XIV

Anecdotes.

Chaque pays a sa queue rouge qui résume dans une seule individualité

la bêtise générale de la nation: Milan a Girolamo, Rome a Cassandre.

Florence a Stentarelle, Naples a monsignor Perelli.

Monsignor Perelli est le bouc émissaire de toutes les sottises dites

et faites à Naples pendant la dernière moitié du dernier siècle.

Pendant cinquante ans qu'il a vécu, monsignor Perelli a défrayé de

lazzis, d'anecdotes et de quolibets la capitale et la province, et

depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort, comme on n'a

encore trouvé personne digne de le remplacer, c'est à lui que l'on

continue d'attribuer tout ce qui se dit de mieux dans ce genre.

Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son titre, avait suivi la

carrière de la prélature et était arrivé aux bas rouges, ce qui est

une position en Italie; puis, comme au bout du compte il était d'une

probité reconnue, il avait été nommé trésorier de Saint-Janvier, place

que, ses jocrisseries à part, il occupa honorablement pendant toute sa

vie.

Monsignor Perelli était de bonne famille. Aussi, comme nous l'avons

dit, était-il parfaitement reçu en cour; il faut dire qu'aux yeux du

roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme eût pu se

passer d'aïeux, c'eût été un prêtre. Le pape, souverain temporel de

Rome, roi spirituel du monde, n'est le plus souvent qu'un pauvre

moine. Mais la question n'est point là. Monsignor Perelli était noble,

et le roi Nasone n'avait pas même eu la peine de vaincre à son égard

les répugnances que nous avons racontées à l'endroit du pauvre marquis

de Soval.

Aussi Sa Majesté napolitaine, spirituelle et railleuse de sa nature,

avait-elle vu tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un homme

tel que monsignor Perelli. Comme le _Charivari_, qui tous les matins

raconte un nouveau bon mot de M. Dupin et une nouvelle réponse fine de

M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins à son lever:--Eh

bien! qu'a dit hier monsignor Perelli? Alors, selon que l'anecdote de

la veille était plus ou moins bouffonne, le roi, pour tout le reste de

la journée, était lui-même plus ou moins joyeux. Une bonne histoire

sur monsignor Perelli était la meilleure apostille présentée au roi

Ferdinand.

Une fois seulement il arriva à monsignor Perelli de rencontrer plus

bête que lui: c'était un soldat suisse. Le roi Ferdinand le fit

caporal, le soldat bien entendu.

Un ordre avait été donné par l'archevêché de ne laisser entrer dans

les églises que les ecclésiastiques en robe, et des sentinelles

avaient été mises aux portes des trois cents temples de Naples avec

ordre de faire observer cette consigne. Justement, le lendemain même

du jour où cette mesure avait été prise, monsignor Perelli sortait du

bain en habit court, et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer

des laïques; soit qu'il ignorât l'ordonnance rendue, soit qu'il se

crût exempt de la règle générale, il se présenta avec la confiance qui

lui était naturelle à la porte de l'église del Carmine.

La sentinelle mit son fusil en travers.

--Qu'est-ce à dire? demanda monsignor Perelli.

--Vous ne pouvez point entrer, répondit la sentinelle.

--Et pourquoi ne puis-je entrer?

--Parce que vous n'avez point de robe.

--Comment! s'écria monsignor Perelli, comment! je n'ai point de robe!

Que dites-vous donc là? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes

neuves.

--Alors, c'est autre chose, répondit le Suisse; passez.

Et monsignor Perelli passa malgré l'ordonnance.

Monsignor Perelli eut un jour un autre triomphe qui ne fit pas moins

de bruit que celui-là. Il éclaircit d'un seul mot un grand point de

l'histoire naturelle resté obscur depuis la naissance des âges.

Il y avait réunion de savans aux Studi, et l'on discutait, sous la

présidence du marquis Arditi, sur les causes de la salaison de la mer.

Chacun avait exposé son système plus ou moins probable, mais aucun

encore n'avait été d'une assez grande lucidité pour que la majorité

l'adoptât, lorsque monsignor Perelli, qui assistait comme auditeur à

cette intéressante séance, se leva et demanda la parole. Elle lui fut

accordée sans difficulté ni retard.

--Pardon, messieurs, dit alors monsignor Perelli; mais il me semble

que vous vous écartez de la véritable cause de ce phénomène, qui,

à mon avis, est patente. Voulez vous me permettre de hasarder une

opinion?

--Hasardez, monsignor, hasardez, cria-t-on de toutes parts.

--Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question.

--Dites.

--D'où tire-t-on les harengs salés?

--De la mer.

--N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce cétacé se trouve

dans les mers, et presque toujours par bandes innombrables?

--C'est la vérité.

--Eh bien donc, reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhésion

générale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin?

--C'est juste, dit le marquis Arditi. Personne de nous n'y avait

jamais songé: ce sont les harengs salés qui salent la mer.

Et cette lumineuse révélation fut inscrite sur les registres de

l'Académie, où l'on peut encore la lire à cette heure, quoique je sois

le premier peut-être qui l'ait communiquée au monde savant.

Lors du baptême de son fils aîné, le roi Ferdinand fit un cadeau plus

ou moins précieux à chacun de ceux qui assistaient à la cérémonie

sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution générale une

tabatière d'or enrichie du chiffre du roi en diamans.

On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amitié de son

roi devint on ne peut plus chère à monsignor Perelli. Aussi

cette bienheureuse tabatière était-elle l'objet de son éternelle

préoccupation. Il était toujours à la poursuivre des poches de sa

veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans

celles de sa veste. Un savant mathématicien calcula, en procédant du

connu à l'inconnu, que monsignor Perelli dépensait, par jour et

par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes à

chercher ce précieux bijoux; or, comme, pendant les quatre heures

trente-cinq minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nuit et par

jour à cette recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-même,

ne vivait pas, c'était autant de secondes, de minutes et d'heures

à retrancher à son existence. Il en résulta que, tout compte fait,

monsignor Perelli eût vécu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui

eût point donné une tabatière.

Un soir que monsignor Perelli était allé faire sa partie de reversi

chez le prince de C..., et que, selon son habitude, le digne prélat

avait perdu une partie de sa soirée à s'inquiéter de sa tabatière,

il arriva qu'en rentrant chez lui, et en fouillant dans ses poches,

monsignor s'aperçut que le bijou était pour cette fois bien réellement

disparu. La première idée de monsignor Perelli fut que sa tabatière

était restée dans sa voiture. Il appela donc son cocher, lui ordonna

de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner les coussins,

de lever le tapis, enfin de se livrer aux recherches les plus

minutieuses. Le cocher obéit; mais cinq minutes après il vint

rapporter cette désastreuse nouvelle, que la tabatière n'était pas

dans la voiture.

Monsignor Perelli pensa alors que peut-être, comme les glaces de son

carrosse étaient ouvertes, et qu'il avait plusieurs fois passé les

mains par les portières, il avait pu, dans un moment de distraction,

laisser échapper sa tabatière; elle devait donc en ce cas se retrouver

sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C... à la

maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il était deux

heures du matin, il y avait quelque chance que le bijou perdu n'eût

point encore été retrouvé. Monsignor Perelli ordonna à son cocher et à

sa cuisinière, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun

une lanterne et d'explorer les rues intermédiaires, pavé par pavé.

Les deux serviteurs rentrèrent désespérés; ils n'avaient pas trouvé

vestige de tabatière.

Monsignor Perelli se décida alors, quoiqu'il fût trois heures du

matin, à écrire au prince de C... pour qu'il fît immédiatement et

par tout son palais chercher le bijou dont l'absence causait au digne

prélat de si graves inquiétudes. La lettre était pressante et telle

que peut la rédiger un homme sous le coup de la plus vive inquiétude.

Monsignor Perelli s'excusait vis-à-vis du prince de l'éveiller à une

pareille heure, mais il le priait de se mettre un instant à sa place

et de lui pardonner le dérangement qu'il lui causait.

La lettre était écrite et signée, pliée, et il n'y manquait plus

que le sceau, lorsqu'en se levant pour aller chercher son cachet,

monsignor Perelli sentit quelque chose de lourd qui lui battait le

gras de la jambe. Or, comme le docte prélat savait qu'il n'y a point

dans ce monde d'effet sans cause, il voulut remonter à la cause de

l'effet, et il porta la main à la basque de son habit; c'était la

fameuse tabatière qui, par son poids ayant percé la poche, avait

glissé dans la doublure, et donnait signe d'existence en chatouillant

le mollet de son propriétaire.

La joie de monsignor Perelli fut grande. Cependant, il faut le dire,

si sa première pensée fut pour lui-même, la seconde fut pour son

prochain: il frémit à l'idée de l'inquiétude qu'aurait pu causer sa

lettre à son ami le prince de C..., et, pour en atténuer l'effet, il

écrivit au dessous le _post criptum_ suivant:

«Mon cher prince, je rouvre ma lettre pour vous dire que vous ne

preniez pas la peine de faire chercher ma tabatière. Je viens de la

retrouver dans la basque de mon habit.»

Puis il remit l'épître à son cocher, en lui ordonnant de la porter à

l'instant même au prince de C..., que ses gens réveillèrent à quatre

heures du matin pour lui remettre, de la part de monsignor Perelli, le

message qui lui apprenait à la fois qu'il avait perdu et retrouvé sa

tabatière.

Cependant monsignor Perelli avait un avantage sur beaucoup de gens de

ma connaissance: c'était une bête et non un sot; il y avait en lui une

certaine conscience de son infirmité d'esprit, d'où il résultait qu'il

ne demandait pas mieux que de s'instruire. Aussi, un soir, ayant

entendu dire au comte de ... que vers l'_Ave Maria_ il était malsain

de rester à l'air, attendu que le crépuscule tombait à cette heure, la

remarque hygiénique lui resta dans la tête et le préoccupa gravement.

Monsignor Perelli n'avait jamais vu tomber le crépuscule et ignorait

parfaitement quelle espèce de chose c'était.

Pendant plusieurs jours, il eut des velléités de demander à ses amis

quelques renseignemens sur l'objet en question; mais le pauvre prélat

était tellement habitué aux railleries qu'éveillaient presque toujours

ses demandes et ses réponses, qu'à chaque fois que la curiosité lui

ouvrait la bouche, la crainte la lui refermait. Enfin, un jour que son

cocher le servait à table:

--Gaëtan, mon ami, lui dit-il, as-tu jamais vu tomber le crépuscule?

--Oh! oui, monseigneur, répondit le pauvre diable, à qui, comme on le

comprend bien, depuis vingt-cinq ans qu'il était cocher, une pareille

aubaine n'avait pas manqué; certainement que je l'ai vu.

--Et où tombe-t-il?

--Partout, monseigneur.

--Mais plus particulièrement?

--Dame! au bord de la mer.

Le prélat ne répondit rien, mais il mit à profit le renseignement, et,

avant de faire sa sieste, il ordonna que les chevaux fussent attelés à

six heures précises.

A l'heure dite, Gaëtan vint prévenir son maître que la voiture était

prête. Monsignor Perelli descendit son escalier quatre à quatre, tant

il était curieux de la chose inconnue qu'il allait voir: il sauta dans

son carrosse, s'y accommoda de son mieux, et donna l'ordre d'aller

stationner au bout de la villa Reale, entre le Boschetto et

Mergellina.

Monsignor Perelli demeura à l'endroit indiqué depuis sept jusqu'à

neuf, regardant de tous ses yeux s'il ne verrait pas tomber ce

crépuscule tant désiré; mais il ne vit rien que la nuit qui venait

avec cette rapidité qui lui est toute particulière dans les climats

méridionaux. A neuf heures, elle était si obscure que monsignor

Perelli perdit toute espérance de rien voir tomber ce soir-là.

D'ailleurs, l'heure indiquée pour la chute était passée depuis

long-temps. Il revint donc tout attristé à la maison; mais il se

consola en songeant qu'il serait probablement plus heureux le

lendemain.

Le lendemain, à la même heure, même attente et même déception; mais

monsignor Perelli avait entre autres vertus chrétiennes une patience

développée à un haut degré; il espéra donc que sa curiosité, trompée

déjà deux fois, serait enfin satisfaite la troisième.

Cependant Gaëtan ne comprenait rien au nouveau caprice de son maître

qui, au lieu de s'en aller passer sa soirée, comme il en avait

l'habitude, chez le prince de C... ou chez le duc de N..., venait

s'établir au bord de la mer, et, la tête à la portière, restait aussi

attentif que s'il eût été dans sa loge de San-Carlo un jour de grand

gala; et puis Gaétan n'était plus tout à fait un jeune homme, et il

craignait, pour sa santé, l'humidité du soir, dont, assis sur son

siége, rien ne le garantissait. Le troisième jour arrivé, il résolut

de tirer au clair la cause de ces stations inaccoutumées. En

conséquence, au moment où commençait à sonner l'_Ave Maria_:

--Pardon, excellence, dit-il, en se penchant sur son siége de manière

à dialoguer plus facilement avec monsignor Perelli, qui se tenait à

la portière, les yeux écarquillés dans leur plus grande dimension,

peut-on, sans indiscrétion, demander à votre excellence ce qu'elle

attend ainsi?

--Mon ami, dit le prélat, j'attends que le crépuscule tombe; j'ai

attendu inutilement hier et avant-hier; je ne l'ai pas vu malgré la

grande attention que j'y ai faite; mais aujourd'hui j'espère être plus

heureux.

--Peste! dit Gaëtan, il est cependant tombé, et joliment tombé, ces

deux jours-ci, excellence, et je vous en réponds!

--Comment! tu l'as donc vu, toi?

--Non seulement je l'ai vu, mais je l'ai senti!

--On le sent donc aussi?

--Je le crois bien qu'on le sent!

--C'est singulier, je ne l'ai vu ni senti.

--Et tenez, dans ce moment même...

--Eh bien?

--Eh bien! vous ne le voyez pas, excellence?

--Non.

--Voulez-vous le sentir?

--Je ne te cache pas que cela me serait agréable.

--Alors rentrez la tête entièrement dans la voiture.

--M'y voilà.

--Étendez la main hors de la portière.

--J'y suis.

--Plus haut. Encore. Là, bien.

Gaëtan prit son fouet et en cingla un grand coup sur la main de

monsignor Perelli.

Le digne prélat poussa un cri de douleur.

--Eh bien! l'avez-vous senti? demanda Gaëtan.

--Oui, oui, très bien! répondit monsignor Perelli. Très bien; je suis

content, très content. Revenons chez nous.

--Cependant, si vous n'étiez pas satisfait, excellence, continua

Gaëtan, nous pourrions revenir encore demain.

--Non, mon ami, non, c'est inutile; j'en ai assez. Merci.

Monsignor porta huit jours sa main en écharpe, racontant son aventure

à tout le monde, et assurant que, malgré les premiers doutes, il en

était revenu à l'avis du comte de M..., qui avait dit qu'il était

fort malsain de rester dehors tandis que le crépuscule tombait,

ajoutant que si le crépuscule lui était tombé sur le visage au lieu de

lui tomber sur la main, il n'y avait pas de doute qu'il n'en fût resté

défiguré tout le reste de sa vie.

Malgré sa fabuleuse bêtise, et peut-être même à cause d'elle,

monsignor Perelli avait l'âme la plus évangélique qu'il fût possible

de rencontrer. Toute douleur le voyait compatissant, toute plainte le

trouvait accessible. Ce qu'il craignait surtout, c'était le scandale;

le scandale, selon lui, avait perdu plus d'âmes que le péché même.

Aussi faisait-il tout au monde pour éviter le scandale. Non pas pour

lui; Dieu merci, monsignor Perelli était un homme de moeurs non

seulement pures, mais encore austères. Malheureusement, le bon exemple

n'est pas celui que l'on suit avec le plus d'entraînement. Monsignor

Perelli avait, dans sa maison même, une jeune voisine, et dans la

maison en face de la sienne un jeune voisin qui donnaient fort à

causer à tout le quartier. C'était la journée durant, et d'une fenêtre

à l'autre, les signes les plus tendres, si bien que plusieurs fois les

âmes charitables de la rue qu'habitait monsignor Perelli le vinrent

prévenir des distractions mondaines que donnait aux esprits réservés

cet éternel échange de signaux amoureux.

Monsignor Perelli commença par prier Dieu de permettre que le scandale

cessât; mais, malgré l'ardeur de ses prières, le scandale, loin de

cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui

forçaient les deux jeunes gens à passer à cet exercice télégraphique

un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le

Seigneur, et il apprit que les coupables étaient deux amoureux que

leurs parens refusaient d'unir sous prétexte de disproportion de

fortune. Dès lors, au sentiment de réprobation que lui inspirait leur

conduite se mêla un grain de pitié que lui inspirait leur malheur;

il alla les trouver l'un après l'autre pour les consoler, mais les

pauvres jeunes gens étaient inconsolables; il voulut obtenir d'eux

qu'ils se résignassent à leur sort, comme devaient le faire des

chrétiens soumis et des enfans respectueux; mais ils déclarèrent que

le mode de correspondance qu'ils avaient adopté était le seul qui leur

restât après la cruelle séparation dont ils étaient victimes, ils

ne renonceraient pour rien au monde à cette dernière consolation,

dût-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli

eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inébranlables dans

leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mêlait pas plus

efficacement, les deux malheureux pécheurs continueraient d'être pour

leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prélat leur offrit,

puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se

dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils étaient forcés de se dire ainsi

_coram populo_, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les

jours, à la condition que les portes et les fenêtres de la chambre où

ils se rencontreraient seraient fermées, que personne ne connaîtrait

leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entièrement à cette

malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout

le quartier. Les jeunes gens acceptèrent avec reconnaissance cette

évangélique proposition, jurèrent tout ce que monsignor Perelli leur

demandait de jurer, et, à la grande édification du quartier, parurent

avoir, à compter de ce jour, renoncé à leur fatal entêtement.

Plusieurs mois se passèrent, pendant lesquels monsignor Perelli se

félicitait chaque jour davantage de l'expédient ingénieux qu'il avait

trouvé à l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment où il

rendait grâces à Dieu de lui avoir inspiré une si heureuse idée, les

parens de la jeune fille tombèrent chez monsignor Perelli pour lui

demander compte de sa trop grande charité chrétienne. Seulement alors

monsignor Perelli comprit toute l'étendue du rôle qu'il avait joué

dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli était riche, comme

monsignor Perelli était la bonté en personne, comme toute chose

pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou

trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pécheresse, à la

grande satisfaction du père du jeune homme, de la part duquel venait

tout l'empêchement, et qui ne vit plus dès lors aucun inconvénient

à la recevoir dans sa famille. La chose, grâce à monsignor Perelli,

finit donc comme un conte de fée: les deux amans se marièrent, furent

constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans.

Maintenant, il me resterait bien une dernière histoire à raconter,

qui, à l'heure qu'il est, désopile encore immodérément la rate des

Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si différente, que

l'on ne peut jamais répondre que ce qui fera pouffer de rire l'une

fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff à Naples, et il y passera

incompris; transplantez Polichinelle à Londres, et il mourra du

spleen.

Et puis nous avons une malheureuse langue moderne si bégueule qu'elle

rougit de tout, et même de sa bonne aïeule la langue de Molière et de

Saint-Simon, à laquelle je lui souhaiterais cependant de ressembler.

Il en résulte que, tout bien pesé, je n'ose point vous raconter

l'histoire de monsignor Perelli, laquelle fit néanmoins tant rire le

bon roi Nasone, lequel, à coup sûr, avait au moins autant d'esprit que

vous et moi en pouvons avoir, soit séparément, soit même ensemble. Et

pourtant, elle lui avait été racontée un certain jour où il ne fallait

rien moins qu'une pareille histoire pour dérider le front de Sa

Majesté. On venait d'apprendre à Naples une nouvelle escapade des

Vardarelli.

Comme ces honnêtes bandits m'offrent une occasion de faire connaître

le peuple napolitain sous une nouvelle face, et qu'on ne doit négliger

dans un tableau aucun des détails qui peuvent en augmenter la vérité

ou l'effet, disons ce que c'était que les Vardarelli.

Le corricolo · 第 15 / 61 题