et m'engageant par toutes
sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose.
A l'entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs
siècles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de
Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d'artifice à
l'intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement
l'avis de son maître: l'intelligent animal, après son bain dans les
eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de
Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique.
Je partis donc seul avec Francesco.
Le brave conducteur commença par s'informer très respectueusement si
son excellence mon camarade n'était pas indisposé. Rassuré sur l'objet
de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande,
reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit
claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la
présence de Jadin l'eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit
qu'il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco
déploya tout le long de la route une verve sceptique et une
incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées,
et qui m'étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa
condition et de son pays.
Arrivé au _Ponte della Maddalena_, il passa fort cavalièrement entre
les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de
siffler ses chevaux et de crier gare! à la foule, pour ne pas rendre
le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville.
Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur
le compte d'une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m'en
apercevoir.
Mais en traversant _San Giovanni a Tudicci_, village assez célèbre
pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une santé
florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont
les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur
la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l'attendre.
Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi,
qu'habitué d'ailleurs à de telles surprises, je m'étais déjà rangé
pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais à peine le
bon moine s'était-il approché à la portée de nos voix, que
Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire
railleur:--Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François,
mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais monté dans un
corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales
lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait
la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois
pas le plus petit trou à votre manteau: ainsi, mon frère, si vous
voulez aller à Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller à
Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.
Cette fois, l'irréligion de Francesco devenait plus évidente.
Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on
pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cédé son
corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers.
Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon
mécontentement.
Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d'une petite rue qui mène
au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir,
et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres
qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se
découvrir.
Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière
il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis: lui
donnant l'exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un
sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa
Majesté Ferdinand II; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et
fit partir ses chevaux au galop.
Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions
anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans
toute l'Italie. Je pensai qu'il était temps d'intervenir.
--Pourquoi n'arrêtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas
cette croix? lui demandai-je sévèrement.
--Bah! me dit-il d'un ton dégagé qui eût fait honneur à un
encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du
mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vénération,
par une raison toute simple: ils sont tous voleurs.
L'esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m'étais
faites sur la foi naïve et l'aveugle superstition du lazzarone.
Néanmoins, je crus m'être trompé un instant, et j'allais lui rendre
mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre
Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un
conduit à la Favorite, et l'autre descend à la mer, s'élève une de
ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les
brigands eux-mêmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert
de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d'une
immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du
purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse
dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense
ardeur, le feu du Vésuve n'est qu'un feu follet.
A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de
Francesco; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un
long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par
la chapelle, comme s'il eût craint d'être observé par quelqu'un. Mais
ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords,
ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide,
Francesco redoubla de gaîté et d'aplomb, et, donnant un libre cours à
ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa
profession de foi, ou plutôt d'incrédulité, se vantant tout haut qu'il
ne croyait ni au purgatoire, ni à l'enfer, ni à Dieu, ni au diable; et
ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été
inventées par les prêtres, à l'effet de presser la bourse des pauvres
gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou
s'effrayer de leurs menaces.
Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé.
J'allais arrêter ce débordement d'épigrammes émoussées et de
bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à
terre, m'annonça que nous étions arrivés.
--Comment! déjà? m'écriai-je en oubliant mon sermon.
--C'est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied du
Vésuve. Maintenant il ne reste plus qu'à monter.
--Et comment monte-t-on au Vésuve?
--Il y a trois manières de monter: en chaise à porteurs, à quatre
pattes et à âne. Vous avez le choix.
--Ah! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable?
--Dame! ça dépend... Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs,
vous n'avez qu'à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez
là à votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez
faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la
montagne, mais...
---Mais quoi?
--Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous
comprenez, excellence... quatre jambes glissent mieux que deux.
--Allons, parlons d'autre chose.
--Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des
pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais...
--Encore, qu'y a-t-il?
--Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave,
et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres.
--Reste l'âne.
--C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude
qu'a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et
la sage précaution qu'ont ses maîtres de le chausser de fers très
solides; mais il y a aussi un petit inconvénient.
--Lequel? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques.
--Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me
montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient
sournoisement à l'écart pendant notre entretien, guettant du coin de
l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.
--Eh bien?
--Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les
guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront
la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bâton ou vous
loueront leur âne. Mais ce n'est pas tout que de louer un âne, il faut
encore le faire marcher.
--Comment, drôle, tu crois que, quand j'aurai enfourché ma monture, et
que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne,
que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas à bout de faire
marcher mon âne?
--Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais
vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un
cheval est bien moins entêté qu'un âne!...
--Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à
mon secours?
--Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la
voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres.
--J'accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde.
--Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous
les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.
--Voyons, tâche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins
délivré de leur présence.
En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le
corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l'écurie,
que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout
cela me coûtait deux piastres.
Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on
l'avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la
docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner
une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et
j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour
le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'âne s'arrêta court; je
redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale,
il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à
gauche, comme je l'avais fait une première fois de gauche à droite.
L'animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et
si exact, qu'avant que j'eusse relevé mon bâton il était retombé dans
sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d'avoir été la
dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir
une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les
oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j'épuisai mes
forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bête se
contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser
un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était
traitée.
Haletant, trempé de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco
de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une
justice à lui rendre.
--Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: règle générale, les
ânes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez
que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière; et,
joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par
la queue. L'âne partit comme un trait.
--Il paraît que l'animal te connaît, mon cher Francesco.
--Je m'en flatte, excellence. Avant d'être cocher, j'ai travaillé dans
les ânes: aussi leur dois-je ma fortune.
--Comment cela, mon garçon?
--Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui
l'ai cherchée! Et encore si j'avais pu prévoir une telle horreur,
jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter.
--Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arrivé?
--Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous
avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me
demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.--Mais vous êtes deux,
milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul âne.--Cela ne fait
rien, qu'ils me répondent.--Au moins, vous allez monter chacun votre
tour! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais
l'éreinter.--Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du
tout.
En effet, ils se mettent à marcher l'un à droite, l'autre à gauche,
respectant mon âne comme s'il eût porté des reliques. Cela ne
m'étonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais
avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois
très dures contre ceux qui les maltraitent... A preuve qu'un Anglais
peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu'il lui fait
plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie
contre le dernier de ses chats. C'est très bien vu, n'est-ce pas,
excellence? Or, comme nous montions toujours, l'âne, les voyageurs et
moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur
langue, un drôle de baragouin, ma foi!--Mon brave, qu'ils me disent,
veux-tu nous vendre ton âne?
--C'est trop d'honneur, milords, répondis-je; je vous ai dit que je
l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère;
mais, si j'en trouvais le prix, et si j'étais sûr qu'il dût tomber
entre les mains d'honnêtes gens comme vous (je les flattais les
Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort.
--Et quel prix en demandes-tu, mon garçon?
--Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'était énorme! Mais
je l'aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands
sacrifices pour me décider à m'en séparer.
--C'est convenu, qu'ils me répondent en me comptant mon argent à
l'instant même. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis comprendre à
mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre
bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l'eus-je tirée
un peu par la queue, qu'elle se mit à grimper bravement après les
Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s'amusaient à jeter
des pierres au fond du volcan; l'âne baissait son museau vers le
gouffre, alléché par un peu d'écume verdâtre qu'il avait prise pour de
la mousse; moi, j'étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout
à coup j'entends un bruit sourd et prolongé... Les deux mécréans
avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme
deux sauvages qu'ils étaient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment,
il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais
ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours
soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient payé le
prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j'eus la
douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d'un trou qui venait de
s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir
et brûlé comme un charbon. C'était pour voir s'il y avait une
communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands
avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais
comme, en définitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le
faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec
l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.
Tout en écoutant ce larmoyant récit, j'étais arrivé à l'Ermitage. Pour
distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas
moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et
s'il n'y aurait pas d'indiscrétion à réclamer quelques instans
d'hospitalité dans la cellule de l'ermite.
A ce nom d'ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme
par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire
sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés.
L'ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne
des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du
saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arrosé de
deux bouteilles de _lacryma christi_ de première qualité. Comme je me
récriais sur la générosité de notre hôte:
--Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.
En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois,
à trois piastres; c'était quatre fois le prix des auberges ordinaires.
Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu'à la
bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratère. Le lecteur
trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois
admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la
même ascension et la même descente.
Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train
par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d'exercer sa
bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de
toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu'il se laisserait
écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces
intrigans.
De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses
déclamations reprirent de plus belle à la vue d'un sacristain qui
nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de
pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment où nous passions devant
la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s'interrompre
brusquement au milieu de sa phrase; ses joues pâlirent, ses lèvres
tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main.
Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être
l'apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si
terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse,
aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante,
paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins
dans toute sa rigoureuse pauvreté.
Le saint personnage s'avançait vers nous la main gauche sur la
poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc,
sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les
mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre
capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la
charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente
pantomime.
Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du
quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire;
puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux
chevaux à tour de bras, comme s'il se fût agi de fuir devant tous les
démons de l'enfer.
Je tenais mon incrédule.
--Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant à mon tour;
expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la
bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de
néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez
dans vos poches.
--Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrière avec un
reste de frayeur: c'est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile;
c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste à cette heure; sans
cela je ne me serais pas risqué à m'approcher de sa chapelle, où il
dévalise les passans avec l'autorisation des supérieurs.
--Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable?...
--C'est un affreux brigand.
--Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'Église
devient révoltante.
--Lui, un homme d'Église! Mais je vous jure, excellence, par tout ce
qu'il y a de plus sacré au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous
et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la
seule chose qu'il n'ait pas volée.
--Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en
capucin?
--Le diable s'est fait ermite, voilà tout...
--Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que
Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?...
--Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend.
--Mais la police?
--Ni vu ni connu...
--Les carabiniers?
--Votre serviteur...
--Les gendarmes?
--Enfoncés.
--C'est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé que
Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno?
--C'est à peu près la même force, mais ce n'est plus le même genre.
--Ah! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin?
--Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bon
Dieu.
--Comment! il vole le bon Dieu?
--Quand je dis le bon Dieu, c'est les prêtres que je veux dire, ça
revient au même. Les autres bandits se donnent la peine de courir
la campagne, d'arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les
gendarmes. Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses
fourgons l'autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les
chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a
rien respecté. Il est né dans l'église, il a vécu aux dépens de
l'église, et il veut mourir dans l'église.
--C'est donc par des vols sacriléges que cet homme a soutenu sa
criminelle existence?
--Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une
vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un curé; sa mère
l'avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain,
d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions
exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux
garnement a été de voler la montre de son révérend oncle.
--Vraiment?
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore
d'une drôle de manière, allez. Le curé disait la messe tous les matins
au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se
faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio
(c'était don Gregorio que s'appelait le curé) était un homme
très exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la
plaisanterie dès qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant à gagner
honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d'un
_Ite missa est_. Or, comme sa messe lui était payée trois carlins,
et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa
montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'Évangile, un autre
sur le cadran, et à l'instant même où l'aiguille touchait à sa
quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la
messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse;
aussi à côté de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes,
d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidèles;
car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio
était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une
dévotion particulière pour le mauvais larron.
--Oui, oui, continue...
--Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près
de l'autel pour mieux entendre le _Memento_...
--Ah! je ne savais pas cela...
--C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prêtre
pour qu'il recommande à Dieu son affaire: celui-ci sa récolte,
celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges; de sorte que l'on
n'est pas fâché de savoir comment il s'acquitte de sa commission...
--Eh bien! que faisait don Gregorio?
--Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure,
jetait de temps en temps un petit coup d'oeil à ses voisins pour voir
s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.
--Je comprends.
--Vous voyez donc, excellence, que ce n'était pas chose facile que
de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle
insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du
curé. Son oncle était myope; il s'agissait de le rendre aveugle,
voilà tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment où don Gregorio
passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les
deux verres des lunettes; avec une telle rapidité et une telle
adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie,
l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut
deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son
neveu, il monte à l'autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et
sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout
en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps, il
fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche
majestueusement sur son nez.
--Jésus-Maria! s'écria le pauvre curé dans son latin, je n'y vois pas
clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle!
Le tour était fait: la montre était passée de l'oncle au neveu. Où
chercher le voleur quand on a l'avantage d'être curé de Portici, et
que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres?
--En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel
enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu
le capucin de Resina?
--Depuis son premier vol, sa vie entière n'a été qu'un pillage
continuel de couvens, de monastères et d'églises. Le diable en
personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su
mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle.
Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les
plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant
de cérémonies religieuses, autant de prétextes d'effraction et
d'escalade; autant de baptêmes, d'enterremens, de mariages, autant
de primes prélevées sur la bourse du prochain; autant de sacremens,
autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se
confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a
le privilége de donner l'absolution des péchés les plus énormes:
--Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis
un crime horrible.
--Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de
notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre;
avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du
Seigneur...
--J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé
humblement à ses pieds pour me confesser.
--C'est très grave, mon fils, et vous avez encouru
l'excommunication...
--Vous le voyez, mon père...
--Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas
la mort du pécheur.
--Vous croyez donc, mon père, qu'il me le pardonnera?
--Je l'espère; vous repentez-vous, mon fils?
--De tout mon coeur.
--Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
--Ainsi soit-il!--répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna
d'un air humble et contrit.
Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans
sa chambre, il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses
souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut
être furieux, et si l'archevêque de Naples a dû solliciter du roi
l'arrestation du bandit.
--Et jamais on n'en est venu à bout?
--Jamais; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre
de la police, désespérant de le faire arrêter, l'amnistia, à la
condition qu'il eût à choisir un état, et à se conduire désormais
en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire
capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre; il
fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux,
et l'archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour
lui accorder une pareille autorisation.
--Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté?
--Oh! ce n'en fut pas une pour lui.--Ah! s'écria-t-il en souriant;
monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la
volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se
fabriqua d'abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement
la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile:
le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau,
monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son
doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait
donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre
son parti: il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché,
s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit
appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde
et une dévotion exemplaire les sacremens de l'Église, il demanda
en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer
l'extrême-onction, ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel
dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que
le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans à vivre,
l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit; et, après
avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bénite, se
baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par
le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême
effort, et, prenant la main de l'archevêque, murmura ces mots à
l'oreille du prélat:--Courez chez vous, monseigneur; tandis que
j'expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais.
L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier
en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche
d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement,
lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s'aperçut que sa
bague avait disparu.
Le lendemain, l'archevêque reçut une lettre conçue en ces termes:
«Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à
la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma
vocation.
«Signé: Frère PIETRO le bandit.»
A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation
de Pietro: il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du
purgatoire, et il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le
couteau ou le pistolet sous la gorge.
--Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me
paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa
bourse.
--Oh le scélérat! s'écria Francesco avec un nouveau frisson; mais
c'est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c'est là sa carabine.
D'abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il
vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien
qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie;
c'est sa manière. Il vous la présente d'abord du côté des âmes du
purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à cette première sommation,
tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si
vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côté: et savez-vous ce
qu'il y a de l'autre côté? son propre portrait dans son ancien costume
de brigand, armé d'un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en
lettres rouges: PIETRO LE BANDIT.
--Et si on ne tient pas compte des deux avis?
--Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l'autre
monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.
A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa
terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre
route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et
récita une double prière en repassant devant les statues de saint
Janvier et de saint Antoine.
Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier
voltairien de notre époque.
Note:
[1] Je m'aperçois ici que j'ai appelé notre cocher tantôt Francesco,
tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu'il était baptisé sous l'invocation
de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous
étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions.