Anecdotes.
Quelque temps après le retour du roi à Naples, Charles IV vint l'y
rejoindre; celui-là aussi était exilé de son royaume; mais il
n'avait pas même une Sicile où se réfugier, et il venait demander
l'hospitalité à son frère.
Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pêcheur: aussi les
deux frères, si long-temps séparés, ne se quittaient-ils plus, et
chassaient-ils ou pêchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'était
plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de
Persano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Castellamare.
On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez
indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses, assez
sévère pour ses enfans, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette
amitié s'augmentait, disait-on, de son indifférence profonde pour tout
autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux;
mais ces nuages s'étaient promptement dissipés au soleil ardent de
la fraternité. Aussi, le lendemain de la nuit où mourut Monsieur,
personne n'osait se risquer à aborder le grand roi, qui, enfermé dans
son cabinet, s'abandonnait à la douleur.
Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis
XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air
d'opéra à sa louange.
Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles
IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller
chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du départ du roi Charles
IV se trouva légèrement indisposé; mais comme l'auguste malade savait
par sa propre expérience quelle contrariété c'est qu'une partie de
chasse remise, il exigea que son frère allât à Persano sans lui; ce
à quoi Ferdinand 1er ne consentit qu'à la condition que si le roi
Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade
s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit.
Dans la journée, l'indisposition sembla prendre quelque gravité. Le
soir, le malade était fort souffrant. Pendant la nuit, la situation
empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expédia un
courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle
annonçait au roi que, s'il voulait embrasser une dernière fois son
frère, il fallait qu'il revînt en toute hâte. Le courrier arriva comme
Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la
lettre, la décacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! messieurs, quel malheur! s'écria-t-il, le
roi d'Espagne est gravement malade!
Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son
visage le plus qu'il pouvait:
--Heu! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut
rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans le
rapport qu'on me fait. Chassons d'abord, messieurs; ensuite on verra.
Les courtisans reprirent leur figure habituelle; on arriva au
rendez-vous et l'on commença de chasser.
A peine avait-on tiré dix coups de fusils, car la chasse que préférait
Sa Majesté était la chasse au tir, qu'un second courrier arriva.
Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne
cessait de demander son frère. Il n'y avait plus de doute à conserver
sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui
était homme de résolution, prit-il aussitôt son parti; et comme les
courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur
visage sur ces paroles:
--Heu! fit-il de nouveau, mon frère est malade mortellement ou il ne
l'est pas. S'il l'est, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne
l'est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j'ai manqué une si
belle chasse. Chassons donc, messieurs.
Et on se remit à la besogne de plus belle.
Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonçait que Charles
IV était mort.
La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il
devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En
conséquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore
que celle qu'on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le
surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans
ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand
avait oublié le défunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait
faire, il s'écriait:--Ah! si mon pauvre frère était là, qu'il serait
heureux!
Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit
le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour.
Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur.
Les coeurs des dix-septième et dix-huitième siècles étaient faits
ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre, au moment où il
s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de
Médicis, que sa mère, qu'il adorait, était morte.
--Vous vous trompez, répondit tranquillement Bassompierre en
continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque
le quadrille sera dansé.
Bassompierre dansa le quadrille; il y eut le plus grand succès, et
rentra chez lui pour pleurer sa mère.
La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu'elle durera.
A côté de cette indifférence, à l'endroit de sa passion dominante, le
roi Nasone avait parfois d'excellens mouvemens. Un jour, une pauvre
femme, dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur
le conseil de l'avocat qui l'avait défendu, et vint à pied à Naples
pour demander au roi la grâce de son mari. C'était chose facile que
d'aborder le roi, toujours courant qu'il était, à pied ou à cheval
dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'était pas à la
chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n'était ni
dans les rues ni dans son palais; il était a Capo-di-Monti: c'était la
saison des becfigues.
La pauvre femme était écrasée de fatigue; elle venait de faire quatre
grandes lieues tout courant; elle demanda la permission d'attendre
le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui
accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier
par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement.
Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se
trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut
plus forte que l'inquiétude, et, après avoir pendant quelque temps
lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur,
ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait à peine depuis un quart
d'heure lorsque le roi rentra.
Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d'habitude, et avait
trouvé des becfigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans
une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il
aperçut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la réveiller, mais
le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point. Il s'approcha d'elle, la
regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, puis, voyant l'angle de
la pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec
précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant
demandé une plume, il écrivit au bas: _Fortuna e duorme_. Ce qui
correspond à peu près à notre proverbe français: _La fortune vient en
dormant_. Puis il signa _Ferdinand, roi_.
Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sous aucun
prétexte, défendit qu'on la laissât parvenir jusqu'à lui, replaça la
pétition dans l'ouverture où il l'avait prise, et remonta joyeusement
chez lui, une bonne action sur la conscience.
Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa
si le roi était rentré, et apprit qu'il venait de passer devant elle
pendant qu'elle dormait.
Sa désolation fut grande; elle avait manqué l'occasion qu'elle était
venue chercher de si loin et avec tant de fatigue; elle supplia le
capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi; mais
le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté
était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du
lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il
fallut renoncer à l'espoir de voir le roi; la pauvre femme repartit
pour Aversa désolée.
La première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait
donné le conseil de venir implorer la clémence du roi; elle lui
raconta tout ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait
laissé échapper une occasion désormais introuvable. L'avocat, qui
avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et
qu'il aviserait à quelque moyen de la faire remettre au roi.
La femme remit à l'avocat la pétition demandée. Par un mouvement
machinal, l'avocat l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il
poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le
proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une
grâce. Effectivement, huit jours après, le prisonnier était rendu à la
liberté, et cette fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que
l'avait écrit te roi Nasone, lui était venue en dormant.
Près de cette action qui ferait honneur à Henri IV, citons des
jugemens qui feraient honneur à Salomon.
La marquise de C... avait été, à l'époque de la mort de son mari,
nommée tutrice de son fils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf
années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme
pleine de sens et d'honneur, avait géré la fortune de son fils de
telle façon que, grâce à la retraite où, quoique jeune encore, elle
avait vécu, cette fortune s'était presque doublée. La majorité
du jeune homme arrivée, la marquise lui rendit ses comptes; mais
celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire à sa mère une
espèce de pension alimentaire qui la soutenait à peine au dessus de la
misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l'aumône filiale,
et se retira à Sorrente, où elle avait une petite maison de campagne.
Au bout d'un an, la petite pension manqua tout à coup; et tandis que
le fils menait à Naples le train d'un prince, la mère se trouva à
Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se résigner à mourir de
faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu'à
sa dernière ressource avant d'en venir à cette extrémité. Enfin, il
n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C... vint se
jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon
pour son fils. Le roi reçut la pétition que lui présentait la marquise
de C..., et dans laquelle étaient consignés les détails de la gestion
maternelle; puis il se fit rendre compte de la situation des choses,
vit que tous ces détails étaient de la plus exacte vérité, prit une
plume et écrivit:
_Duri la minorità del figlio giache vive la madre_.
«Dure la minorité du fils tant que vivra la mère.»
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De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B.... Son fils
avait disparu, et l'on prétendait que, dans une querelle survenue
entre le père et le fils pour une femme qu'ils auraient aimée tous
deux, le père, dans un mouvement d'emportement, aurait tué le fils.
Cependant ces bruits vagues n'existaient point à l'état de réalité;
seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait
pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en
Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trône de Naples.
De si graves événemens firent oublier les inculpations qui pesaient
sur le comte de B..., qui, ayant pris du service à la cour du frère
et du beau-frère de Napoléon, et étant parvenu à une grande faveur,
vit s'éteindre jusqu'aux allusions à la sanglante aventure dans
laquelle le bruit public l'accusait d'avoir joué un si terrible rôle.
Tout le monde avait donc oublié ou paraissait avoir oublié le jeune
homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forcé
de fuir de Naples, se réfugia en France, et tous ceux qui l'avaient
servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon à espérer pour eux
de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrivée et
s'éparpillèrent par l'Europe. Le comte de B... fit comme les autres,
et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans.
Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique était expiée par
son exil, et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de
rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police,
qui, au premier travail, la présenta au roi.
--Qu'est cela? dit Ferdinand.
--Une lettre du comte de B..., Majesté.
--Que demande-t-il?
--Il demande à rentrer en grâce près de vous.
--Comment donc! mais certainement, ce cher comte de B..., je le
reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.
Le ministre passa la plume à Sa Majesté, qui écrivit au dessous de la
demande: _Torni, ma col figlio_ (qu'il revienne, mais avec son fils).
Le comte de B... mourut en exil.
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Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand
attachement pour les moines. En échange, et comme eux encore, il avait
un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d'une fois
écouté les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons à
parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi
des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De
plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes
étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du
roi qu'à l'égard du dernier lazzarone.
Un jour que toute la famille royale était à Capo-di-Monte, on vit
arriver padre Rocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans
le palais, et chacun accourut au devant du bon prêtre, que personne
n'avait vu depuis plus de dix-huit mois; c'était au premier retour de
Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques
mots.
Padre Rocco venait de quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le
roi, la reine, le prince François, le duc de Salerne et les dix ou
douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di-Monte
eurent donné leur aumône, padre Rocco voulut se retirer, mais
Ferdinand l'arrêta.
--Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi; on ne s'en va pas
comme cela.
--Et comment s'en va-t-on, sire?
--Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l'avons
donnée. Vous nous devez un sermon: donnez-nous-le.
--Oh! oui, oui, un sermon! crièrent la reine, le prince François et le
duc de Salerne.
--Oh! oui, oui, un sermon! répétèrent en choeur tous les courtisans.
--J'ai l'habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire, et non devant
des têtes couronnées, répondit padre Rocco: excusez-moi donc si je
crois devoir récuser l'honneur que vous me faites.
--Oh! non pas, non pas; vous ne vous en tirerez point ainsi: nous vous
avons donné votre aumône, il nous faut notre sermon; je ne sors pas de
là.
--Mais quel genre de sermon? demanda le prêtre.
--Faites-nous un sermon pour amuser les enfans.
Le prêtre se mordit les lèvres; puis, s'adressant au roi:
--Vous le voulez donc absolument, sire?
--Oui, certes, je le veux.
--Ce sermon étant fait pour les enfans, ne vous étonnez point qu'il
commence comme un conte de fée.
--Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons.
--A vos ordres, sire.
Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste
auditoire.
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! commença padre Rocco.
--Amen! interrompit le roi.
--Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi, comme
pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de
sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe...
--Comment dites-vous cela? s'écria Ferdinand, qui croyait avoir mal
entendu.
--Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre
Rocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois fils et deux
filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la
mère avaient-ils placé près de leurs enfans les professeurs les plus
distingués et les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu
trouver à trois lieues à la ronde: ils avaient surtout recommandé aux
instituteurs et aux institutrices d'apprendre à leurs enfans à marcher
droit.
Quand l'éducation des trois enfans mâles fut finie, le père les
convoqua devant lui, et ayant laissé le professeur à la porte, afin
que, les élèves n'étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux
juger de l'éducation qu'ils avaient reçue:
--Mon cher fils, dit-il à l'aîné, j'ai recommandé entre autres choses
que l'on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu, que je voie
comment mes instructions ont été suivies.
--Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez, et vous allez
voir. Et aussitôt il se mit en mouvement.
--Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là?
--Ce que je fais? je vous obéis: je marche.
--Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela
s'appelle marcher? Voyons, recommençons.
--Recommençons, mon père.
Et le fils aîné se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur.
La première fois son enfant avait marché de droite à gauche; la
seconde fois il marchait de gauche à droite.
--Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'écria le père.
--Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils.
--Il ne voit pas son infirmité! s'écria le malheureux crabe en
joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers
le ciel.
Puis, se retournant vers son fils cadet:
--Viens ici, toi, lui dit-il, et montre à ton frère aîné comment on
marche.
--Volontiers, mon père, dit le second.
Et il recommença exactement la même manoeuvre qu'avait faite son frère
aîné, si ce n'est qu'au lieu d'aller la première fois de droite à
gauche et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois
de gauche à droite et la seconde fois de droite à gauche.
--Toujours de travers! toujours de travers! s'écria le père au
désespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus
jeune de ses fils:
--Voyons, toi, lui dit-il, à ton tour, et donne l'exemple à tes
frères.
--Mon père, reprit le troisième, qui était un jeune crabe plein de
sens, il me semble que l'exemple serait bien autrement profitable pour
nous si vous nous le donniez vous-même. Marchez donc, et montrez-nous
comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons!
Alors, continua padre Rocco, alors le père...
--Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre
affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumône
tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons.
Adieu, padre Rocco.
--Adieu, sire.
Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant
son aumône tout entière.
Voilà le roi Nasone, non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera.
L'histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois
à toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la
position où Sa Majesté napolitaine surprit le président Cardillo. Ce
n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur
trône, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter
un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa
colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs
d'hommes; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone
vendre son poisson, détailler son gibier, écouter au coin d'un
carrefour le sermon de padre Rocco, s'humaniser avec les vassales
dans son sérail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier
lazzarone venu, peut-être ira-t-on croire qu'il état prêt à tendre la
main à tout le monde: point; il y avait entre l'aristocratie et
le peuple une classe de la société que le roi Nasone exécrait
particulièrement, c'était la bourgeoisie.
Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument
devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre
monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon
spirituel ami Palmieri de Micciché, qui voyage depuis une vingtaine
d'années dans tous les pays, excepté dans le sien, pour expier
l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses et les hommes par leur
nom. Ce qui fait qu'instruit par son exemple, je tâcherai d'éviter le
même inconvénient.