La Jettatura.
Naples, comme toutes les choses humaines, subit l'influence d'une
double force qui régit sa destinée: elle a son mauvais principe qui
la poursuit, et son bon génie qui la garde; elle a son Arimane qui la
menace, et son Oromaze qui la défend; elle a son démon qui veut la
perdre, elle a son patron qui espère la sauver.
Son ennemi, c'est la jettatura; son protecteur, c'est saint Janvier.
Si saint Janvier n'était pas au ciel, il y aurait long-temps que la
jettatura aurait anéanti Naples; si la jettatura n'existait pas sur la
terre, il y a long-temps que saint Janvier aurait fait de Naples la
reine du monde.
Car la jettatura n'est pas une invention d'hier; ce n'est pas une
croyance du moyen-âge, ce n'est pas une superstition du bas-empire:
c'est un fléau légué par l'ancien monde au monde moderne; c'est une
peste que les chrétiens ont héritée des gentils; c'est une chaîne
qui passe à travers les âges, et à laquelle chaque siècle ajoute un
anneau.
Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura: les Grecs
l'appelaient [Greek: alexiana], les Romains _fascinum_.
La jettatura est née dans l'Olympe; c'est un fléau d'assez bonne
maison, comme on voit. Maintenant à quelle occasion elle prit
naissance, le voici.
Vénus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place
parmi les dieux; son premier soin avait été de se choisir un adorateur
dans cette auguste assemblée: Bacchus avait obtenu la préférence,
Bacchus était heureux.
Toute déesse qu'elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la
nature comme une simple femme; en sa qualité d'immortelle, elle était
destinée à les accomplir plus long-temps et plus souvent, voilà tout.
Vénus s'aperçut un jour qu'elle allait être mère. Comme l'enfant
qu'elle portait dans son sein était le premier de cette longue suite
de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts
d'Amathonte et les bosquets de Cythère, la découverte de son nouvel
état fut accompagnée chez elle d'un sentiment de pudeur qui la
détermina à le cacher aux regards de tous les dieux. Vénus annonça
donc que sa santé chancelante la forçait d'habiter pendant quelque
temps la campagne, et elle se retira dans les appartemens les plus
reculés de son palais, à Paphos.
Tous les dieux avaient été dupes de cette fausse indisposition; il
n'y avait pas jusqu'à Esculape lui-même qui n'eût déclaré que Vénus
n'avait rien autre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec
des bains et du petit lait; Junon seule avait tout deviné.
Junon était experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait
jalouse: il ne s'arrondissait pas une taille dans tout l'Olympe, que
la première ligne de ce changement ne lui sautât aux yeux. Elle avait
suivi les progrès de celle de Vénus, et, d'avance, elle voua au
malheur l'enfant qui naîtrait d'elle.
En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un instant de vue,
afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa
belle-fille. Aussi, dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon
se présenta-t-elle aussitôt à son chevet, déguisée en sage-femme.
Vénus était fort douillette, comme toute femme à la mode doit être:
elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail; puis enfin
elle mit au jour le petit Priape.
Junon le reçut dans ses mains, et tandis que Vénus, à moitié évanouie,
fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprêta à
lancer sur l'enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le
reste de sa vie.
Mais à l'instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le
nouveau-né, elle s'arrêta stupéfaite. Jamais elle n'avait vu, même
chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu'elle voyait à cette
heure.
Si court que fut ce moment d'hésitation, il sauva Priape. Bacchus,
qui, du fond de l'Inde, où il était occupé à apprendre aux Birmans la
meilleure manière de coller le vin, avait entendu les cris de Vénus,
était accouru en toute hâte: il se précipita dans la chambre de
l'accouchée, courut à l'enfant, et, dans son ardeur toute paternelle,
l'arracha des bras de Junon.
Junon se crut découverte; elle sortit furieuse, sauta dans son char,
et remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce fût elle; mais
il la devina, au cri de ses paons d'abord, puis au rayon de lumière
qu'elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le
caractère de sa belle-mère: lui-même avait été obligé de rester six
mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper à sa jalousie; il
comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si
jamais elle mettait la main sur lui: il l'emporta tout courant, et
s'en alla le cacher dans l'île de Lampsaque.
Mais le bruit de ce qui s'était passé se répandit, ainsi que la
circonstance à laquelle le jeune Priape avait dû la vie; il n'en
fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient
trouvé un remède contre la jettatura; de là certains bijoux déterrés
à Herculanum et à Pompéia, qui faisaient partie de la toilette des
femmes.
Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les
ont remplacés. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu
aristocratique, sans que le premier objet qui frappe vos yeux dans
l'antichambre ne soit une paire de cornes; plus ces cornes sont
longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de
Sicile; c'est là qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient
jusqu'à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la
paire.
Outre ces cornes à domicile, qu'on ne peut, vu leur volume,
transporter facilement avec soi, on a d'autres petits cornillons que
l'on porte au cou, au doigt, à la chaîne de la montre: cela se trouve
à tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce
symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais.
Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes
à ce degré d'honneur chez les Napolitains; mais quelque recherche
que j'aie faite à ce sujet, j'avoue que je n'ai absolument rien pu
découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder
le plus petit système. Cela est parce que cela est; ne me demandez
donc point autre chose, car je serais forcé de prononcer ce mot qui
coûte tant à la bouche humaine: Je ne sais pas.
Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la
jettatura n'est rien autre chose que la substantivation du verbe
_jettare_,--par le toucher, par la parole, par le regard:
Cujus ab attractu variarum monstra ferarum
In juvenes veniunt; nulli sua mansit imago,
dit Ovide;
Quae nec pernumerare curiosi
Possint, nec mala fascinare lingua,
dit Catulle;
Nescio quis teneros oculis mihi fascinat agnos,
dit Virgile.
Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde païen dans
le monde chrétien? écoutez saint Paul s'adressant aux Galates:
Quis vos fascinavit non obedire veritati?
Saint Paul croyait donc à la jettatura?
Maintenant passons au moyen-âge, et ouvrons Erchempert, moine du mont
Cassin, qui florissait vers l'an 842:
«J'ai connu, dit le vénérable cénobite, messire Landolphe, évêque de
Capoue, homme d'une singulière prudence, lequel avait l'habitude de
dire: «Toutes les fois que je rencontre un moine, il m'arrive quelque
chose de malheureux dans la journée. _Quoties monachum visu cerno,
semper mihi futura dies auspicia tristia subministrat_.»
Or, cette croyance est encore en pleine vigueur aujourd'hui à Naples.
Lorsque nous partîmes pour la Sicile, je crois avoir raconté qu'au
moment de nous embarquer nous rencontrâmes un abbé, et qu'à sa vue le
capitaine nous avait proposé de remettre le départ au lendemain. Nous
n'en fîmes compte, et nous fûmes assaillis par une tempête qui nous
tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort.
Des trois jettature connues de l'antiquité, deux se sont perdues en
route, et une seule est restée: la jettatura du régard. Il est vrai
que c'est la plus terrible: «_Nihil oculo nequius creatum_,» dit
l'Ecclésiaste, chap. 21.
Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent à sonnettes se dénonçât
lui-même par le bruit que font ses anneaux, il a imprimé au front du
jettatore certains signes auxquels, avec un peu d'habitude, on peut le
reconnaître. Le jettatore est ordinairement maigre et pâle, il a le
nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du
crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une
paire de lunettes: le crapaud, comme on sait, a reçu du ciel le don
fatal de la jettature: il tue le rossignol en le regardant.
Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait
ainsi que j'ai dit, prenez garde à vous, il y a cent à parier contre
un que c'est un jettatore. Si c'est un jettatore et qu'il vous ait
aperçu le premier, le mal est fait, il n'y a pas de remède, courbez
la tête et attendez. Si, au contraire, vous l'avez prévenu du regard,
hâtez-vous de lui présenter le doigt du milieu étendu et les deux
autres fermés: le maléfice sera conjuré:--_Et digitum porrigito
medium_, dit Martial.
Il va sans dire que, si vous porter sur vous quelque corne de jais ou
de corail, vous n'avez point besoin de prendre toutes ces précautions.
Le talisman est infaillible, du moins à ce que disent les marchands de
cornes.
La jettatura est une maladie incurable; on naît jettatore, on meurt
jettatore. On peut à la rigueur le devenir; mais une fois qu'on l'est,
on ne peut plus cesser de l'être.
En général, les jettatori ignorent leur fatale influence: comme c'est
un fort mauvais compliment à faire à un homme que de lui dire qu'il
est jettatore, et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient fort mal la
chose, on se contente de les éviter comme on peut, et, si l'on ne peut
pas, de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position
sus-indiquée. Toutes les fois que vous voyez a Naples deux hommes
causant dans la rue et que l'un des deux garde sa main pliée contre
son dos, regardez bien celui avec lequel il cause; c'est un jettatore,
ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel.
Lorsqu'un étranger arrive à Naples, il commence par rire de la
jettatura, puis peu à peu il s'en préoccupe; enfin, au bout de trois
mois de séjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds à la tête et
la main droite éternellement crispée.
Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqués. Il
n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune, il n'y a pas de position
sociale qui vous mette au dessus de ses coups. Tous les hommes sont
égaux devant elle.
D'un autre côté, il n'y a pas d'âge, il n'y a pas de sexe, il n'y
a pas d'état pour le jettatore: il peut être également enfant ou
vieillard, homme ou femme, avocat ou médecin, juge, prêtre, industriel
ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur; le tout est seulement de
savoir si l'un ou l'autre de ces âges, l'un ou l'autre de ces sexes,
l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou ôte de la gravité au
maléfice.
Il y a là-dessus, à Naples, un travail extrêmement développé del
gentile signor Niccolo Valetta; il y discute dans un volume toutes les
questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes,
depuis vingt-cinq siècles.
Il y est examiné: